lundi 20 avril 2015

Immigration en Méditerranée : que peut-on vraiment faire ?

LE FIGARO

Par Maxime Tandonnet

 



FIGAROVOX/CHRONIQUE- Ancien conseiller au ministère de l'Intérieur puis à l'Elysée sur l'immigration, Maxime Tandonnet revient sur les tragédies qui se succèdent au large de la Méditerranée.


Maxime Tandonnet décrypte chaque semaine l'exercice de l'État pour FigaroVox. Il est haut fonctionnaire, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République et auteur de nombreux ouvrages, dont Au coeur du Volcan, Flammarion, 2014. Il tient un blog.
 

800 migrants embarqués sur les plages libyennes en direction de l'Italie seraient morts noyés dans la nuit du 19 avril. Face à ce drame humanitaire, l'Europe est totalement désemparée. Il est question de l'arrivée de 10 000 personnes en une semaine sur les îles italiennes, en particulier Lampedusa et d'un millier de morts depuis le début de l'année. Les arrivées par la voie maritime sont emblématiques et spectaculaires, mais ne reflètent sans doute qu'une minorité des migrations irrégulières en Europe.

Cette situation soulève la question des filières d'immigration illégale. Le rapport annuel d'Europol de 2004 souligne que «l'opération complexe consistant à déplacer entre divers pays des groupes humains importants demande un niveau d'organisation et de perfectionnement que seul le crime organisé peut atteindre». Initié par des groupes criminels, le trafic de migrants prend la forme de réseaux aux ramifications multiples dans le monde entier (agences de voyages, associations, entreprises, et même certaines administrations ou ambassades). Il est facilité par la corruption et les trafics de faux documents. Le revenu global de cette activité est évalué à 40 milliards de dollar chaque année (Rapport United Nations drugs and crime 2013). Les victimes de ce trafic sont des personnes qui ne sont pas forcément les plus déshéritées, mais qui, sous l'influence des passeurs qui leur ont promis l'Eldorado, ont vendu leurs biens ou se sont lourdement endettés pour financer un voyage entre 20 000 euros pour les destinations les plus lointaines et 5 000 pour la seule traversée de la Méditerranée.

Des nombreux signes montrent l'inquiétude des Européens face à ces phénomènes. L'Europe est un continent ouvert, qui n'a rien d'une forteresse et accueille officiellement, régulièrement, environ 1,4 millions de migrants extra européens chaque année (rapport Sopemi). 20 millions d'étrangers non européens vivent dans ses Etats-membres (Eurostat). Cependant, ses capacités d'accueil sur le marché du travail, le logement, les services publics sont limitées. L'afflux d'immigrants illégaux inquiète les populations européennes comme le soulignent tous les sondages d'opinion. Elles s'interrogent sur les difficultés des Etats à combattre ces phénomènes, et sur le risque d'une déstabilisation des modèles politiques, économiques et sociaux de l'Europe liée à des arrivées excédant les capacités d'accueil et d'intégration du continent, notamment sur son marché du travail ou du logement. La montée des votes protestataires dans toute l'Europe en est la conséquence dramatique. Une ouverture totale des frontières, dans un contexte de misère, de désoeuvrement, de guerres et de dictatures qui poussent des milliers de personnes à vouloir quitter à tout prix leur pays, provoquerait sans doute une catastrophe politique sur le continent.

Que peut-on faire? La suppression pure et simple de la libre circulation en Europe (Schengen) ne réglerait probablement rien. Laisser l'Italie seule face à la catastrophe humanitaire en l'enfermant dans des frontières étanches n'apporterait aucune solution à terme: d'abord, elle est une nation soeur de la France dont l'histoire se confond avec la sienne, et ensuite, rien ne pourrait empêcher les populations migrantes accumulées dans ce pays de se répandre tôt ou tard en Europe. Nous voyons bien qu'il est quasiment impossible de bloquer totalement les passages vers la Grande Bretagne qui n'appartient pas à l'espace de libre circulation. L'alternative la plus souvent invoquée, consistant à créer un «corps de gardes-frontières européens» est un autre leurre, un éternel serpent de mer destiné à détourner l'attention des vrais problèmes. Il est totalement utopique de songer à recruter les centaines de milliers de fonctionnaires européens nécessaires pour contrôler les 90 000 kilomètres de frontières communes et à les diriger depuis Bruxelles au prix d'une gigantesque et sans doute inefficace bureaucratie.

L'Europe a créé au début des années 2000 une structure européenne commune, dite Frontex, siégeant à Varsovie, qui est chargée de coordonner les moyens de surveillance des côtes européennes en organisant des patrouilles maritimes et aériennes avec les moyens militaires et civils des Etats européens. Elle n'a pas répondu à toutes les attentes placée en elle. En l'absence d'accord avec les pays de d'embarquement, les navires qui interviennent sous le label Frontex ne peuvent pas ramener les migrants interceptés sur le lieu de leur départ. Ils les débarquent sur les côtes italiennes. Frontex est devenu un outil essentiel et indispensable de sauvetage de vies humaines mais dont l'impact sur la lutte contre l'immigration illégale est limité. Une fois les personnes arrivées sur le sol italien, leur retour dans le pays d'origine est une opération complexe à mettre en oeuvre, notamment en raison de la difficulté à connaître leur identité et pays d'origine. Cette impuissance de l'Europe ne fait qu'encourager les trafics.

Faute de solution miracle, les moyens d'actions concrets pour relever ce défi, sur la base d'expériences réussies, ne manquent pas et n'attendent que la volonté politique... Un accord entre l'Espagne et le Sénégal pour lutter contre les embarquements sauvages a permis en 2006 de mettre fin au dramatique afflux de dizaines de milliers de migrants africains dans les îles Canaries qui provoquait un grand nombre de noyades chaque année. Toute amélioration de la situation en Méditerranée passe par la stabilisation politique de sa rive Sud, notamment la Libye, sans laquelle rien n'est envisageable. En matière de maîtrise de l'immigration, l'action internationale, en amont, est la clé de la réussite. C'est avant le départ qu'il faut intervenir. L'Europe, avec ses Etats, doit engager un effort massif de développement économique et social des pays qui l'entourent et en faveur de leur stabilisation. La coopération est la clé de voûte de toute action en profondeur. De cette priorité absolue dépend l'avenir de l'Europe. La mobilité, la circulation des personnes dans le cadre de visas à entrée multiples doit être favorisée pour éviter que les mouvements de populations s'effectuent dans un cadre illégal. Enfin, le trafic des personnes humaines et de migrants doit être considéré comme un crime d'esclavagisme, réprimé bien plus sévèrement qu'il ne l'est aujourd'ahui, et faire l'objet d'une traque internationale sans répit au même titre que le trafic de drogue et le terrorisme.

 


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« LE TRAFIC DES PERSONNES HUMAINES ET DE MIGRANTS DOIT ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME UN CRIME D'ESCLAVAGISME »


Ne tournons pas autour du pot : cette situation soulève la question des filières d'immigration illégale. 

Le rapport annuel d'Europol de 2004 souligne que «l'opération complexe consistant à déplacer entre divers pays des groupes humains importants demande un niveau d'organisation et de perfectionnement que seul le crime organisé peut atteindre». Plus encore que le terrorisme islamiste, l’ennemi absolu c’est le crime organisé qui maîtrise toutes les nuances de la complexité et l’utilise à son profit. La mafia, c’est le capitalisme totalement dérégulé, le capitalisme de la jungle sans foi ni loi. Ce n’est pas le mal banalisé mais le mal organisé jusqu’à la perfection. Il serait temps que l’humanité à finalités démocratiques en prenne conscience et monte une vaste opération mondiale anti-mafia.

« Initié par des groupes criminels, le trafic de migrants prend la forme de réseaux aux ramifications multiples dans le monde. » Raison de plus pour le combattre mondialement car la mondialisation des mafias c’est la fin du monde civilisé. « Le revenu global est évalué à 40 milliards de dollars chaque année. »

Que peut faire la forteresse Europe contre cela ?

« L'Europe est un continent ouvert, qui n'a rien d'une forteresse et accueille officiellement, régulièrement, environ 1,4 millions de migrants extra européens chaque année. »

 

CONSÉQUENCES DE CARACTÈRE POLITIQUE :

« L'afflux d'immigrants illégaux inquiète les populations européennes comme le soulignent tous les sondages d'opinion. Elles s'interrogent sur les difficultés des Etats à combattre ces phénomènes, et sur le risque d'une déstabilisation des modèles politiques, économiques et sociaux de l'Europe liée à des arrivées excédant les capacités d'accueil et d'intégration du continent, notamment sur son marché du travail ou du logement. »

C’est dit carrément et sans s’encombrer des circonlocutions du politiquement correct. Difficile de regarder le problème autrement.

Mais allons jusqu’au bout du raisonnement : « Une ouverture totale des frontières, dans un contexte de misère, de désoeuvrement, de guerres et de dictatures qui poussent des milliers de personnes à vouloir quitter à tout prix leur pays, provoquerait sans doute une catastrophe politique sur le continent. »

Certains esprits un peu bornés imaginent résoudre le problème comme le fit jadis l’empire romain en s’entourant d’un limes ou la Chine en se protégeant d’une immense muraille, ou Israël faisant de même. Peine perdue. En effet, « il est totalement utopique de songer à recruter les centaines de milliers de fonctionnaires européens nécessaires pour contrôler les 90 000 kilomètres de frontières communes et à les diriger depuis Bruxelles au prix d'une gigantesque et sans doute inefficace bureaucratie. Cette impuissance de l'Europe ne fait qu'encourager les trafics. »

Il n’est de solutions qu’en termes de collaboration internationale pour ne pas dire mondiale. « Toute amélioration de la situation en Méditerranée passe par la stabilisation politique de sa rive Sud, notamment la Libye, sans laquelle rien n'est envisageable.

En matière de maîtrise de l'immigration, l'action internationale, en amont, est la clé de la réussite. C'est avant le départ qu'il faut intervenir. »

Sécurité et coopération sont les maîtres mots. C’est ce qu’avait compris Willy Brandt dans ses négociations avec l’Union soviétique. C’est ce que voulait De Gaulle vis-à-vis de l’ennemi héréditaire allemand : « entente, détente et coopération ».

La coopération est la clé de voûte de toute action en profondeur. De cette priorité absolue dépend l'avenir de l'Europe. 

Enfin et surtout : « le trafic des personnes humaines et de migrants doit être considéré comme un crime d'esclavagisme, réprimé bien plus sévèrement qu'il ne l'est aujourd'hui, et faire l'objet d'une traque internationale sans répit au même titre que le trafic de drogue et le terrorisme ».

Il s’agit là d’un immense chantier pour le politique qui actuellement donne des signes de fatigue, voire d’épuisement. C’est un chantier pour l’Europe mais plus encore pour les Nations Unies. Michel Rocard le dit clairement dans son livre testament : la planète terre menacée par le réchauffement, la croissance débridée, la finance folle et la violence de la terreur a besoin d’une gouvernance mondiale.

Allez expliquer cela à De Wever, Hollande, Merkel ou Cameron…

MG

 

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