mercredi 24 juin 2015

Et si DSK revenait en politique ?


FIGARO 

 Par Alexandre Devecchio



FIGAROVOX/ANALYSE - Trois ans après le déclenchement de l'affaire du Sofitel, Dominique Strauss-Kahn effectue son retour médiatique dans le cadre d'un documentaire sur l'euro. En attendant son retour politique... Le décryptage du politologue Thomas Guénolé.


Thomas Guénolé est politologue et maître de conférences à Sciences Po, docteur en sciences politiques (Sciences Po-Cevipof). Il est l'auteur du Petit Guide du mensonge en politique(Éditions First, 12€, 158 pages), sortie en librairie le 6 mars 2014.

 
Trois ans quasiment jour pour jour après le déclenchement de l'affaire du Sofitel, Dominique Strauss-Kahn parlera d'économie, jeudi, dans le cadre d'un documentaire sur la monnaie européenne diffusé sur France 2. Le lendemain, le film d'Abel Ferrara qui retrace l'affaire du Sofitel sortira sur Internet. Ce retour médiatique peut-il avoir des conséquences politiques?

Ça n'aura probablement pas de conséquences politiques pour lui-même. L'affaire du Sofitel a fait plusieurs fois le tour de la planète et le comportement problématique de Dominique Strauss-Kahn envers les femmes en général a été démontré par l'affaire Tristane Banon. Je ne pense pas qu'il soit politiquement possible de se relever de choses pareilles.

En revanche, cela aura des conséquences sur le débat politique, plus précisément sur le débat quant aux politiques économiques à conduire. Raymond Barre était jadis considéré comme le meilleur économiste de France: aujourd'hui, l'un des meilleurs, c'est Dominique Strauss-Kahn. Donc, quand il décide de parler d'économie dans une interview filmée, cela modifie significativement la teneur du débat économique en France, et accessoirement, ça tire ce débat vers le haut.

Du reste, on le sait peu, mais Dominique Strauss-Kahn a régulièrement eu des positions iconoclastes dans le débat sur les politiques économiques. Par exemple, pendant son interview à Claire Chazal sur l'affaire du Sofitel, une fois interrogé sur l'actualité économique, il avait préconisé que la dette grecque soit intégralement supprimée et que les marchés prennent leur perte.

Enfin, cela aura évidemment des conséquences sur le Parti socialiste. L'économie, sous l'angle du chômage, du niveau des prix, du niveau des impôts et du niveau des aides et services publics, est aujourd'hui la priorité absolue des électeurs. Or, indépendamment des mœurs, Dominique Strauss-Kahn reste de l'avis général le meilleur économiste du PS sur les vingt dernières années. Donc, que sa voix s'exprime sur ces questions, cela insiste en creux sur les carences du PS, faute d'avoir pu l'avoir comme chef de l'État.

L'OPINION PUBLIQUE EST NÉCESSAIREMENT CONDUITE À FAIRE LA COMPARAISON ENTRE LE CANDIDAT PLÉBISCITÉ JUSQU'AU SOFITEL ET LE CANDIDAT PAR DÉFAUT FINALEMENT DEVENU CHEF DE L'ÉTAT.

EST-CE À DIRE QUE LA FIGURE DE DSK, MÊME LOINTAINE, PEUT GÊNER FRANÇOIS HOLLANDE, DONT LE LEADERSHIP EST ACTUELLEMENT CONTESTÉ?

Oui, car l'opinion publique est nécessairement conduite à faire la comparaison entre le candidat plébiscité - jusqu'au Sofitel - et le candidat par défaut finalement devenu chef de l'État. En mars 2014, un sondage BVA pour Le Parisien Magazine, que ce dernier n'a du coup pas osé publier, plaçait d'ailleurs Dominique Strauss-Kahn nettement en tête des personnalités qui feraient mieux que François Hollande en matière de politique économique.

Cela ne signifie en aucun cas qu'une majorité d'électeurs, ou d'électeurs de gauche, voudrait le voir président: ce n'était pas la question posée par le sondage. Cela signifie en revanche ceci: sur l'économie, le contraste entre d'un côté les atermoiements et hésitations de François Hollande et de l'autre l'aura persistante de Dominique Strauss-Kahn aux yeux des Français ne joue assurément pas à l'avantage de François Hollande.

LES PROCHES DE DSK SONT ACTUELLEMENT AU GOUVERNEMENT, À COMMENCER PAR MANUEL VALLS. D'UNE CERTAINE MANIÈRE, CONTINUE-T-IL À INFLUENCER LA GAUCHE?

Je dirais plutôt qu'aujourd'hui ce qui prédomine au gouvernement, c'est la ligne d'un Jacques Delors et dans une moindre mesure d'un Michel Rocard. C'est logique, quand on sait que François Hollande se réclame du premier et Manuel Valls du second. Si Dominique Strauss-Kahn avait présidé la politique économique du pays, il y aurait eu des différences assez lourdes. Par exemple, la France serait en pointe de la régulation du système financier et bancaire, et les partisans d'une relance keynésienne auraient plus de chances d'être écoutés.

EN REVANCHE, AU NIVEAU NATIONAL, CONTRAIREMENT À UNE LÉGENDE TENACE, LES RETOURS GAGNANTS APRÈS UNE CHUTE SONT RARISSIMES.

EN POLITIQUE, ON DIT QU'ON N'EST JAMAIS MORT. EN CHOISISSANT DE PARLER DE L'EURO, DOMINIQUE STRAUSS-KAHN CHERCHE-T-IL À REVENIR SUR LA SCÈNE POLITIQUE?

Les retours gagnants en politique se produisent incontestablement au niveau local. Les exemples de condamnés en justice par la suite bien réélus, voire triomphalement réélus, sont faciles à trouver. Exemple extrême: une fois Jacques Médecin enfui en Uruguay, un sondage de Nice-Matin avait établi que s'il était revenu d'exil, il aurait été réélu maire au premier tour. Dans le cas de Dominique Strauss-Kahn, qui du reste n'a été condamné dans aucune affaire de mœurs à ce jour, un retour triomphal comme maire de Sarcelles ou député de la circonscription correspondante serait donc probablement possible.

En revanche, au niveau national, contrairement à une légende tenace, les retours gagnants après une chute sont rarissimes. Et ce, quel que soit le motif de la chute: affaire judiciaire, scandale de mœurs, défaite électorale, etc. On cite beaucoup l'exemple du général de Gaulle, mais, factuellement, il est revenu grâce à un coup d'État militaire, l'opération «Résurrection». On cite aussi l'exemple de François Mitterrand, mais dans les cycles courts politico-médiatiques d'aujourd'hui personne ne pourrait rester chef du grand parti d'opposition pendant un quart de siècle.

Bref, Dominique Strauss-Kahn étant un homme intelligent, il sait probablement que sa carrière politique nationale est terminée.

QUEL RÔLE POURRAIT-IL JOUER?

Il peut avoir un magistère d'influence dans le débat politique, en tenant chroniques, tribunes et en donnant des interviews: à la manière d'un Jacques Attali, mais probablement avec bien davantage de contenu. Il peut aussi, comme il le fait déjà, vendre son expertise à des banques centrales de pays étrangers, à des gouvernements, à des multinationales ou encore à des institutions internationales et donner des conférences rémunérées.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« L'AURA PERSISTANTE DE DOMINIQUE STRAUSS-KAHN »


Si Dominique Strauss-Kahn avait présidé la politique économique du pays, il y aurait eu des différences assez lourdes. Par exemple, la France serait en pointe de la régulation du système financier et bancaire, et les partisans d'une relance keynésienne auraient plus de chances d'être écoutés. »

Autrement dit, lui président, ni la France, ni surtout l’Europe ne seraient jusqu’aux genous dans la gadoue. N’a-t-il pas préconisé que la dette grecque soit intégralement supprimée et que les marchés prennent leur perte.

Le destin de cet homme est totalement singulier. Seul un Shakespeare serait de taille à donner toute la mesure de ce personnage faustien bien plus que donjuanesque. Son destin hors norme est aussi le nôtre car, lui président, la France eût joué les premiers violons dans le concert européen qui ne joue plus que la symphonie des dissonances. Lui président, Merkel eût filé droit et Obama ne se serait pas fourvoyé, sans doute, dans les platebandes de Poutine. Lui patron du FMI , le drame grec eût pris une tout autre tournure. Mais voilà, son magnifique élan faustien a été brisé par une ruse méphistotélique dont le destin a le secret. Son étoile brille encore au firmament quand elle s’est éteinte depuis longtemps.

MG

 

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