mercredi 3 juin 2015

Loyautés parallèles délicates pour les élus venus d’ailleurs

CHRISTIAN LAPORTE  Libre Belgique



Exclue vendredi pour non-reconnaissance du génocide des Arméniens par son parti, le CDH - qui l’a fait élire en 2009 et en 2012 - Mahinur Özdemir ne fera pas marche arrière… Quelques heures après son excommunication, la députée régionale et conseillère communale désormais indépendante a jugé sa mise à l’écart injustifiée disant avoir toujours "reconnu toutes les tragédies humaines et respecté la mémoire de toutes les personnes qui ont perdu la vie". Dans une déclaration à l’agence Belga, l’élue rebelle a invité "ceux qui s’enferment dans le débat sur la terminologie à relire les propos du ministre des Affaires étrangères qui a rappelé la position de la Belgique lors d’une séance à la Chambre au mois d’avril 2015 selon laquelle il ne paraît pas opportun que d’autres instances se substituent au pouvoir judiciaire sur le terme génocide. A quoi rime donc cet acharnement sélectif ?" a-t-elle encore dit.

LE DÉRANGEANT SOUTIEN DE L’AKP

Constatant que "bien des massacres actuels font l’objet d’un silence international assourdissant, en ce compris dans notre Europe", la parlementaire a rappelé avoir lutté "contre le rejet, la haine, la stigmatisation des personnes et des communautés quelles qu’elles soient".

L’élue a eu l’appui de l’Union des démocrates turcs européens qui est allé manifester devant le siège du CDH mais aussi de la représentation bruxelloise de…. Dans une lettre ouverte, révélée par lalibre.be, le Parti pour la justice et le développement Recep Tayyip Erdogan parle d’une "éviction injuste". Selon l’AKP, "on ne peut pas obliger d’exprimer un point de vue spécifique à propos d’un événement particulier de l’histoire pour avoir le droit de servir ses concitoyens au Parlement". Et d’ajouter qu’"en tentant de pousser Mme Özdemir à signer un document de reconnaissance du génocide et en la renvoyant du parti après son refus, le CDH démontre qu’il ne respecte pas la liberté de conscience et d’expression des siens."

TRIPLE LOYAUTÉ DIFFICILE À RESPECTER

Alors que Paul Magnette, dans la foulée d’Elio Di Rupo, rappelait dimanche qu’Emir Kir "suivra la discipline de parti à l’avenir" et ne devrait donc pas être éjecté du PS, le politologue Benoît Rihoux (UCL) voit l’affaire Özdemircomme "la confrontation pas toujours aisée d’une triple loyauté : celle à la communauté turque dans toutes ses composantes, celle à son parti d’adoption le CDH mais aussi la loyauté face à l’AKP dont elle est elle-même très proche…"

Pour le chercheur néolouvanisteMahinur Özdemir a aussi dû tenir compte du fort encadrement mis en place par et autour de la communauté turque à l’instar d’autres minorités allochtones importantes.

Lorsqu’on fait valoir qu’on pourrait aussi voir dans l’éviction de la parlementaire turque une sorte de reprise en mains du CDH bruxellois, jugé trop communautariste depuis l’ère Milquet, Rihoux dit que"c’est effectivement une lecture possible" mais il y voit aussi "une manière pour Benoît Lutgen d’asseoir son autorité, de montrer qui est le patron". Et de se dire "frappé par ce qu’on pourrait appeler un retour du fait religieux. Le CDH avait fait le choix de se diversifier; ici, c’est une manière de se resituer par rapport à ses racines originelles. Mais c’est aussi l’illustration que la société belge n’a pas encore trouvé de modèle d’apaisement pour transcender le clivage religieux/laïques… Reste aussi à voir comment demain des élus d’autres cultures se positionneront face à de nouvelles avancées éthiques ou tout simplement les évolutions en matière d’égalité des sexes". 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CHEVAL DE TROIE ?


L’affaire Mahinur Özdemir illustre de la manière la plus criante l’ingérence des autorités turques, en l’occurrence l’AKP, le parti du président Erdogan dans la politique belge. J’ai appris de bonne source que la consigne de l’ambassade et du consulat de Turquie était : votez rouge, votez centre ou votez N-VA, c’est votre affaire mais votez Turc.  Le  politologue Benoît Rihoux (UCL) voit l’affaire Özdemir comme "la confrontation pas toujours aisée d’une triple loyauté : celle à la communauté turque dans toutes ses composantes, celle à son parti d’adoption le CDH mais aussi la loyauté face à l’AKP dont elle est elle-même très proche…"

L’objectif de l’AKP est d’avoir une visibilité turque  (bourgmestre, députés, ministres) dans le paysage politique belge. On en est presque sûr aujourd’hui, l’antique Troie gît sous la bourgade d’Hissarlik, en Turquie…

Certes, on peut voir légitimement dans le geste fort de Benoît Lutgen une reprise en mains du CDH bruxellois, jugé trop communautariste depuis l’ère MilquetL’étoile de Milquet est en train de se ternir : décrets inscriptions et gestion chaotique de la rentrée dans le secondaire et cafouillage dans le dossier des cours philosophiques, engluement du pacte d’excellence annoncé avec grands effets médiatiques.  

Mais surtout, tout ceci est l’ « l’illustration que la société belge n’a pas encore trouvé de modèle d’apaisement pour transcender le clivage religieux/laïques… Reste aussi à voir comment demain des élus d’autres cultures se positionneront face à de nouvelles avancées éthiques ou tout simplement les évolutions en matière d’égalité des sexes". Voilà qui pose un problème de fond.

En signant cette remarquable analyse, Christian Laporte braque un projecteur cru sur la stratégie communautariste du CDH bruxellois et, par ricochet, sur celle du tout puissant PS à Bruxelles.

MG



LE PROGRAMME D’EUROPALIA TURQUIE DÉVOILÉ

GUY DUPLAT  La libre Belgique



Europalia a présenté jeudi 28 mai le programme de son festival biennal qui débutera le 6 octobre, durera quatre mois et évoquera la culture turque dans de nombreux lieux de Belgique. Europalia a annoncé aussi qu’en 2017, le festival suivant sera consacré à l’Indonésie.

Les liens entre la Turquie et la Belgique sont nombreux : grande destination touristique, minorité turque importante en Belgique, la Turquie connaît un développement économique spectaculaire avec la croissance la plus rapide d’Europe. Sur le plan culturel, Istanbul est devenue un haut lieu d’art actuel et Nuri Bilge Ceylan a reçu, en 2014, la Palme d’or à Cannes.

Certes, la Turquie est politiquement sensible avec les questions arménienne et kurde ainsi que la dérive autoritaire et culturellement réactionnaire du président Erdogan. Mais Europalia a démontré avec les festivals Chine et Russie qu’il ne parlait pas politique et se concentrait sur les seuls échanges culturels. Même si, ici, on a tenu compte des Arméniens mais on n’évoquera pas un détail "piquant" qui touche à la culture : la construction à Ankara, par Tayyip Erdogan d’un palais présidentiel mégalomane (200 000 m2, plusieurs fois Versailles, 1150 pièces, un coût de 300 à 490 millions d’euros). Un palais contesté sur les plans architectural, légal (la justice l’a déclaré illégal) et politique, construit par l’architecte belge Sefik Birkiye, avec comme entrepreneur le commissaire général d’Europalia côté turc.

LE PLUS GRAND

Le festival Europalia subit les restrictions de subsides comme toute la culture (moins 20 %, dit-on) et le sponsoring est devenu difficile. S’il a choisi de resserrer son programme, il restera la plus grande manifestation culturelle belge avec plus de 200 événements. Il y aura 3 grandes expos : d’abord, deux à Bozar, à Bruxelles, sur 12 millénaires d’histoire anatolienne à travers les rituels et une expo sur Istanbul vue par les photographes dont le formidable Ara Güler tant apprécié d’Orhan Pamuk et Sophie Calle. La troisième grande expo sera au MAS, à Anvers, sur les liens entre les ports d’Anvers et d’Istanbul. Une douzaine d’autres expos plus petites présenteront, entre autres, d’importants artistes turcs contemporains (au Smak, au Muhka, à la Centrale). A cela s’ajoutent les volets concerts, scènes, littérature et cinéma sur lesquels nous reviendrons à l’ouverture du festival.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CHEVAL DE TROIE 2


Cela  ne fait aucun doute, quoiqu’elle affirme volontiers l’inverse, la Turquie n’a nullement renoncé à son ambition de rejoindre l’Union Européenne. Son investissement culturel majeur dans l’Europalia qui s’annonce en est la meilleure illustration. Europalia est une formidable vitrine qui permettra à la Turquie -dont le président Erdogan est le grand timonier de plus en plus contesté par les forces démocratiques- de se montrer sous son meilleur jour en gommant bien des aspérités d’un régime de plus en plus islamiste et autoritaire. 

Ne nous laissons pas aveugler et gardons notre esprit critique en éveil.

MG

 

 

 

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