jeudi 21 mai 2015

Immigration: la solidarité joue les funambules

PASCAL MARTIN 

Le Soir



• 

La réaction ne s’est guère fait attendre. Plusieurs capitales ont fait savoir à la Commission européenne qu’elles ne voulaient pas de son mécanisme de solidarité destiné à répartir les migrants entre les Etats membres. En tout cas pas selon les termes qu’elle a employés. La Grande-Bretagne, l’Espagne, la Pologne ou la République tchèque affichent plus ou moins clairement leurs réticences. La France affirme que la « politique des quotas » n’a jamais correspondu à ses propositions, mais se dit favorable à une répartition volontaire des demandeurs d’asile.

Au-delà des arguties, ce flou diplomatique rappelle que l’idée de solidarité européenne ne va pas de soi pour bien des Etats membres. A l’Italie et à la Grèce en première ligne des flux migratoires de se débrouiller. Et tant pis si la fin du régime Kadhafi a mis un terme aux accords tacites conclus entre Rome et Tripoli. « Cachez ces migrants que je ne saurais voir », c’est l’Arlésienne.

La Commission a-t-elle suffisamment anticipé la fin de non-recevoir de certains Etats ? On ne fera pas l’affront au vieux routier de l’Europe qu’est Jean-Claude Juncker de penser qu’il a été bien naïf. Son exécutif a manifestement choisi de parler haut et fort pour mettre les capitales face à leurs responsabilités. Au-delà des larmes de crocodiles versées à chaque catastrophe et de la guerre déclarée aux passeurs. Car ni l’une ni l’autre ne décourageront jamais ceux qui sont prêts à mourir pour atteindre l’Eldorado.

Nous sommes à un carrefour de la politique migratoire de l’UE. Depuis une vingtaine d’années, l’Afrique déverse sa misère sur le Vieux Continent. S’il est clair que nombre de ceux qui la fuient sont d’abord motivés par des préoccupations économiques, chaque être humain n’en garde pas moins le droit d’en appeler à l’asile. La France le rappelle.

Aux pays sollicités de gérer ? Ce principe serait simple à appliquer si le nombre de requêtes n’avait complètement explosé.

Les Européens paient aujourd’hui leur absence de gestion concertée. Car la grande migration humaine trouve son origine dans un manque de perspectives mille fois dénoncé. Dans les années 70, des esprits clairvoyants recommandaient déjà d’investir massivement dans le développement, estimant qu’en étant heureux chez eux, les Africains resteraient sourds aux sirènes du Vieux Continent. Ces rêves sont restés à quai. Résultat : la peur d’une « invasion » alimente tous ceux – extrémistes et populistes – qui cherchent à brider nos démocraties. Le véritable ennemi est à l’intérieur.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

L’EUROPE À LA CROISÉE DES CHEMINS ?

La nouvelle crise migratoire que l'Union européenne connaît depuis quelques semaines à ses confins méridionaux diffère des précédentes par son ampleur (plus de 1 500 personnes décédées depuis le 1er janvier, 90 pour la même période de 2014), par son foyer presque unique (la Libye) et surtout par son éventuelle instrumentalisation par des groupes islamistes qui pourrait, à terme constituer un casus belliCette crise constitue un défi inédit pour une Union européenne assoupie par les contraintes économiques et paralysée par l'essor des groupements populistes, nationalistes et anti européens. Le véritable ennemi est à l’intérieur.

 

Ni autoflagellation culpabilisante, ni déni de responsabilité ne sont de mise. 

Bien sûr, les principales causes de cet exode reposent sur les épaules depotentats locaux prêts pour se maintenir au pouvoir à plonger leur pays dans le chaos de la guerre, sur la tête des dictateurs prédateurs des richesses nationales ou insensibles aux aspirations à la liberté de leurs concitoyens, sur des passeurs-trafiquants sans foi ni loi.  En tout état de cause, l'Europe post-colonialiste ne peut se disculper de sa part de paternité dans le désastre qui s'observe en Méditerranée.  Existe-t-il dossier plus adapté à une réponse communautaire européenne que celui de l'immigration ? Imagine-t-on sérieusement de laisser Rome (ou Athènes, ou Madrid) isolées pour gérer cette problématique mondialisée ? Pourtant, alors que c'est ici qu'elle devrait s'exprimer avec la plus grande vigueur, la solidarité européenne, malgré les précédents, peine à se mettre en place et se heurte aux égoïsmes nationaux de caractère électoralisteL’opinion publique est gagnée par un populisme à ras de terre de plus en plus audible et visible.

L'exil vers l'Europe n'est pas une fatalité. L’Europe a réagi enfin mais trop tard et trop timidement

Le destin des boat people de la Méditerranée confronte les politiciens d’Europe  à une série de questions rudes mais tout à fait fondamentales pour l’avenir du vieux continent.

La manière dont les politiciens d’Europe y répondront aura un impact réel sur la manière dont les citoyens d’Europe regarderont demain leur Union Européenne et surtout la classe politique européenne.

Voici quelques-unes de ces questions:

L’ Europe n'inspire plus guère que le désenchantement. L'ambition de construire une société respectueuse des droits de l'homme, soucieuse d'un vivre ensemble harmonieux avec tous les terriens en entretenant des relations apaisées avec ses voisins asiatiques et africains ne pourrait-elle pas être source de motivation pour une jeunesse obsédée par l'individualisme ? Quel dirigeant européen osera donner du souffle à cette perspective ? Et si les politiciens, les medias d’informations et les enseignants européens devaient échouer dans cette mission essentielle, qui pourrait y arriver ?

L'Europe doit-elle rehausser les murs et les tours de sa forteresse sécuritaire. Ou se doit-elle de se montrer beaucoup plus ambitieuse, solidaire et généreuse?

L'avenir de l'Europe se jouerait-il en Méditerranée ? 

Est-ce l'Union européenne qui échoue dans cette affaire ou ses Etats membres ?Ou les deux ?

Faut-il renoncer à vouloir "Européaniser "l'accueil des migrants qui arrivent sur les rives de l'Europe et renoncer à organiser la répartition de ceux-ci entre les 28 Etats membres, sachant que certains gouvernements parmi les 28 ne veulent pas d'une politique du droit d'asile communautaire ?

Où est passée notre humanité européenne? Pourquoi n’entend-on pas hurler la voix des citoyens 

Le problème n’est-il pas aggravé par l’absence d’une vraie opinion publique européenne et le manque de conscience collective d’un peuple européen ? N’est-ce pas là le plus gros échec du politique en Europe ? 

On est en droit d’être sceptique quand on voit les difficultés qu’ont les politiciens d’Europe à devenir de vrais politiciens européens : pourquoi les politiques ne veulent-ils pas d’une Union européenne forte à qui les Etats membres auraient abdiqué une partie de leur souveraineté ? 

Une Europe faible et divisée peut-elle quoi que ce soit contre une marée d’immigrants désespérés qui fuient l’horreur chez eux ? 

Comment dissuader les immigrants de quitter leur pays natal ? En   accroissant notre coopération avec les pays d’origine et de transit 

Jacques Attali : «Faudra-t-il que 100.000 immigrants  meurent noyés pour qu’on les aide, pour qu’on considère enfin qu’il est dans notre intérêt bien compris d’être altruiste et d’aider ces gens à réaliser, là où ils sont nés, leurs potentialités? Des milliers d’autres gens, hommes, femmes et parfois enfants, de plus en plus nombreux, Européens ceux-là, quittent un continent qu’ils en sont venus à exécrer parce qu’ils n’y trouvent pas leur place. Ils partent par la route, l’air ou la mer, pour rejoindre la Syrie ou l’Irak, lieux de leur idéal présumé, pour y risquer leur vie, et souvent la perdre dans des attentats-suicides.  Faudra-t-il que 10 000 d’entre eux y meurent dans les prochains mois, comme c’est tout à fait possible, pour qu’on s’en occupe, pour qu’on les aide à réussir leur vie chez eux ? » (J.A.)

 

N’est-il pas, par conséquent « dans notre intérêt politique bien compris d’être altruiste et d’aider ces gens à réaliser, là où ils sont nés, leurs potentialités ? Ne faudrait-il pas  y consacrer une partie de nos moyens à tous ? et nous montrer capables d’accueillir notre part de la misère du monde, pour y voir surgir notre élite future ? » (J.A.)

Les corps des noyés sont « ceux d’hommes jeunes de moins de trente ans : des jeunes hommes vigoureux et des femmes de caractère qui ont eu la témérité de fuir la guerre, les désastres et les massacres  qui défigurent l’Afrique et le Moyen Orient.

L’Europe vieillit et à besoin de bras, de cerveaux  et d’hommes et de femmes déterminés pour relever le défi du déclin. »

La vraie question  c’est de savoir quel type de société nous entendons construire : égoïste ou solidaire ? N’est-ce pas précisément cela le plus grand défi de la construction européenne et par conséquent de la classe politique ? 

 

Dans  l’ensemble des pays européens, l’immigration est devenue un sujet sensible, de moins en moins tabou, de plus en plus explosif. A l’exception de la Suède et de l’Allemagne, la plupart des pays européens accueillent très peu de réfugiés. Ils savent et ils sentent que les partis nationalistes ont le vent en poupe. On entend des plaidoyers en faveur d’un renforcement des frontières de la forteresse Europe. Un durcissement à l’égard des pressions migratoires est-elle une solution ? L’Europe glisse-te-elle doucement vers un retour au fascisme ?

L’immigration est-elle une crise temporaire ou un phénomène structurel résultant de la globalisation? Certes l’immigration est un défi pour l’Europe (logement, éducation, santé). N’avons-nous pas tendance à sous-estimer son impact économique positif et surtout son apport pour résoudre le déficit démographique majeur dont souffre l’Europe du Nord ?

Assurément, le corps électoral européen se montre frileux relativement à l’impact culturel de l’immigration massive : formations de communautés ghettos vivant à l’écart, dissolution de l’identité nationale, promiscuité de valeurs  et de comportements différents. Pourquoi fait-on si peu de cas du dialogue et de la dynamique interculturelle qui sont à nos yeux la seule issue?

Une ouverture totale des frontières dans un contexte de misère, de désoeuvrement, de guerres et de dictatures qui poussent des milliers de personnes à vouloir quitter à tout prix leur pays et provoquerait sans doute une catastrophe politique sur le continent est-elle une solution? Certains imaginent au contraire de résoudre le problème par la fermeture hermétique de l’Europe comme le fit jadis l’empire romain en s’entourant d’un limes ou la Chine en se protégeant d’une immense muraille, ou Israël faisant de même. Peine perdue. En effet,  il est totalement utopique de songer à recruter les centaines de milliers de fonctionnaires européens nécessaires pour contrôler les 90 000 kilomètres de frontières communes et à les diriger depuis Bruxelles au prix d'une gigantesque et sans doute inefficace bureaucratie. Cette impuissance de l'Europe ne fait qu'encourager les trafics.  En matière de maîtrise de l'immigration, l'action internationale, en amont, est la clé de la réussite. C'est avant le départ qu'il faut intervenir.  Sécurité et coopération sont les maîtres mots. C’est ce qu’avait compris Willy Brandt dans ses négociations avec l’Union soviétique. C’est ce que voulait De Gaulle vis-à-vis de l’ennemi héréditaire allemand : « entente, détente et coopération ».La coopération est la clé de voûte de toute action en profondeur. De cette priorité absolue dépend l'avenir de l'Europe. Pourquoi cette solution n’est-elle pas envisagée ? 

Michel Rocard le dit clairement dans son livre testament : la planète terre menacée par le réchauffement, la croissance débridée, la finance folle et la violence de la terreur a besoin d’une gouvernance mondiale. Pourquoi ne dit-on pas cela clairement à l’opinion publique européenne ? 

Pourquoi ne pas chercher à promouvoir le vivre ensemble en construisant avec les jeunes une société cosmopolite dans laquelle chaque personne et chaque communauté respecterait les valeurs fondamentales communes ? 

Pendant combien d’années allons-nous permettre que l’on pille les richesses de l’Afrique, que l’on laisse nos banquiers et nos financiers spéculer sur le prix de la nourriture en affamant des millions d’êtres humains ? Nous consacrons moins de 1% de notre PIB à l’aide au développement, est-ce bien raisonnable ? 

Combien de temps encore allons-nous subordonner la coopération au développement à la signature  d’accords économiques qui étouffent les pays du tiers monde ? 

Combien de temps encore allons-nous permettre qu’on continue à polluer la planète entraînant un réchauffement de température qui entraînera toujours plus de réfugiés climatiques ?

Allons-nous continuer à laisser mettre impunément main basse sur toutes les richesses de la terre tout en nous plaignant des nuisances de l’immigration ? 

La seule façon de mener une politique migratoire à visage humain n’est-elle pas de faire preuve de courage pour s’attaquer à la racine des problèmes. C’est-à-dire à dénoncer le fait que comme avant la révolution française 1% des plus riches de ce monde  soient propriétaires ad vitam aeternam de près de 50% des richesses de notre planète ?

Pourquoi ne mobilisons-nous pas la jeunesse à surmonter nos différences culturelles, sociales et religieuses en gommant nos désaccords profonds et en pratiquant le dialogue interconvictionnel/religieux/culturel?

L’introduction d’un cours de citoyenneté n’est-elle pas l’occasion rêvée de former des citoyens du monde, des cosmopolites à l’aise partout sur la planète et capables de dialoguer avec ceux qui pensent autrement qu’eux ?  

MG

 

Aucun commentaire: