mardi 12 mai 2015

La culture, best of Belgium


Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef (Le Soir) 

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La culture, le Best of Belgium ? Elle fait en tout cas résolument la preuve qu’on peut franchir la frontière linguistique, mélanger les langues et les identités, sans perdre son âme ou son histoire. Pas un jour ne passe désormais sans qu’une initiative flamande ou francophone, ne vienne le concrétiser. Le constat est là : au fur et à mesure durant ces dernières années où le pays se détricotait politiquement, la culture n’a eu de cesse de s’affirmer en tant que point de rencontre de la Flandre et des francophones.

Le geste le plus fort vient d’être posé par les directeurs du Théâtre National et du KVS, Jean-Louis Colinet et Jan Goossens, voisins en terres bruxelloises. Ils proposent pour leur dernière saison à la tête de leurs institutions, une programmation commune. Vous avez bien compris : ces deux scènes, flamande et francophone, vont proposer un seul et unique programme, sous-titré, bilingue. Il paraît loin le temps où l’on interdisait les Explorations du Monde en français à Gand ou celui où aucun Wallon n’entendait un mot en néerlandais sur la scène de ses théâtres. De plus, il n’est pas question de montrer des « classiques », mais de présenter les créations et des artistes contemporains de chacune des communautés, ensemble ou séparés.

Rien de politique dans tout cela. La volonté et l’envie, visiblement irrépressibles, sont venues des artistes et des hommes et femmes de culture, du nord comme du sud du pays. Ce sont les fondateurs du KunstenFestivaldesArts qui ont imposé un festival d’avant-garde bilingue, il y a 20 ans exactement, à Bruxelles ; ou les créateurs dePassa Porta, maison de littérature « mixte ». Ou le duo Colinet-Goossens : leurToernee capitale 2015-2016 est le fruit des Toernee générale qu’ils ont osées il y a 10 ans. Car à l’époque, les deux hommes ont franchi une frontière mais surtout brisé un tabou. Ils ont depuis donné le goût à tant d’autres d’en faire autant. Aujourd’hui, des pièces francophones sont jouées au Burla d’Anvers, les jeunes metteurs en scène francophones, comme Fabrice Murgia, créent des pièces coproduites par des théâtres des deux communautés, avec des musiciens et des acteurs flamands. On ose tout désormais, même le spectacle bilingue, comme le Raymond de De Pauwe/Gunzig, ou le tout récent Passions humaines créé à Mons par des acteurs flamands et francophones.

Le politique n’est pour rien dans cette « Belgique, non peut-être » labourée par la culture. Mais il n’a pas pu résister à la pression des artistes, signant après 30 ans de refus, un accord culturel entre les deux communautés. Un passage à l’acte tardif mais très volontariste : le duo Milquet-Gatz reprend le flambeau de Laanan-Schauvliege en annonçant un premier projet concret commun (un festival des arts numériques à l’automne) et une dotation récurrente de 200.000 euros. Hier, l’AB fêtait ses 35 ans d’existence sous propriété flamande, au son de deux groupes, flamand et francophone, sous le slogan de « Best of Belgium ». Y’en a un peu plus, je vous le mets quand même ?

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

L’INTERCULTUREL EXISTE NOUS L’AVONS RENCONTRÉ

On peut franchir la frontière linguistique, mélanger les langues et les identités, sans perdre son âme ou son histoire. Au fur et à mesure durant ces dernières années où le pays se détricotait politiquement, la culture n’a eu de cesse de s’affirmer en tant que point de rencontre de la Flandre et des francophones.

Ce sont là des fruits exquis produits par le dialogue interculturel. Ils sont savoureux et produits par l’arbre de vie. Le politique ne veut pas qu’on les croque et il les frappe volontiers d’interdit. Mais les artistes, les vrais, transgressent et produisent des chefs-d’œuvres comme ce génial Passions humaines qui fera date dans l’histoire de notre culture.

On peut franchir la frontière linguistique, mélanger les langues et les identités, sans perdre son âme ou son histoire.

Cette phrase se lit comme le mantra du dialogue interculturel qui constitue l’ADN de DiverCity. La preuve est faite qu’il ne va pas de soi mais résulte du volontarisme de quelques-uns, les plus engagés, les plus audacieux, les mieux inspirés en l’occurrence le duo Goossens-Colinet mais ils sont loin d’être les seuls. Le politique, obsédé par le communautarisme dans toutes les acceptations du terme nous divise. Seule la culture et le volontarisme des meilleures artistes jettent des ponts et des passerelles. Merci, Béatrice, d’être de ceux-là.

Retenons une fois pour toutes qu’on peut franchir la frontière linguistique, mélanger les langues et les identités, sans perdre son âme ou son histoire.

Ce mantra qu’on ne se répétera jamais assez, qu’on se doit d’intégrer dans notre conscient et dans notre inconscient pourrait, devrait être le fil rouge de  ce fameux cours de citoyenneté dont on parle sans cesse et qui tarde tellement à voir le jour.

MG 

 


L’EUROPE, PAR LA CULTURE D’ABORD

La Libre Belgique


 

Une opinion de Gilles Deleux, auteur de la première biographie d'Arno.

 

Putain, putain, c’est vachement bien nous sommes quand même tous des Européens. A l’exception notable d’Arno, rares sont les artistes de rock ou de variétés qui ont chanté l’Europe et plus rares encore sont ceux qui ont évoqué, même en filigrane, la construction européenne et ses aléas, le sujet se prêtant assez mal aux envolées poétiques il est vrai. Que peut-on d’ailleurs bien chanter ? Aujourd’hui encore, passés le programme Erasmus, l’absence de contrôle aux frontières intra-communautaires (libre circulation des personnes et des capitaux) et la monnaie unique, le citoyen de l’Union a bien du mal à voir les avantages concrets de la construction européenne dans son ordinaire. Et en outre, les institutions supranationales brillent par leur complexité, leur opacité, leur froideur technocratique, leur arrogance et, surtout, par leur déconnexion complète avec le quotidien de madame et monsieur Tout-le-monde. Des avis, des décisions, des directives, des recommandations, des règlements…

En 1983, à l’époque où Arno alors chanteur du groupe belge T.C. Matic éructe "Putain, putain" pour la première fois, les habitants des dix Etats membres (la Grèce a rejoint l’Union en 1981) et les amateurs de rock ont encore plus de mal à discerner les bienfaits de ladite construction européenne autour d’eux. L’Europe, c’est une réalité qui se met lentement en place, quelque part au-dessus de leur tête et dont ils n’ont conscience qu’à l’approche des élections (les premières élections des membres du Parlement européen ont lieu en 1979).

Si le processus d’unification garantit depuis son lancement une paix durable entre la France et l’Allemagne, ledit processus est cependant incapable de protéger les Etats membres d’une menace extérieure. 1983, c’est l’année de la crise des euromissiles. Une fois encore ou comme toujours, en dépit de leurs beaux discours les responsables européens doivent bien se tourner vers Washington afin de contrecarrer une éventuelle menace soviétique. Et à l’intérieur de ses propres frontières, l’Europe ce sont des conflits d’intérêt à répétition comme le prouve par exemple l’intransigeante Margaret Thatcher avec ses prises de position musclées au sujet de la politique agricole commune (le fameux I want my money back !). Bref, la Communauté européenne comme on l’appelle alors peine à séduire et plus encore à convaincre.

A sa façon très particulière et très instinctive, Arno y croit pourtant, lui qui a entamé avec T.C. Matic l’un des épisodes les plus originaux de sa carrière. Depuis 1979, il se pose en effet beaucoup de questions quant au fondement et à l’esthétique de sa démarche. Voilà presque dix ans qu’il chante du blues et du rock avec des succès très divers. Il voudrait maintenant passer à autre chose, entamer une nouvelle phase artistique, se réinventer. Un voyage américain l’a convaincu qu’il lui fallait plus que jamais être "lui-même", éviter à tout prix d’apparaître comme une pâle copie de qui que ce soit, autrement dit qu’il lui fallait s’affranchir de l’omniprésence des références culturelles anglo-saxonnes dans sa musique. Loin de renier ses amours de jeunesse, il entend valoriser et exploiter des éléments du patrimoine culturel européen, belge y compris. Pour ce faire, il ambitionne de fondre blues, new wave, rock, chanson et quantité d’autres éléments encore dans un idiome qu’il veut juste et sincère. Un idiome qui lui ressemble et qui reflète autant sa personnalité que sa vie. En Belgique. En Europe, continentale. Sans complexe aucun, il pratiquera donc un rock qu’il veut "européen". Avec le recul, cette envie tombe sous le sens. Originaire d’un Etat qui a successivement été occupé par l’Espagne, l’Autriche, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne, Arno puise assez naturellement dans un fonds commun très familier. Qui mieux que les Belges pour ressentir et incarner l’esprit européen ? La sauce élaborée par le natif d’Ostende prend, et assez vite. Au printemps 1981, T.C. Matic connaît un succès retentissant avec "O La La La, c’est magnifique". A l’automne sort un premier album, véritable statement, qui impressionne tant les critiques que le public. Suivent des concerts aux quatre coins du pays mais aussi et surtout à l’étranger. T.C. Matic tourne aux Pays-Bas, au Danemark, en Norvège, en Suède, en Allemagne. L’Europe (du nord) en tous sens. Une réalité qui corrobore de brillante manière le discours de son leader.

Le public dit "rock" accepte plus facilement que dans le passé les productions locales ou nationales, surtout lorsque le mélange des genres proposé débouchesur un résultat original et de qualité. Cette ouverture d’esprit, Arno peut en témoigner à loisir, lui qui porte sa "bonne parole" auprès des Européens des deux sexes. Interview après interview, face à des journalistes amusés, étonnés voire sceptiques (le discours du chanteur échappe clairement à l’ordinaire souvent convenu du monde rock), il endosse un rôle inédit en ne cessant de louer la richesse culturelle du continent. Ô surprise, l’artiste défend une sorte de "patriotisme" multiculturel de grande ampleur. L’Europe des peuples, cela peut fonctionner, oui, à condition d’utiliser la bonne approche. De l’émotion, de la sincérité, de la tradition, de la modernité. Au niveau politique (il y a des gens qui parlent beaucoup et qui ne disent rien du tout… comme il le scande dans "Putain, putain"), c’est une tout autre histoire, comme le démontre bien le climat des années 1982 et 1983. De quoi peut-être valider la citation (que d’aucuns prétendent apocryphe) de l’un des pères de l’Europe, Jean Monnet, qui affirmait que si c’était à refaire, il faudrait recommencer par la culture ? On en est bien loin.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA BELGIQUE EST UNE EUROPE EN DEVENIR

Originaire d’un Etat qui a successivement été occupé par l’Espagne, l’Autriche, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne, Arno puise assez naturellement dans un fonds commun très familier. Qui mieux que les Belges pour ressentir et incarner l’esprit européen ?

Beaucoup l’ont dit et écrit, la Belgique, par sa situation géographique et par son histoire transculturelle est un peu le prototype de l’Europe. Comment convaincre de cela un Anglais qui ne fut envahi qu’une seule fois en 1066 par des Viking devenus Normands en une génération et parlant une espèce de français qui laissera des traces dans la langue anglaise ? Comment en persuader un Suisse coincé dans ses montagnes et ses vallées profondes depuis des millénaires ou un Français à béret nourri à la baguette et aux préjugés gaulois. La Belgique avec toutes ses contradictions est quintessence européenne et interculturelle un peu par obligation historique.

Oui, Monnet aurait dit que s’il avait su, il aurait commencé son opus européen par la culture. Apocryphe ou non cette parole est prophétique. Franchement, il serait temps qu’on s’y mette.

MG 

 

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