jeudi 18 juin 2015

L’épreuve du feu pour Milquet

Béatrice Delvaux Éditorialiste en chef (Le Soir)

Ce serait à mourir de rire si ce n’était pas si grave. » C’est un des nombreux tweets envoyés hier suite aux annulations en rafale des différents examens du secondaire. Ce tweet-là venait de Flandre, où l’idée domine que, ces derniers jours dans l’enseignement francophone, c’est le grand n’importe quoi. Nettement moins drôle pour les francophones qui passent depuis trois jours par la consternation, la colère et l’indignation. Les parents des élèves plongés dans ce domino infernal sont au bord la crise de nerfs. Et si leurs enfants sont un instant soulagés – un examen annulé ou supprimé, qui n’en a pas rêvé –, ils rejoignent très vite leurs parents dans le désarroi face à la suite des événements, et l’inquiétude sur le futur réservé à leur année scolaire.

« Cafouillage », titrions-nous mardi à la une. « Chaos » serait aujourd’hui plus approprié. De quoi faire resurgir hier le hashtag #cestjoelle. A tort et en tout cas de façon prématurée. A ce stade en effet, l’objectivité face aux faits oblige à dire qu’on ne sait rien des responsabilités dans cet « attentat » sur les examens du secondaire. Le mauvais coup d’un haut fonctionnaire ou de tout membre de l’administration qui en voudrait à la ministre ? Son tempérament « abrasif » a pu susciter des rancœurs et des inimitiés. Mais il peut tout autant s’agir du fils facétieux d’un directeur d’école qui aurait laissé ses tiroirs ouverts, ou d’un geste de rébellion d’un des enseignants réfractaires à ce mode d’évaluation. Tout est possible.

Jusqu’à preuve du contraire et sauf élément neuf, la seule responsabilité de la ministre est engagée sur son retard à réagir lundi soir et qui a laissé les directeurs complètement seuls face aux mesures à prendre le mardi matin. Et sa vraie responsabilité pour le futur est de mettre au point un système qui garantisse la confidentialité des épreuves, en rompant avec l’archaïsme actuel (enveloppes scellées et envoi postal).

Milquet, démission ? Sur ce seul dossier et à ce stade, non. Mais la ministre doit encore démontrer qu’elle a les nerfs pour gérer un département aussi complexe et perpétuellement explosif – le doute s’est installé. Elle est par ailleurs fragilisée par le fait que pour elle désormais, comme disait Chirac, « les emmerdes volent toujours en escadrille ». Il vaudrait ainsi mieux que le dossier judiciaire sur les emplois de cabinets en période électorale soit vide. Mais à ce stade, là aussi, il est prématuré, comme le font certains, de l’instrumentaliser.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE WATERLOO DE JOËLLE ?

Joëlle, comme Napoléon, il y a deux cent ans aujourd’hui, est à bout de forces mais pas à bout de nerfs comme certains voudraient l’imaginer. La dame de fer, ci- devant madame NON en a vu d’autres. Le sort s’acharne sur elle…Le sort ? Ce sort sans doute porte un nom, si ce n’est plusieurs : rancœur des profs, ras le bol de Lutgen, son président, rébellion de l’enseignement officiel et de ses plus ardents défenseurs, méfiance à l’égard du pacte d’excellence, bref relance de la guerre scolaire avec d’autres moyens.

De même que la guerre larvée contre l’islamisme et le terrorisme prend des tournures que Clausewitz n’avait pas imaginées, de la même façon, la guerre scolaire a pris des formes nouvelles parfois subtiles et singulières comme le périlleux dossier sur les cours de religion et de morale. Joëlle trépigne sur un champ de mines. Sans doute ne sautera-t-elle pas sur l’une d’elle -on ne démissionne pas facilement un ministre en Belgique- mais elle y perdra tout son crédit moral et c’est presque pire pour elle. La pagaille des examens résultant de fuites méthodiquement organisées n’est rien à côté de celle qui déstabilisera nombres d’écoles officielles en septembre à cause de la désorganisation majeure que provoquera la désertion du cours de morale et de certaines religions : en l’occurrence pas l’islam.

Je ne verserai pas une larme de crocodile pour la poignée d’élèves très moyens qui auraient décidé de mettre le turbo pour réussir les épreuves annulées.  Le travail scolaire s’évalue tout au long de l’année (en l’occurrence deux ans pour les ados du premier degré du secondaire).

Démissionner Milquet serait saborder la coalition Wallobrux avec des conséquences pour Bruxelles. Rappelons quand même que l’accord de gouvernement accorde la priorité des priorités au dossier enseignement. Rudy Demotte a brillamment volé au secours de sa principale ministre (éducation et culture), ce matin à la radio, un peu comme si Grouchy était arrivé à l’heure à Waterloo. Mais d’autres batailles secoueront Milquet qui après Di Rupo et Onkelinx aura vite compris que l’enseignement est un ministère à siège éjectable. Béatrice Delvaux a raison, c’est l’épreuve du feu pour madame NON autrefois demandeuse de rien. Il ne nous étonnerait pas que les milieux laïques sonnent demain la charge et que Milquet doivent se retrancher dans ses derniers carrés. Wait and see comme aurait dit Wellington le 18 juin à Waterloo.

MG


 

UN ÉLÈVE POSTE LES QUESTIONS DU CE1D SUR FACEBOOK, L'ÉCOLE LE MENACE DE NON-RÉINSCRIPTION

AN.H. ET I.L. La Libre Belgique



Comme des milliers d’autres élèves, Oscar (prénom modifié), 14 ans, inscrit en 2 e secondaire, a reçu via les réseaux sociaux une copie des questions (et des bonnes réponses) de l’épreuve de sciences du CE1D qui a eu lieu mercredi - avant d’être annulée… Comme des milliers d’autres ados, il a posté les documents sur sa page Facebook.

Mardi soir, avant de se coucher, il explique l’histoire à son père. "Il avait fait le malin. Je lui ai dit : Oscar, tu vas avoir des problèmes : retire ce post de ton mur", explique le papa. L’adolescent s’exécute.

Fin de l’histoire ? Pas vraiment. Mercredi matin, à 8h30, le père reçoit un mail du directeur des humanités de l’école. Objet : "Diffusion de questionnaire CE1D Sciences et profil Facebook". Sur les photos "que nous avons pu collecter se retrouve notamment l’identité de votre fils", indique le mail. Le directeur explique qu’il en a averti le cabinet Milquet. "Dans un autre registre, on peut également constater que votre fils se présente sur sa page Facebook comme le directeur général de… (nom de l’école)", poursuit le mail. Au vu de ces éléments "et d’autres survenus pendant l’année", le directeur annonce qu’il sera probablement amené à entamer une procédure de non-réinscription pour la prochaine année scolaire…

"Un dossier disciplinaire déjà épais"

"Ce n’est pas lui qui a créé le problème, ce n’est pas lui qui a volé les questions : il n’a fait que les relayer. Ce n’est peut-être pas très mature, mais il a 14 ans ! Mon fils à 85 % de moyenne. C’est lui qui va payer les pots cassés !", proteste le père d’Oscar. "Des dizaines de copains ont fait la même chose : l’école veut en faire un exemple."

Du côté de la direction, on conteste cette interprétation. "Le dossier disciplinaire de cet élève était déjà épais", nous dit le directeur. "Ce n’est pas un élément isolé. C’est un énième fait qui s’ajoute à d’autres. Ce courrier anticipe celui que les parents auraient de toute façon reçu." Et oui, il sait que les épreuves circulent entre de très nombreux élèves de l’école sur Facebook. "Sinon j’aurais pu engager 500 procédures…"

 

"On ne peut pas reprocher ça aux élèves"

"Cette affaire, ce n’est pas de la fraude. Il y aurait eu tricherie s’il y avait eu un copion. Ici, on ne peut pas reprocher aux élèves de faire circuler l’info. Je n’y vois aucun inconvénient et je ne vois pas au nom de quoi il faudrait les sanctionner." Tel est l’avis de Jean-François Guillaume, sociologue à l’ULget observateur des pratiques des jeunes sur les réseaux sociaux. "On n’est pas loin de la question de la solidarité entre élèves où on franchit ensemble un cap difficile, un moment sensible, celui des examens, en faisant passer une information cruciale."

Dans ce dossier, le sociologue ne voit rien de plus qu’un étudiant d’université qui, puisque les examens oraux sont publics, irait s’asseoir dans la salle de classe pour écouter les questions que pose le professeur et qui les rapporterait à d’autres étudiants.

Se confronter à ses erreurs

Le fait de s’approprier à l’avance des questions d’examens ne serait pas un signe, selon Jean-François Guillaume, d’un manque de confiance en soi. "Le professeur doit permettre à l’élève de se confronter à ce type d’épreuve. Ce qui va générer de la confiance en soi, c’est la manière dont le professeur va traiter les erreurs de l’élève. Les erreurs sont une occasion d’apprentissage. Faute de temps, les enseignants passent parfois à côté de cet aspect." Et il affirme : "Notre métier d’enseignant doit se renouveler. Nous devons transmettre d’autres choses aux élèves comme leur apprendre à résoudre des problèmes inédits."

Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans les fuites des épreuves, mais Jean-François Guillaume est résolument optimiste."On ne luttera pas contre la technologie. On en fera un allié, un outil essentiel. Par contre, on pourra agir sur le format des évaluations. Dans un cours que je donne à l’université, je permets aux étudiants de passer l’examen à cahiers ouverts mais je leur donne un problème complexe, inédit à résoudre, qui nécessite une réflexion et des compétences. Montaigne disait : "Mieux vaut tête bien faite que tête bien pleine." Et il n’y avait pas de smartphones à l’époque", conclut le sociologue.

 

"La triche est banalisée, la réussite valorisée"

Jean-François Rees est professeur à la faculté des sciences de l’UCL, où il a été confronté à un cas de plagiat concernant un chercheur. Il a aussi présidé l’Institut de pédagogie universitaire et des multimédias de l’UCL. Des tricheurs aux examens à l’université, il en a déjà pincé. "On trouve tous les profils. Certains sont mal préparés et adoptent une stratégie pour réussir. D’autres subissent des pressions familiales avec des punitions, des sanctions en cas d’échec."

M. Rees estime que ce phénomène de tricherie massive aux épreuves certificatives pose la question de l’école. "Y va-t-on pour apprendre, pour se construire ou bien pour réussir des examens ? Pour les parents, il est souvent important que leurs enfants réussissent car l’excellence est mise en avant. Et cette réussite est plus importante que l’apprentissage", explique le professeur.

L’échec est mal vu

Voilà le cœur du problème : une société basée sur la réussite. "L’échec est mal vu. Alors, on tolère des transgressions. Autant tricher un peu. La triche, ça a toujours existé mais, aujourd’hui, elle est banalisée. Moralement, ce n’est plus considéré comme très grave. On voit des exemples dans le football, la politique ou les droits d’auteur. Je pense qu’il est temps d’avoir un débat de société sur cette question", déclare Jean-François Rees.

Les tentatives de revente des copies d’examens devant les écoles ne l’étonnent pas. "La dimension mercantile des jeunes apparaissait déjà avant. Il existe des sites Internet où on peut acheter des travaux scolaires." Le rôle amplificateur des réseaux sociaux lui paraît évident. "Avant, on aurait gardé les copies pour soi ou on les aurait données à deux ou trois personnes de confiance. On peut parler d’une solidarité entre élèves, tous unis contre l’enseignant ennemi et ces examens qui nous ennuient."

Une image bien moche de l’école

Pour le professeur, cette affaire de tricherie "montre l’échec global de l’enseignement. Si on évaluait les élèves et les étudiants de façon continue au lieu d’organiser des gros examens, la tricherie ne serait plus possible." Il pointe encore que cette histoire "donne une image bien moche de l’école. Et, pour les élèves qui avaient étudié, l’annulation des épreuves doit être déstabilisante."

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

EPREUVES EXTERNES


Mais au juste, l’épreuve externe est censée mesurer quoi ?

Le niveau des élèves selon des critères objectifs par rapport aux attentes formulées dans les programmes. Autrement dit ce sont les profs qu’elles évaluent bien plus que leurs élèves qui ne sont que le reflet de l’investissement pédagogique de leurs professeurs respectifs. Je suis prof de langues modernes de formation et ancien préfet d’athénée. J’ose affirmer, en risquant une volée de bois vert, que le niveau d’une classe dépend largement du niveau d’exigence de l’enseignant : certains font des miracles, ce ne sont pas les plus nombreux. Beaucoup organisent le gâchis et la démotivation. Il m’est arrivé de suivre en privé de très nombreux ados en anglais et surtout en néerlandais. La plupart des profs de langues du troisième degré proposent à leurs élèves des textes d’une difficulté qui ne saurait être surmontée qu’à plusieurs conditions. La première, avoir fait ses primaires en néerlandais (ce qui est le cas d’un nombre croissant d’élèves bruxellois), la seconde de disposer de l’aide d’un parent néerlandophone ou d’un coach dévoué ou rémunéré qui passera des heures à reformuler et à commenter ces textes dans une langue simplifiée accessible aux élèves. Que les fuites aient été organisées par des profs de ce type qui ne veulent rien changer à leur modus operandi ne m’étonnerait donc pas.

Ce n’est pas Milquet qui a instauré ces épreuves externes. Selon moi il ne faudrait à aucun prix y renoncer. Un des gros problèmes de notre enseignement francophone c’est la résistance que le corps enseignant oppose à toute tentative d’évaluation des professeurs, précisément. Qu’on se le dise.

Tout le monde aujourd’hui est évalué : les élève, les fonctionnaires, les cadres, les militaires, le corps médical, l’horeca, les ministres par leurs électeurs, les journalistes par leurs lectorat. Bref tout le monde, sauf les profs qui résistent. C’est le nœud du problème.

MG 

 

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