jeudi 2 juillet 2015

Dialogue interreligieux et interculturel : opportunités et défis de demain

ANTOINE MESSARRA L’ORIENT DU JOUR



Le Liban est l'exemple type d'une convivialité séculaire, résistante au quotidien et, aussi, le laboratoire de techniques diaboliques de manipulation par des experts externes et internes. Ces experts sapent un patrimoine de libanité dans un environnement hostile ou, dans le moins pire des cas, en transition démocratique.
C'est pourquoi l'exemple libanais, concret et normatif, permet de prospecter les conditions d'avenir des rapports interreligieux et interculturels. Par contre, ce sont les manipulations de ce même pluralisme, sous couvert de démocratie et de consensus, qui doivent inciter à sortir des généralités sur le dialogue et montrer les risques, les opportunités et les défis.
Vous le constatez de façon tangible à Baku (Azerbaïdjan) où s'est déroulé, les 18-20 mai 2015, le 3e Forum du dialogue interculturel sur le thème : « Partage culturel pour le partage sécuritaire ». Organisé par plusieurs partenaires, dont le ministère de la Culture et du Tourisme d'Azerbaïdjan, Unesco, Kaicid (King Abdullah International Centre for Interreligious and Intercultural Dialogue), Alliance des civilisations, UNWTO (Organisation internationale des Nations unies pour le Tourisme), Conseil de l'Europe, Isesco (Islamic Educational, Scientific and Cultural Organization), le 3e forum a réuni plus de mille participants de 200 pays, dont 50 pays représentés par des ministres et des parlementaires, ainsi que les titulaires de plus de 30 chaires Unesco dans le monde et du réseau Unitwin (University Twinning and Networking).
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Cinq perspectives peuvent être relevées, dans le magma de la multiplicité des interventions en séances plénières, groupes de travail et workshops des chaires Unesco et Unitwin.
1. LE PLURALISME, VALEUR D'HUMANISME ET D'UNIVERSALITÉ le pluralisme (ta'adudiyya), souvent galvaudé par des idéologues en chambre et, dans le monde arabe, par des nationalistes à courte vue, est non seulement un fait de plus en plus étendu, mais une valeur à promouvoir. Le président de la République d'Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, qui inaugure le 3e forum, le souligne dans un long discours. D'où la nécessité d'orienter désormais les débats et les politiques vers la problématique, non plus du confessionnalisme, communautarisme, sectarianisme et autres ismes dogmatiques, mais de gestion démocratique du pluralisme.
2. LES MENACES CONTRE L'HÉRITAGE CULTUREL ET VALORIEL : c'est « la force du patrimoine culturel que des extrémistes cherchent à détruire » (Katerina Stenou) qui constitue le socle à défendre et à promouvoir. La radicalisation s'opère surtout auprès de nouvelles générations déracinées, nées dans le numérique et à travers le numérique. Il faudra avoir « les yeux grands ouverts sur l'éthique sur laquelle repose la culture » (Margarita Popova, vice-présidente de Bulgarie). Dialogue des cultures ou plutôt culture du dialogue, avec une boussole, des normes et des repères ? Les dérives d'un dialogue déboussolé sont notamment le relativisme, la soumission au chantage et la violation de droits fondamentaux. Le Liban vit, et survit, par le dialogue, mais succombe aussi aux dérives du dialogue avec la propension à des compromissions incompatibles avec la grandeur du compromis.
3. LA POLITOLOGIE DE LA RELIGION : après le recul des idéologies d'autrefois, les religions, parce qu'elles sont liées à l'identité, comportent une charge valorielle et posent des problèmes non négociables, sont instrumentalisées dans la mobilisation politiqueLe « pouvoir divisif de la religion par ceux qui jouent sur la haine » va s'étendre. L'approche exclusive du problème par la religion amplifie la duperie. On souligne que les terroristes n'ont aucune religion et que « le crime au nom de la religion est un crime contre la religion. »
Face à un Occident qui a perdu le courage, selon le célèbre discours de Soljenitsyne à Harvard (8/6/1978), des régimes arabes ont pratiqué la diplomatie du chantage prétendant être le rempart contre le terrorisme. Cependant la coexistence pacifique des religions est possible (Rachida Dati), quand on se penche sur Le drame de l'humanisme athée, suivant le titre de l'ouvrage d'Henri de Lubac (1944). À l'encontre donc d'une approche trop optimiste ou complaisante du dialogue, il faudra désormais se demander comment dialoguer en cas de mauvaise foi et comment lutter contre l'idéologie de la différence alimentée par des politicards experts en manipulation.
Une mise en garde est lancée au cours d'une séance des chaires Unesco : « Ça suffit ! Terrorisme, fanatisme, intégrisme... sont aussi le produit d'académiques et de médias qui brodent sur les sujets en vogue et sensationnels, au lieu de se pencher sur les actions positives et normatives. On a besoin désormais de recherches en termes de capacitation (empowerment). »
4. LA CITOYENNETÉ CONSTRUCTRICE D'ÉTAT : avec l'extension des libertés individuelles, de l'individualisme aux dépens du lien social, et le recul de l'autorité et de la légitimité de l'État, il faudra privilégier les rapports de solidarité (Nada al-Nashif, Unesco), l'inclusion, allier tradition et modernité, et la relation dont le contenu et l'impact dépassent l'intensité des rapports mécanisés, ceux électroniques et des réseaux sociaux. Sommes-nous une société? Qu'est-ce qui fait société (socius, compagnon) ? Le président d'Azerbaïdjan insiste dans son allocution d'ouverture sur le « lien patriotique ». La citoyenneté est « démocratique » (Jean-Christophe Bas, Conseil de l'Europe), et non une propension à la contestation.
C'est ainsi qu'au nom d'un « islam dévoyé », il y a une rupture du lien citoyen : « Des combattants français, soi-disant convertis à l'islam, ont renié leur lien familial, national. Comment ces sociétés ont-elles créé ces monstres qui nous échappent ? On se dit : qu'ils restent là-bas plutôt qu'ils ne risquent leur vie chez nous ! On est dans le partage de rupture de la culture, sans profil, sans exemplarité, la carence de citoyenneté. Pas de droit international reconnu. Pas de pratique politique qui suscite la confiance. Il n'y a pas de lien citoyen sans exemplarité et gestion de l'exemplarité. Comment nous gérons l'exemplarité de nos sociétés ? » (Nathalie Goulet, membre du Sénat, France).
5. QUELLE ÉDUCATION AUJOURD'HUIQue signifie aujourd'hui éducation dans l'inflation du savoir, la tyrannie de l'opinion, le fast-food intellectuel, le prêt-à-penser académique et médiatique? On répète: la solution par la culture! Mais quels sont les défis de la culture aujourd'hui? Penser, c'est peser (pensare). On évite souvent de soulever les problèmes qui dérangent, dont le foyer de tension au Moyen-Orient, la Palestine, Jérusalem en tant que patrimoine et lien symbolique de rencontre« Je préfère le respect à la tolérance », relève un intervenant. Le respect revêt une valeur constitutionnelle au Liban, suivant les art. 9 et 10 de la Constitution.

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Un moment privilégié du 3e forum est celui des deux séances de travail des chefs de plus de 30 chaires Unesco dans le monde. C'est le « Plan d'action de l'Unesco pour la décennie internationale de rapprochement des cultures » (2013-2022) qui constitue le document de travail. Un effort devrait être déployé en vue de la complémentarité des actions à l'échelle internationale et avec la détermination des priorités de chaque pays.
Un plan d'action 2015-2019, interdisciplinaire et transdisciplinaire, est établi par la chaire Unesco à l'Université Saint-Joseph. L'expérience du Liban, séculaire et affrontée à des défis, constitue un laboratoire et un message à sauvegarder et valoriser, surtout auprès de la nouvelle génération.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel
Titulaire de la chaire
Unesco d'étude comparée
des religions, de la médiation
et du dialogue, USJ

 

COMENTAIRE DE DIVERCITY

ATTENTION,CE PLAIDOYER EST ABSOLUMENT FONDAMENTAL


Qu’on ne s’y trompe pas, le texte que vous venez de lire est tout à fait essentiel. Il recadre en quelques points les limites mais aussi les immenses potentialités du dialogue interculturel fondé non pas seulement sur la tolérance mais essentiellement sur le respect mutuel et la pleine reconnaissance de l’autre dans sa singularité. Que les choses soient claires : la dynamique interculturelle ne consiste pas à se mettre à plat ventre devant les autres. Bien au contraire elle exige que l’on soit bien campé dans sa propre singularité culturelle, que l’on défende bec et ongles ses propres valeurs tout en prenant en compte celles de l’autre. C’est donc l’exact contraire de l’effacement.

MG

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