samedi 4 juillet 2015

Jean-François Kahn : «Hollande, Sarkozy, Le Pen, un choix impossible»

 


FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Jean-François Kahn fait le bilan de l'année politique avec FigaroVox. Pour lui, le trio Nicolas Sarkozy, François Hollande, Marine Le Pen représente une impasse politique pour la France.


Jean-François Kahn est un journaliste et écrivain français, historien de formation. en 1984, il crée l'événement du jeudi puis, en 1997, l'hebdomadaire d'information marianne dont il est le directeur jusqu'en 2007. son dernier livre, Marine le pen vous dit merci, est paru chez plon.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR

ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

 

FRANÇOIS HOLLANDE, NICOLAS SARKOZY, MARINE LE PEN: PLUSIEURS SONDAGES MONTRENT QUE PRÈS D'UN FRANÇAIS SUR DEUX NE VEUT PLUS VOTER POUR EUX. COMMENT ANALYSEZ-VOUS CETTE CRISE DE L'OFFRE POLITIQUE?

Plus de 70% des Français ne veulent ni de Nicolas Sarkozy, ni de François Hollande, ni même de Marine Le Pen. Et pourtant, la plupart des Français se résignent à cette situation. Cela provoque une crise profonde dans le pays. Nicolas Sarkozy a tout de même un supporter en la personne de François Hollande. De même, l'ancien président de la République souhaite prendre sa revanche sur l'actuel locataire de l'Elysée. Et tous deux désirent absolument affronter Marine Le Pen. D'une certaine manière, ces trois candidatures font «système». Marine Le Pen est la candidate providentielle pour François Hollande comme pour Nicolas Sarkozy. En 2007, les trois principaux candidats profitaient d'une vraie dynamique et d'un vrai élan. Aujourd'hui, les trois candidats incarnent trois rejets.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS LA DÉTESTATION DE FRANÇOIS HOLLANDE ET NICOLAS SARKOZY, Y COMPRIS DANS LEUR PROPRES CAMP?

François Hollande paie ce qui est ressenti comme une trahison comparable à celle de Guy Mollet en 1956. Le président du Conseil avait été élu pour faire la paix en Algérie et il a accentué la guerre. Au Bourget, le candidat Hollande avait lancé un défi presque romantique à la finance. Une fois au pouvoir, il a fait exactement l'inverse. Par ailleurs, personne n'aurait pu imaginer que le levier de la politique gouvernementale socialiste serait la relance par l'offre, la baisse du coût du travail ou encore la compromission avec l'Arabie Saoudite en matière de politique étrangère: autant d'orientations ou de mesures honnies par la gauche! François Hollande aurait pu reconnaître et assumer ce changement stratégique au nom de l'intérêt supérieur du pays. Mais il continue à prétendre qu'il reste absolument fidèle à ses promesses. Personne ne le croit et la trahison n'en est que plus amère. Il y a également un problème de personnalité. Il apparaît double et les gens reprochent son manque de volontarisme.

On fait également à Nicolas Sarkozy le procès de ne pas avoir tenu ses promesses. Or objectivement, ce n'est pas vrai. Nicolas Sarkozy a globalement fait ce pourquoi il avait été élu. Le problème c'est que cela n'a pas eu les conséquences que les gens en attendaient. Par exemple, les gens étaient favorables à l'ouverture, mais vers des forces politiques larges et qui brassent des intérêts sociaux. L'ouverture sarkozyste vers Bernard Kouchner ou Jack Lang a, au contraire, été ressentie comme une concession au boboïsme branché. La déception a été grande également à l'égard de sa politique d'immigration. Les Français se sont aperçus que l' «immigration choisie» signifiait en réalité «choisir l'immigration»: sous la pression patronale, le nombre d'immigrés de travail est ainsi passé de 105 000 à 210 000. N'oublions pas que Brice Hortefeux a fait passer une circulaire aux ambassades avec une liste de soixante métiers pour recruter des travailleurs immigrés. La troisième désillusion est venue de la politique de sécurité. Le choix de supprimer la police de proximité instaurée par Jean-Pierre Chevènement, qui n'est pas laxiste en cette matière, a été une erreur. Il fallait au contraire l'accentuer, la prolonger. Cette liquidation s'est traduite par une augmentation des violences contre les personnes. On était loin du nettoyage au Karcher annoncé. Enfin sa politique étrangère atlantiste et interventionniste, notamment en Libye, a heurté les authentiques gaullistes. Idem pour le traité de Lisbonne ratifié par le parlement malgré le non français au référendum. Comme François Hollande, Nicolas Sarkozy pâtit aussi de sa personnalité, mais pour des raisons inverses. Les Français lui reconnaissent énergie et volontarisme, mais lui reprochent son côté clivant.

L'hypothèse la plus probable est que l'on retrouve en 2017 les cinq mêmes candidats qu'en 2012 : François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, mais aussi François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon. C'est un phénomène quasiment unique en Europe. La Russise de Poutine est le seul autre endroit où les candidats sont les mêmes d'une élection à l'autre.

LE FN DE MARINE LE PEN NE REPRÉSENTE-T-IL PAS, MALGRÉ TOUT, UNE OFFRE NOUVELLE?

D'abord, il faut reconnaître que, selon certains sondages, elle est moins rejetée que François Hollande et Nicolas Sarkozy. Par ailleurs, il y a une grande différence dans la nature du rejet. Nicolas Sarkozy et François Hollande sont décriés par des gens qui ont voté pour eux. Marine Le Pen, elle, n'a jamais été au pouvoir et les Français hésitent à prendre le risque de voter pour elle.

POURQUOI EN SOMMES-NOUS ARRIVÉS-LÀ? AU-DELÀ DE CES TROIS PERSONNALITÉS, CE REJET NE TRADUIT-IL PAS UN PROBLÈME DE SYSTÈME PARTISAN OU INSTITUTIONNEL?

Le constat est effarant: l'hypothèse la plus probable est que l'on retrouve en 2017 les cinq mêmes candidats qu'en 2012: François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, mais aussi François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon. C'est un phénomène quasiment unique en Europe. La Russise de Poutine est le seul autre endroit où les candidats sont les mêmes d'une élection à l'autre. La France est également le seul pays d'Europe avec la Russie qui a deux chefs de l'exécutif: le président de la République qui ne dépend de personne et le Premier ministre qui dépend du parlement. Enfin, la France est le seul pays d'Europe, à l'exception de la Russie encore une fois, où un parti qui représente 30% des suffrages peut avoir 60% des députés et où un parti qui représente 19% des votes n'a pratiquement aucun député. D'un point de vue institutionnel la Russie de Poutine, qu'on accable, n'est pourtant pas très éloignée de la France. Ceux qui dénoncent l'immobilisme de ceux qui refusent les réformes sont les mêmes qui poussent des cris d'orfraie à chaque fois qu'on propose une réforme du scrutin électoral ou des institutions.

QUEL RÔLE LE SYSTÈME MÉDIATIQUE A-T-IL JOUÉ DANS «CETTE IMPASSE»?

Les journalistes, exactement comme les poissons sont attachés à l'eau, sont attachés à la bipolarité car c'est l'air qu'ils respirent. Ils ont donc tendance à démolir ce qui échappe à cela et ont joué un rôle dans cette rigidification du système bipolaire.

LA PRÉSIDENTE DU FN A PRIS CONSCIENCE DE CET ÉLECTORAT-LÀ, DE SES ASPIRATIONS ET DE SES CRAINTES. ELLE A INVENTÉ UNE DOCTRINE QUI EST À 50% PLUS À DROITE QUE CELLE DE PHILIPPE DE VILLIERS ET À 50% PLUS À GAUCHE QUE CELLE DU PARTI SOCIALISTE. AINSI, ELLE TIRÉ LE TAPIS SOUS LES PIEDS DE CE QUI POURRAIT ÊTRE AUJOURD'HUI SYRIZA.

LE NŒUD DU PROBLÈME NE VIENT-IL PAS DE LA REPRODUCTION DES ÉLITES ENTRE ELLES?

Oui, il s'agit d'un problème classique. La IIIème République a fait exploser les élites du second empire. Cela a créé une dynamique extraordinaire et très positive. Mais, quarante ans après, ces mêmes élites étaient épuisées. Et il fallut la guerre, l'occupation et la résistance pour que de nouveaux les élites explosent et qu'une nouvelle dynamique se créer. Les moments de grandes dynamiques sont toujours les moments où les élites en place explosent pour laisser place à une nouvelle génération d'élites, y compris d'une certaine manière en 1968. Mais tant qu'une élite est en place, elle se reproduit.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS LA FAIBLESSE DU FRONT DE GAUCHE ET L'ABSENCE D'UNE FORCE TELLE QUE SYRIZA OU PODEMOS?

La première raison est que Syriza est une force réellement nouvelle. On imagine souvent que dans Syriza, il y a le Parti communiste. C'est faux. Le PC existe toujours en Grèce. Il est totalement stalinien, compte 18 députés et vote contre Alexis Tsipras. De même, le Parti communiste n'est pas dans Podemos. En France, le Front de gauche est une coalition de forces qui existent depuis des années. La deuxième raison tient sans doute au tempérament personnel de Jean-Luc Mélenchon. La troisième raison, essentielle, tient au fait que sociologiquement et idéologiquement, une grande partie de l'électorat potentiel d'un Syriza français a été captée par le Front national. Il ne faut pas oublier que le fief électoral de Marine Le Pen se trouve dans le Nord-Pas-de-Calais. La présidente du FN a pris conscience de cet électorat-là, de ses aspirations et de ses craintes. Elle a inventé une doctrine qui est à 50% plus à droite que celle de Philippe de Villiers et à 50% plus à gauche que celle du Parti socialiste. Ainsi, elle tiré le tapis sous les pieds de ce qui pourrait être aujourd'hui Syriza.

SI FRANÇOIS HOLLANDE OU NICOLAS SARKOZY L'EMPORTAIT PAR DÉFAUT, QUELLES SERAIENT LES CONSÉQUENCES?

Ce serait terrible pour le pays. Dans notre système institutionnel, même un président qui provoque une dynamique en sa faveur peut chuter très vite. Dans le cas d'un président qui dès son élection ne provoque aucun enthousiasme, le résultat ne peut être que catastrophique. Il n'y a pas un patriote qui peut le souhaiter.

ET MARINE LE PEN?

L'hypothèse parait improbable, mais plus impossible. On ne peut pas l'exclure dans le cas d'un second tour face à François Hollande. Mais je crois qu'il s'agirait également d'une élection par défaut et que les conséquences seraient tout aussi catastrophiques. Là encore, aucun patriote ne peut le souhaiter.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

DE PÈRE EN FILS/FILLE

 

A l’évidence, les hommes et les femmes de caractère ne sont guère propulsés en avant par la politique. Ils sont bien plus attirés par l’économie, les finances ou l’université. Ce n’est sans doute pas un phénomène nouveau.  Un Churchill ou un De Gaulle sont des caractères de type providentiel qui surgissent en temps de crise majeure mais sont rejetés en temps de paix.

Il est évident que DSK possède toutes les qualités pour sortir la France et l’Europe de l’ornière mais aucune chance d’y parvenir. C’est pareil pour Guy Verhofstadt ?

Il fallut la guerre, l'occupation et la résistance pour que de nouveaux les élites explosent et qu'une nouvelle dynamique se créer. Les moments de grandes dynamiques sont toujours les moments où les élites en place explosent pour laisser place à une nouvelle génération d'élites, y compris d'une certaine manière en 1968. Mais tant qu'une élite est en place, elle se reproduit.

 

En Belgique les élites ne se reproduisent-elles pas de père en fil/filles ?

MG 

 

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