dimanche 17 mai 2015

Religion/morale: le chaos par défaut de préméditation

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef Le Soir

Il y a deux bonnes nouvelles pour la rentrée scolaire prochaine. La première est que les élèves qui ne voudront pas suivre les cours de religion ou de morale laïque, n’auront pas « cours de rien », mais « cours de quelque chose ». Et ce quelque chose n’est pas rien, car « l’encadrement pédagogique alternatif » (EPA) recèle un contenu séduisant, et en fait indispensable, qui englobe les éléments formateurs de citoyenneté. 

Travail écrit sur base de documents ou de films et de pièces de théâtre. Et pourquoi pas – c’est notre suggestion –, ces initiations à la gestion budgétaire et à la problématique de l’argent, qui existent déjà sous forme pilote et disposent d’un support pédagogique très élaboré et prêt à l’emploi. La seconde bonne nouvelle ? Grâce au questionnaire initié par la ministre Milquet, on sait assez bien à quoi s’attendre : les élèves concernés par l’EPA vont être nombreux, très nombreux même dans certaines écoles et/ou années.

Le problème est que la combinaison de la première bonne nouvelle avec la seconde devient une très mauvaise nouvelle. Nous sommes à trois semaines des examens, à un mois et demi de la fin de l’année, et directeurs d’école et profs en ont déjà plein les bras avec les choses à terminer pour cette année, et ce qui est à préparer pour l’année qui vient. Or les voilà soudain face à un nouvel encadrement pédagogique à élaborer : des contenus à imaginer dans le détail, des locaux à trouver pour ces (nombreux) élèves de la « troisième voie » et des profs à pourvoir. On imagine leur inquiétude, leur stress et surtout le risque de chaos lors de cette rentrée qu’ils seront seuls à assumer devant les parents et les élèves.

Tout cela était pourtant hautement prévisible. La saga de la Cour constitutionnelle sur l’obligation ou non de fréquentation des cours de morale ou de religion à l’école, c’est un peu celle de la cigale et… de la cigale. Du moins dans le chef des ministres qui se sont succédé au poste de l’enseignement depuis plusieurs années – singulièrement de la même couleur politique. Le seul suspense était le « quand » la Cour allait se prononcer, mais sur le « quoi », tout le monde s’accordait à dire que c’était plié : elle allait rejeter cette obligation et permettre aux élèves/parents de ne pas se déterminer.

On cavale désormais, à tous les niveaux mais durant deux ans, le politique est resté aveugle, poursuivant son chemin comme si rien ne menaçait. Il aurait pourtant fallu être fourmi et préparer le kit d’actions car tous ces ministres successifs savent parfaitement qu’à l’école, le gage du succès est dans la préparation, pas dans l’improvisation.

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CHRONIQUE D’UN FOUTOIR ANNONCÉ


Analyse lucide de Béatrice Delvaux. Reste à savoir à qui le crime profite. Sûrement pas à l’enseignement officiel, qui verra sa rentrée bouleversée par ce chamboulement. Au libre catho donc ? On ne saurait mieux dire. Dans le Libre, rien ne change. Donc rentrée sereine équipes pédagogiques et direction détendues. Dans l’officiel, les préfets et directeurs seront sur le pont pour diriger une manœuvre qui s’annonce extrêmement périlleuse et très déstabilisatrice.

Relisons attentivement ceci : dans le chef des ministres qui se sont succédé au poste de l’enseignement depuis plusieurs années – singulièrement de la même couleur politique. Le seul suspense était le « quand » la Cour allait se prononcer, mais sur le « quoi », tout le monde s’accordait à dire que c’était plié : elle allait rejeter cette obligation et permettre aux élèves/parents de ne pas se déterminer.

C’est dire qu’ils savaient et qu’ils n’ont rien fait pour anticiper le foutoir qui s’annonce pour septembre. C’est dire que les trois ministres CDH successif (Simonet, Schijns et Milquet) ont laissé pourrir un dossier qui ne peut que nuire à l’officiel et profiter au libre. 

Une habile manœuvre politique, qui pour citer Clausewitz, est une manière de faire la guerre (en l’occurrence scolaire) par d’autres moyens

Les défenseurs de l’enseignement officiel (combien de divisions ?) ont intérêt à mobiliser tous les vaillants cerveaux dont ils disposent pour, dans l’urgence (l’année scolaire est pratiquement finie), peaufiner un programme cohérent d’activités pédagogiques alternatives quitte à en faire une esquisse, voire un banc d’essai, du cours de citoyenneté annoncé pour 2016

MG



NE DITES PLUS «COURS DE RIEN», DITES «ENCADREMENT PÉDAGOGIQUE ALTERNATIF»

PS et CDH se sont accordés sur le contenu du cours qui sera offert aux élèves qui ne souhaitent plus suivre le cours de religion et de morale.

• Les élèves souh

Le gouvernement de la Communauté française a finalisé l’avant-projet de décret qui doit déterminer ce que feront les élèves dispensés de cours de religion/morale en septembre.

Verdict : ils n’iront pas en « cours » au sens strict du terme, mais participeront plutôt à une « activité » intitulée « encadrement pédagogique alternatif » (EPA).

«  L’EPA vise le développement par l’élève de prestations personnelles visant à l’éveiller à la citoyenneté et au questionnement philosophique  », indique la Communauté française. Plusieurs thèmes seront proposés aux professeurs, mais aucun matériel ni programme précis ne leur sera imposé.

L’EPA sera obligatoire pour les élèves dispensés et évalué selon des modalités définies par chaque directeur.

Pour rappel, le cours de citoyenneté (pour sa part doté d’un programme) sera quant à lui mis en place à la rentrée 2016. Pas sûr pour autant que l’EPA disparaisse – il pourrait cohabiter avec le cours de citoyenneté.

 

DISPENSE DES COURS PHILOSOPHIQUES: VOLÉE DE BOIS VERT POUR LA MINISTRE MILQUET

Belga

Au parlement de la Communauté française, l’opposition se déchaîne contre Joëlle Milquet, dénonçant un « surréalisme à la belge ».

• Joëlle Milquet. © Belga

Communication désastreuse », « gigantesque navigation à vue », « manque d’anticipation », « mauvais feuilleton », « surréalisme à la belge », « voyage en absurdie »: la ministre de l’Education, Joëlle Milquet (CDH) a subi mardi une volée de bois vert de la part de l’opposition, en commission Education du parlement de la Communauté française, où elle a comparu de 9 à... 19 heures.

Le grand du sujet du jour : la dispense des cours philosophiques dans l’enseignement officiel.

Durant plus d’une heure, l’opposition MR, Ecolo et FDF, a critiqué la ministre centriste et le sondage qu’elle a mené auprès des parents de l’officiel pour savoir s’ils envisageaient de dispenser leurs enfants du cours de morale/religion à la rentrée prochaine, conformément à l’arrêt du 12 mars de la Cour constitutionnelle.

Cette initiative avait donné lieu, la semaine dernière, à un conflit ouvert avec les parents et divers pouvoirs organisateurs de l’enseignement officiel, accusant Mme Milquet de vouloir « relancer la Guerre scolaire. ».

Devant les députés mardi, la ministre a qualifié cette polémique de « balivernes ».

Selon Joëlle Milquet, ce n’est pas son sondage qui a conduit au « chaos généralisé »mais le « combat » mené en faveur de la dispense mené par la Fapeo (Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel) et certains pouvoirs organisateurs communaux (la Ville de Bruxelles, singulièrement).

« Les priorités de l’enseignement ne sont pas celles-là, a émis Joëlle Milquet. Si on a dix millions d’euros à mettre dans l’école, ce n’est pas là (dans l’encadrement des élèves dispensés, ndlr) qu’il faut les mettre, mais plutôt dans la remédiation et l’encadrement pédagogique», notamment pour lutter contre l’échec scolaire. »

Irritée par les « extrapolations hallucinantes » de l’opposition, la ministre dénonce les propos «  presque calomnieux » de l’opposition MR qui, la semaine dernière, par la voix de sa cheffe de groupe Françoise Bertieaux, avait jugé le sondage ministériel « à la limite du recensement religieux» - un tel recensement serait une pratique « clairement d’extrême-droite. »

La ministre a répété que la Communauté française n’avait pas les moyens financiers de créer un cours en bonne et due forme pour les élèves qui choisiront la dispense des cours de morale ou religions à la rentrée prochaine. D’où sa proposition d’un « encadrement pédagogique alternatif » (EPA) dès la rentrée prochaine où les élèves travailleront le thème de la citoyenneté.

Le programme de cet EPA sera défini dans chaque école par une équipe pédagogique ou un enseignant disposant du titre pédagogique, mais la prise en charge effective des élèves sera assurée par un enseignant, voire un éducateur, et ce sous la responsabilité du chef d’établissement.

« Si vous pensez que ce n’est pas gérable, on reporte tout le projet d’un an. Je n’ai aucun souci avec cela...», a lancé Milquet devant les critiques acerbes du MR qui ironisait notamment sur ce « non-cours qui sera coté. »

S’agissant de l’introduction à la rentrée 2016 d’une heure de cours de citoyenneté, la ministre annonce qu’elle déposera le 20 mai au gouvernement un avant-projet de décret qui en fixera les grandes lignes. Comme déjà dit, il s’étendra à tous les réseaux.


ANDRÉ FLAHAUT (PS) PRÉCONISE DEUX HEURES DE CITOYENNETÉ

Pierre Bouillon Le Soir

Le ministre du Budget engage sa collègue Joëlle Milquet à aller… moins vite et plus loin


 André Flahaut


André Flahaut. © Le Soir/Thierry Du Bois

S’exprimant ce samedi, André Flahaut appelle au calme : « Ce que je crains, pour en avoir fait la pénible expérience en 1998 lorsque j’ai publié ma « Proposition pour un cours d’apprentissage à la citoyenneté », c’est que les mêmes écueils, les mêmes prudences, les mêmes attentismes, les mêmes frilosités ne viennent paralyser le but et les volontés et qu’au final, ce nécessaire projet ne se fracasse à nouveau contre les murs de la résistance au changement, des réticences partisanes ou de labyrinthiques parcours administratifs, au risque d’en oublier l’essentiel : la mise en place de ce cours, dès la rentrée scolaire 2016 ».

DEUX HEURES DE CITOYENNETÉ

Le ministre socialiste propose d’instaurer deux heures de citoyenneté au lieu d’une (en tout cas dans l’enseignement officiel) et semble critiquer la vitesse avec laquelle la ministre CDH agit dans ce dossier : «  Tant par conviction que par expérience, je pense qu’il est indispensable de ne plus se disperser. Travaillons avec ordre et méthode, pragmatisme et réalisme, enthousiasme et assertivité, à la vraie concrétisation de cette ambition citoyenne en proposant des réponses concrètes aux élèves, parents, enseignants et directions pour la création de ce cours de citoyenneté dans l’enseignement officiel ».

André Flahaut précise : « Il faut rapidement que le Gouvernement se prononce sur le cadre de ces cours de citoyenneté en précisant l’articulation de ce cours avec l’encadrement pédagogique alternatif, et le cas échéant envisage directement un passage à deux heures de cours de citoyenneté ainsi que son phasage dans l’enseignement primaire et dans le secondaire (…) ».

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA GUERRE SCOLAIRE AURA-T-ELLE LIEU ?


Joëlle Milquet voudrait–elle la mort de l’enseignement officiel qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Il est vrai que celui-ci est en perte de vitesse depuis que les parents de la classe moyenne bruxelloise (beaucoup ont migré vers la périphérie), et les élites francophones, toutes convictions religieuses confondues, y compris les laïques athées et agnostiques le regardent désormais comme un second choix.

Hormis quelques laïques irréductibles, plus personne n’en veut et même les familles musulmanes « éclairées « s’en éloignent, soit au profit du libre catho, soit de l’enseignement flamand jugé plus performant.

Quand la FAPEO et le CEDEP s’imaginent que la suppression des cours de religion et leur remplacement, à terme, par un cours de citoyenneté va requinquer l’enseignement officiel aujourd’hui décrié, ils caressent des chimères.  Toutefois, c’est un pas dans la bonne direction. Qu’on le veuille ou non, l’appréhension de la citoyenneté doit s’articuler sur une imprégnation transversale irriguant l’ensemble du processus éducatif et même au-delà. C’est ce qu’on a compris à l’athénée Marguerite Yourcenar dont le projet pédagogique a précisément cette ambition. Tout projet éducatif proposé par le pouvoir politique se doit de répondre à la question : Quel type d’hommes et de femmes voulons- nous former ? Vivre est le métier que je lui veux apprendre, disait Rousseau dans son traité d’éducation du citoyen Emile. Bien avant de faire de ce fils d’aristocrate un citoyen modèle, Rousseau entendait faire de lui un homme autonome capable de travailler de ses mains. Il lui enseignera la géométrie du jardinier et la géographie du chasseur errant dans les bois avant d’en faire un menuisier c’est-à-dire un manuel en salopette capable de gagner sa vie de ses mains. Surtout, il lui enseigne à penser librement, hardiment et en toute indépendance « sans garde-fou » comme dira Hannah ArendtLe cours «de citoyenneté» ne saurait, en aucun cas être constituée d’un modèle «prêt à penser» ou, pire, de «prêt à bien penser» comme serait enclin à le regarder le libre confessionnel. Il doit fournir aux apprenants les clés d’une lecture analytique, synthétique et surtout critique des phénomènes sociétaux. Bref Il doit les rendre autonomes précisément en leur apprenant à penser. Eichmann est regardé comme un banal pauvre type par Arendt car il est, selon elle incapable,de penser librementIl paraît donc essentiel que la philosophie et le questionnement et le doute qu’elle engendre soient au cœur du cours que l’on veut imposer à nos jeunes élèves et adolescentsPour qui sait lire, tout cela est d’ores et déjà minutieusement précisé dans le très ambitieux programme de morale non confessionnelle appelé désormais morale du libre examen. Cela se retrouve apparemment beaucoup moins dans les cours de religion.

Ce qui me dérange le plus, c’est, comme toujours, le manque de vision à long terme des ministres myopes qui se succèdent à la tête de l’enseignement.

Gouverner, c’est prévoir. Et justement, rien n’a été vraiment prévu, sans doute à dessein, question de mettre l’officiel dans le pétrin. La ministre s’en défendévidemment, mais elle n’est guère crédible et perd tout ascendant moral auprès de l’enseignement officiel de la Communauté française dont elle est pourtant la patronne. 

Allons-nous vers la disparition totale du caractère obligatoire des cours de religion et de morale à l’école? Beaucoup estiment que oui et qu’il est tempsaujourd’hui, de sortir de la logique de séparation des élèves sur une base confessionnelle pour enfin tenter de rassembler ce qui est épars. Nous le souhaitons vivement.

Très curieusement, désormais, on considère que le cours de morale laïque, que l’on imaginait neutre et non engagé est en fait, selon ses détracteurs, inspiré par l’esprit de libre examen, et à leurs yeux donc forcément au service de la laïcité combattante. C’est un effet pervers de la volonté de Centre d’Action Laïque d’être reconnu sur pied d’égalité avec les religions reconnues dans le dessein de récolter des subsides.

Il faut être bien naïf pour imaginer que l’introduction d’un cours de citoyenneté, de philosophie ou d’histoire des religions suffira pour répondre à tous les enjeux du vivre ensemble et de la citoyenneté à l’école. La citoyenneté et la démocratie ne peuvent que se vivre au quotidien, en famille, dans l’espace public et forcément à l’école, transversalement à travers tous les cours. Celle-ci doit non seulement enseigner, elle doit aussi incarner et transmettre des valeurs. Et la difficulté, c’est que ce ne sont pas forcément les mêmes que celles que propose la famille, singulièrement dans les communautés musulmanes. Cet enseignement des valeurs citoyennes ne saurait donc se faire sans initiatives transversales en plus de ce cours et sans projets ponctuels. C’est bien là que réside la force de l’enseignement libre catholique à l’heure actuelle : toute son action éducative tend à promouvoir les valeurs contenue dans son projet pédagogique plus évangélique que beaucoup ne sont disposés à l’admettre. Il n’est pas neutre mais engagé chrétiennement par vocation, tandis que l’officiel est tenu à cet à priori de neutralité qui l’aseptise.

Diverses questions surgissentLe cours de citoyenneté concernera-t-il tous les élèves (également ceux du libre ?) ou seulement-dans un premier temps- les étudiants dispensés des cours dits philosophiques? Actuellement ce n’est pas clair du tout. Ce qui est certain c’est que le libre catholique clame bien fort sa volonté d’introduire une dimension interconvictionnelle dans ses cours de religion. C’est très habile. De quelles valeurs est-il porteur?

Si j’ai bien compris, le nouveau cours citoyenneté est confronté à trois enjeux: le questionnement philosophique, l’introduction à la citoyenneté et l’histoire des religions. D’aucuns y ajouteraient volontiers la problématique du vivre ensemble autrement dit la volonté de former des esprits cosmopolites, des citoyens du monde. Voilà qui rejoint nos préoccupations interculturelles.

Mais, deuxième question  en est  la concertation et la mise en chantier des programmes desquels dépend la réussite de cette réforme ?

Il s’agit, on l’aura compris, d’un enjeu majeur de notre enseignement et indirectement du vivre ensemble. Autrefois, Hervé Hasquin et Richard Miller ont planché sur ses questions. Quid du travail énorme qu’ils sont accompli ?  

La ministre Milquet est formelle Le contenu des cours doit revêtir une dimension collective et individuelle et être constitué d’éléments nécessaires, correspondant en tous points au pré rapport de M. Viviers relatif au Pacte pour un enseignement d’excellence. On a vraiment besoin de responsabilisation, d’autonomisation et de sensibilisation à une CITOYENNETÉ ACTIVE et promouvant notamment l’ouverture et le respect des différences.

CE DOSSIER EST HYPER COMPLEXE 

Il s’agit en effet de gérer dans l’urgence mais très concrètement les conséquences d’un arrêt qui tombe, un peu tôt par rapport à l’élaboration et à l’installation des cours de citoyenneté (annoncés pour 2016). Les deux débats sont donc un peu confondus. 

Dans un premier temps il faut bien sûr- c’est le piège- éviter de mêler le débat entre la dispense à partir de 2015 et la mise en place du cours de citoyenneté à partir de septembre 2016. 

Surtout, il faudra faire face au surcoût engendré pour l’encadrement qui sera à charge des pouvoirs organisateurs. Le libre y échappera, comme par enchantement.

On se souviendra que la proposition de cours philosophique est portée depuis 2003 par Richard Miller et depuis plus longtemps encore par Hervé HasquinCela fait plus de quinze ans que le parlement débat de la question des cours philosophiques et cela fait plus d’un an que l’on a parlé de cette procédure devant la Cour constitutionnelle, et de l’interprétation que nous devions avoir des dispositions contenues dans la Constitution. La crise actuelle était en vérité totalement prévisible.

La troisième question est de caractère politique. Voici, en effet, que le ministre PS du Budget, André Flahaut, qui siège dans le même exécutif que la ministre de l’éducation engage sa collègue Joëlle Milquet à aller… moins vite et plus loin. De plus il plaide sans ambages pour un cours de deux heures de citoyenneté : ne plus se disperser. Travaillons avec ordre et méthode, à la vraie concrétisation de cette ambition citoyenne en proposant des réponses concrètes aux élèves, parents, enseignants et directions pour la création de ce cours de citoyenneté dans l’enseignement officiel ».

Début de guerre scolaire ? C’est trop tôt pour l’affirmer mais cela ressemble beaucoup à un début de grandes manœuvres préparatoires…

MG

 

Dans un article publié sur son blog Claude WACHTELAER commente


COURS PHILOSOPHIQUES, SI LE CHAOS VOUS DÉPASSE … .


L’arrêt de la Cour constitutionnelle autorisant la dispense des cours philosophiques semble avoir plongé les autorités de l’enseignement dans un tourbillon d’incohérences. Certes, il faut être légaliste et tenir compte de cette décision. M. de Pascale a obtenu de la Cour que ces enfants ne soient pas contraints de s’inscrire à l’un des six cours dits « philosophiques », d’autres parents feront sans doute la même demande. Fallait-il pour autant que les décideurs se mettent à courir comme des poules sans têtes en pratiquant ce que d’aucuns appellent le « panic management » et essayer de régler, en deux coups de cuiller à pot, un problème vieux de 50 ans ?

Certains se demanderont peut-être si cette précipitation à remplacer un système inefficace et complexe par un système encore plus bancal ne serait pas – par hasard – un mauvais coup porté en douce à l’enseignement officiel. Je me garderai bien de me livrer, comme ces mauvais esprits, à une analyse caricaturale et j’essayerai donc d’aller un peu plus loin dans la réflexion.

1° se pose-t-on les bonnes questions ?

Le hasard fait que la décision de la cour constitutionnelle tombe quelques semaines après l’attentat contre Charlie hebdo. La conséquence de cette coïncidence c’est que tout le monde plaque sur la réaction à l’arrêt et au débat sur le sort futur des cours philosophiques la question du « vivre ensemble ». Disons tout de suite que je récuse cet argument. La question du « vivre ensemble » n’a rien à voir dans ce débat et ne devrait pas servir d’argument, même à ceux qui, comme moi, envisagent sans trop de regrets la disparition de ces fameux cours. On fait grand cas de l’impact négatif de la séparation des élèves au moment des cours. Peut-on m’expliquer alors pourquoi les Anglais (avec leur cours unique de « religious education » et les Français qui ont totalement exclu cette problématique de leur enseignement public connaissent plus ou moins les problèmes de vivre ensemble que nous ? Les erreurs de diagnostic permettent rarement d’appliquer la bonne thérapie, exit donc la question – tellement sexy médiatiquement – du « vivre ensemble ».

Soulignons aussi que mon expérience, pour subjective qu’elle soit, ne me pousse pas à considérer que l’existence des cours philosophiques générait des tensions entre les élèves et, surtout, que leur disparition ferait disparaître celles qui existent parfois.

 

2° se préoccupe-t-on des problèmes organisationnels ?

Dans ce dossier très complexe, tout le monde s’ingénie à éviter les questions dites de détail qui justifient pourtant une réforme bien nécessaire.

a)      La question du coût. Pour une classe de 25 élèves, on peut avoir simultanément six enseignants, ce qui fait un encadrement moyen d’un enseignant pour 4 élèves. Ce luxe – quel que soit l’intérêt que l’on trouve à ces cours – est-il encore supportable aujourd’hui ? Mme Onkelinx s’était posé la question en son temps. Hélas, la solution qu’elle a proposée a certes réduit les coûts, mais en rendant l’encadrement asymétrique (par des regroupements d’élèves par degré pour les cours minoritaires) elle a surtout compliqué l’organisation des horaires.

b)      On l’oublie très souvent, la question des cours philosophiques est étroitement liée à celle de la reconnaissance des cultes. À l’exception des anglicans, tous les cultes reconnus ont leur cours. Si on reconnaît d’autres cultes demain (ce qui n’a rien d’improbable) combien de cours philosophiques devra-t-on organiser, huit, neuf ?

c)       Parmi tous ceux qui discutent savamment de l’avenir des cours philosophiques, combien sont confrontés à cet exercice redoutable que constitue la confection des horaires dans une école ? Je vais essayer d’être aussi clair que possible pour les profanes. Imaginez une sixième primaire bruxelloise qui a une grille horaire hebdomadaire de 28 périodes. Vous commencez par placer dans la grille toutes les contraintes : le bassin de natation n’est accessible que le jeudi matin, la grande salle de gym que le lundi matin, etc.).  Votre prof de néerlandais se partage entre deux écoles. Votre prof de religion israélite et celui de religion orthodoxe n’ont respectivement que 6 et 10 heures de cours dans votre école, mais ils doivent tous les deux prester en 6è. Après-ça ne vous étonnez pas que le titulaire de cette classe ne verra ses élèves que le lundi à partir de 13h30.

Cette contrainte, qui pèse exclusivement sur l’enseignement officiel (le libre confessionnel n’organise qu’un seul cours qui peut être donné par le titulaire de classe) n’est jamais prise en compte, face aux revendications de l’enseignement libre en matière d’égalité, comme une de ces « différences objectives » pourtant mentionnées dans la constitution.

 

3° Des remèdes pires que le mal ?

Il est incontestable que la Cour constitutionnelle n’a pas rendu la tâche de la ministre plus facile, mais …. .

Mais, dès lors que cette décision tombe en même temps que la réflexion (initiée par l’audition de trois constitutionalistes au parlement de la CFWB) sur l’avenir des cours philosophiques, fallait se précipiter ? Fallait-il perdre son sang-froid au point de dire (et de faire) n’importe quoi ?

Les PO ont, légitimement, posé – dès la publication de la décision « de Pascale » – la question de savoir ce qu’on allait faire des élèves dispensés. La réponse de la Ministre était claire (et la circulaire actuelle ne se démarque pas de cette philosophie) : que les P0 se débrouillent.

On arrive maintenant avec un cours qui de cours « de rien » devient un cours de « n’importe quoi » et tout ça parce qu’un père d’élève (que je trouve par ailleurs très sympa et dont je respecte la démarche) a obtenu une décision juridique importante. Et que nous sort la ministre de son chapeau ? Un cours qui ressemble au cours de morale comme deux gouttes d’eau. Je ne veux pas donner de conseils à M. de Pascale (ou à ses avocats), mais moi je retournerais au CC en argumentant sur le ton de « vous ne vous foutez pas un peu de moi, là ?).

Ce qui est assez clair, c’est que Mme la Ministre propose :

-          De créer un nouveau cours (sans programme et sans définition des titres requis)

-          De demander aux PO de faire preuve “ d’initiative et de créativité ” (il y avait longtemps !).

 

4° Cherchez à qui le crime profite.

-          La suppression complète des cours philosophiques et leur remplacement par un cours unique (une évolution qui s’est – partiellement – mise en place en Angleterre), est un débat compliqué parce qu’il y a des avantages et des inconvénients (je les ai évoqués plus haut) au système actuel. Les cours philosophiques ne font pas que séparer, ils peuvent parfois mettre les identités en dialogue et désamorcer certains radicalismes.

-          J’ai souligné les inconvénients du système actuel au niveau organisationnel. Mais la proposition de la Ministre aggrave ceux-ci au lieu de les résoudre. Ajouter un septième cours, respecte – et encore j’ai des doutes – la décision de la CC, mais va rendre ces problèmes-là encore plus complexes. Sans parler du mépris affiché à l’égard des profs de morale en copiant leur cours alors que le nouveau système va générer des pertes d’emplois.

 

-          Arrêtons aussi de dire n’importe quoi. Les profs de morale disent que le “ cours de rien ” est un clone du cours de morale et ils ont raison. Mais si cela est vrai, quel est encore la justification de la demande de dispense ? je rappelle que la dispense avait déjà été accordée par la chambre flamande du Conseil d’état (arrêt Sluys – 1985) à la demande de parents Témoins de Jéhovah. Mais ici, les parents demandeurs se revendiquent de n’adhérer à aucune religion ou conviction. La Cour a décidé –à tort à mon sens – que le cours de morale était “ engagé ”, quelle garantie avons-nous que le nouveau cours inventé par la Ministre le soit moins ?

 

-          Arrêtons aussi de nous moquer du monde. Certains titulaires de cours de religion défendent leur part de marché en disant “ mais nous aussi nous sensibilisons nos élèves à la citoyenneté ‘et Jésus n’occupe qu’une place marginale dans nos cours’’. Dont acte, mais si cela est vrai, où est encore la spécificité des cours de religion et pour quoi s’opposer à un cours unique ?

 

-          Enfin, je voudrais faire un sort à ce que d’aucuns présentent comme une évidence : l’organisation des cours philosophiques dans l’enseignement officiel. Il est assez interpellant de voir, dans une société aussi sécularisée que la nôtre, que certains trouvent insupportable la disparition des cours de religion dans l’enseignement officiel. L’école publique doit donc, selon ces beaux esprits, continuer à se compliquer la vie en organisant – avec les difficultés évoquées plus haut – des cours philosophiques, alors que les réseaux confessionnels vivent heureux dans leur confort. En effet, on peut s’interroger sur la ségrégation que génèrent, les cours philo, mais qui remettra en cause la ségrégation que génèrent les réseaux ?

 

5° Comment conclure ?

Si le chaos nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs devrait sans doute être érigé en devise du politique. La suppression des cours philosophiques et leur remplacement par autre chose (un cours de philo, de citoyenneté, etc.) est en débat depuis 30 et depuis 30 ans le politique oscille entre impuissance et hésitation.

Mais est-il scandaleux de s’interroger sur les raisons qui poussent certains acteurs du système scolaire à défendre le modèle actuel ? Que les profs de religion et de morale défendent leur emploi, quoi de plus normal. Mais que des gens proches de l’enseignement libre confessionnel (ou de l’église) fassent de même ne surprendra que les naïfs ou que ceux qui ne connaissent pas bien l’article 24 de la Constitution. Celui impose à l’enseignement officiel d’offrir aux élèves le choix entre les cours de religion ou de morale, mais il garantit aussi … le subventionnement des cours de religion des réseaux confessionnels ! Si vous réduisez-le volume des cours philosophiques de deux à une heure hebdomadaire dans l’officiel (la deuxième heure étant remplacée par une heure de cours commun de citoyenneté), comment justifier la subvention de deux heures de cours de religion dans les écoles confessionnelles ? Les supporters du réseau confessionnel peuvent bien utiliser toutes les belles idées à propos du vivre ensemble, en fait, ils protègent surtout l’emploi au sein de leur réseau.

Quand je vous disais que le dossier n’est pas simple !

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