dimanche 12 juillet 2015

La Belgique, où les (nationalistes) flamands sont chez eux

La Libre

CONTRIBUTION EXTERNE

 


Projection flamande en ce 11 juillet. En embrassant le pouvoir belge, la N-VA ravive un courant du mouvement flamand basé sur une logique de majorité flamande au sein de la Belgique. Avec des doutes sur l’intérêt d’une autonomie flamande plus grande. Une opinion de Dave Sinardet (1), professeur à la Vrije Universiteit Brussel et à Saint-Louis.

 


 

J’ai l’honneur d’être,

Sire,

de Votre Majesté,

le très respectueux

et le très fidèle serviteur,

Jan Jambon.

On ne s’étonne plus guère de lire ces mots sous les arrêtés royaux du ministre de l’Intérieur. Beaucoup ont déjà glosé sur la manière dont la N-VA semble n’avoir eu aucun état d’âme pour entrer dans le gouvernement fédéral, pourtant le premier depuis des décennies à n’avoir aucun agenda communautaire. Et aussi sur la facilité avec laquelle les nationalistes flamands s’identifient maintenant avec l’appareil d’Etat belge. Beaucoup se demandent ce que le parti est exactement en train de faire, y compris au sein de la N-VA elle-même.

Une promenade dans l’histoire du mouvement flamand pourrait peut-être nous apporter quelques nouvelles lumières. Ainsi, le choix qu’a fait la N-VA de participer au pouvoir belge rappelle au souvenir de Frans Van Cauwelaert. Cette figure de proue du catholicisme flamingant du siècle dernier estimait que les Flamands ne devaient pas tendre vers l’autonomie (à l’époque, via le fédéralisme) mais arriveraient bien mieux à leurs fins en utilisant leur majorité démographique au sein de l’Etat belge (alors unitaire).

Reste que là où, dans le chef de Van Cauwelaert, il s’agissait d’une doctrine qui soutenait une conviction réelle de l’importance du maintien de l’unité belge, il semble s’agir tout au plus d’une stratégie (temporaire) pour la N-VA, dont la vocation séparatiste reste inscrite dans les statuts.

Une autre différence est que les exigences "flamandes" de Van Cauwelaerts’inscrivaient encore dans les registres classiques de la langue et de la culture et s’opposaient surtout à la bourgeoisie francophone. Dans le discours de la N-VA, la volonté flamande s’identifie de plus en plus à un programme libéral de droite dirigé contre les socialistes (francophones).

Sur ce point, on peut trouver davantage de points de convergence chez un tenant plus récent et moins connu de cette doctrine de la majorité : Lode Claes. Bien que cet ancien sénateur ait quitté la Volksunie à l’époque du Pacte d’Egmont pour créer son propre parti qui a fait une alliance avec Karel Dillen au sein du Vlaams Blok, Lode Claes n’avait, à l’époque, rien d’un séparatiste. Lui aussi voulait "valoriser" la majorité flamande pour qu’elle s’arroge le pouvoir au sein de la Belgique. Lode Claes partageait avec Frans Van Cauwelaert une aversion pour le complexe d’infériorité et la victimisation cultivés par les nationalistes flamands. Si les Flamands étaient minorisés, ils n’avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes, selon lui. Car chaque fois que le pouvoir était à portée de la main, la majorité flamande se retrouvait aux abonnés absents.

Au romantisme émotionnel du nationalisme flamand, il préférait déjà une approche rationnelle.

Claes essaya à plusieurs reprises de créer un rassemblement des droites : la flamande, la libérale et la conservatrice. Dans les années 1990, il mit encore tous ses espoirs dans le VLD de Guy Verhofstadt.

Même s’il n’y a toujours pas de parti de droite unique, ce projet n’a jamais pris forme aussi concrètement que dans le rassemblement droitier actuel autour de Bart De Wever qui a su attirer beaucoup d’électeurs du centre-droit jusqu’à l’extrême droite (si ce n’est qu’au plan éthique, la N-VA n’est pas vraiment conservatrice).

Avec un peu de bonne volonté, on pouvait aussi déjà voir l’alliance apparemment contre nature entre le nationalisme flamand et le libéralisme francophone dans la figure de Lode Claes lui-même. Ce collaborateur condamné à l’issue de la guerre entretenait, en tant qu’administrateur de la Banque Lambert, de bons contacts avec les plus hauts cercles de la bourgeoisie bruxelloise francophone, ces mêmes milieux où Bart De Wever est allé régulièrement donner des conférences au cours de ces dernières années, et qui se réjouissent aujourd’hui avec lui de ce gouvernement Michel sans PS.

Et donc il peut sembler que nous assistions à un retour de la doctrine flamande de la majorité pour laquelle Flandre et Belgique n’ont plus besoin d’être des notions antinomiques. Bart De Wever aurait-il, à l’insu de son plein gré, redonné vie à ce courant moribond et jadis déjà marginal du mouvement flamand ?

Le gouvernement Van Cauwelaert/Claes, plus connu sous le nom de gouvernement Michel, avec sa nette minorité du côté francophone d’une part et sa majorité flamande à la conquête de l’appareil étatique belge d’autre part, ressemble en tout cas à un fils spirituel de cette doctrine. Même si, dans les faits, son avènement a avant tout été le fait du CDH Benoît Lutgen, qui a fait échouer le projet initial, de centre-droit et plus équilibré sur le plan communautaire.

Et bien sûr aussi le fait de Bart De Wever qui a réussi à neutraliser la répugnance pathologique des nationalistes flamands à toute participation à l’appareil d’Etat belge, répugnance qui fut fatale, entre autres, à Hugo Schiltz. C’est qu’il est parvenu à incorporer à la N-VA la quasi-totalité des vestiges du mouvement flamand.

La plupart des nationalistes flamands, peu portés sur la doctrine de la majorité, estimeront que le gouvernement Michel ne comprend pas de réelle majorité flamande, parce qu’elle n’œuvrera en rien à un développement de l’autonomie de la Flandre. Mais la N-VA n’a-t-elle pas martelé à l’envi que cette autonomie n’était qu’un moyen pour accomplir ce qu’elle fait aujourd’hui dans le cadre de la Belgique, à savoir mener une politique plus à droite, sans les socialistes francophones (ni flamands d’ailleurs), en ligne avec le mouvement de fond en Flandre ?

Cela jette également une autre lumière sur les fameux "verrous" du système belge, fortement critiqués par Lode Claes (et quasi tous les nationalistes flamands) parce qu’ils brideraient et mettraient en minorité la majorité flamande. Ces mécanismes de protection de la minorité francophone, comme la nécessité d’avoir une majorité parlementaire dans les deux groupes linguistiques, jouent essentiellement en cas de réforme de l’Etat (comme dans tous les pays fédéraux d’ailleurs). Au plan socio-économique, il est maintenant prouvé qu’une majorité flamande de droite, comme celle que Lode Claes appelait de ses vœux, peut parfaitement voir le jour dans le cadre belge. Ce qui soulève une question que Claes avait lui même déjà formulée : pourquoi une majorité flamande devrait-elle demander une nouvelle réforme de l’Etat - confédérale ou non - pour à nouveau tomber dans une négociation où elle serait mise en minorité. Juste pour essayer d’atteindre finalement le même objectif de faire une politique flamande de droite ? Cette question se posera de manière cruciale en 2019.

Lode Claes pensait que si les Flamands assumaient leur position majoritaire et soutenaient l’Etat, ce seraient les francophones eux-mêmes qui finiraient par demander l’autonomie. Bart De Wever a fait écho à cet argument l’année passée pour justifier la participation de son parti au gouvernement fédéral envers son arrière-ban. Mais si cette idée se tenait encore dans les années 1980, elle ne paraît plus crédible dans le contexte politique francophone d’aujourd’hui. Si l’on continue de régionaliser, on sera vite au cœur de la sécurité sociale et si ce n’est déjà pas idéologiquement difficile pour le PS, ce serait en tout cas financièrement très défavorable aux francophones.

Entre-temps, si l’on examine la première année du gouvernement Van Cauwelaert/Claes, on voit la mythique majorité flamande sombrer chaque jour davantage dans des combats idéologiques et stratégiques sans fin. Parfois on a l’impression qu’elle ne tient plus ensemble que grâce à l’entremise d’un Premier ministre… francophone. Les prémisses d’un consensus flamand, sans lequel la doctrine de la majorité ne peut tenir la route, semblent de plus en plus n’être qu’une chimère. Un constat qui doit également préoccuper les nationalistes flamands purs et durs.

 

 

(1) Dave Sinardet tient une chronique bimensuelle dans "La Libre" ainsi que dans "De Tijd".Cette chronique prend ses vacances et revient début septembre.


 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

COMMENT PEUT-ON ÊTRE ET VOULOIR RESTER BELGE ?

 

Si j’ai bien lu, Sinardet et Maingain disent la même chose, sauf que Olivier Maingain l’exprime avec plus d’élégance : la Flandre a conquis un tel poids prépondérant dans la Belgique actuelle qu’elle se demande désormais pourquoi mettre à mal cet Etat qui sert ses intérêts. Cette ambiguïté sera toujours permanente dans le mouvement flamand. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui la mainmise flamande est réelle dans beaucoup de départements des institutions fédérales.

Sinardet résume cela en une phrase : Dans le discours actuel de la N-VA, la volonté flamande s’identifie de plus en plus à un programme libéral de droite dirigé contre les socialistes (francophones).

On se souviendra de la phrase célèbre de Didier Reynders : « établir un gouvernement sans le PS, c'est peut-être déjà en soi une réforme en soi »

Artificielle à sa fondation, la Belgique, de réforme en réforme, devient, décennie après décennie, un pays de plus en plus improbable. On ne voit pas en effet comment pourrait se concrétiser le rêve de Charles Michel et de Bart De Wever : une coalition fédérale sans le PS, certes mais surtout une coalition régionale wallonne avec le PS dans l’opposition.  A moins que, talonné par le PTB, le PS wallon se transforme en un parti social-démocrate à l’allemande. Rappelons que la conservatrice Angela Merkel est en coalition avec la SPD sociale- démocrate.

Décidément, il est vraiment difficile d’être belge et pourtant ce pays (sur)réel fonctionne globalement plutôt bien. Mais : Si la N-VA continue à imprégner sa ligne politique au gouvernement flamand et au fédéral, ses choix de société, son choix mental qui est quand même un choix de peu de solidarité avec les citoyens les plus faibles, si la N-VA, forte de succès électoraux répétés, peut poursuivre une action sur la durée, je crains que cela forge une génération en Flandre qui se replie encore davantage sur elle-même.

De toute évidence, le ver est dans le fruit et d’ores et déjà la génération des quadragénaires flamands dynamiques est pénétrée de cette mentalité nationaliste et égocentrée.

MG

 

 

 

OLIVIER MAINGAIN: "LA FLANDRE MÉRITE MIEUX QUE LE NATIONALISME FLAMAND"

 

Olivier Maingain, l’inoxydable francophonissime, analyse l’état du Mouvement flamand à l’occasion de l’anniversaire de la date mythique de la bataille des éperons d’or (à Courtrai en 1302), ce 11 juillet. Pour le président du FDF, la N-VA applique ce qu’il nomme "la théorie des deux Etats au service de la nation flamande" : l’Etat fédéral et l’Etat flamand roulent à plein régime en faveur du nord du pays.

La fête de la Communauté flamande est liée symboliquement aux revendications du Mouvement flamand. Mais depuis que la N-VA est entrée au gouvernement fédéral, le flamingantisme reste très discret. Fêter le 11 juillet a-t-il encore un sens ?

Il y a toujours eu, dans le nationalisme flamand, une part de romantisme qui est factice, comme toute justification que l’on essaie de trouver dans l’histoire pour expliquer des circonstances du temps présent. Le mythe nationaliste, et ce n’est pas propre au nationalisme flamand, cela fait partie de ces croyances qu’il faut porter pour tenter de forcer l’admiration d’un peuple qui doit trouver sa voie. Mais, en même temps, la Flandre a conquis un tel poids prépondérant dans la Belgique actuelle qu’elle se demande désormais pourquoi mettre à mal cet Etat qui sert ses intérêts. Cette ambiguïté sera toujours permanente dans le mouvement flamand. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui la mainmise flamande est réelle dans beaucoup de départements des institutions fédérales.

AVEZ-VOUS UN MESSAGE À ADRESSER AUX FLAMANDS À L’OCCASION DE LEUR FÊTE ?

La Communauté flamande doit marquer sa présence en Europe sans cette tachedu nationalisme flamand. Quand on voit la vitalité du monde culturel flamand, et son hostilité à l’égard de la N-VA, on se dit que la Flandre mérite mieux que le nationalisme flamand… Pourvu que ce soit cette Flandre du monde culturel qui l’emporte à terme sur celle de la N-VA.

QUEL EST VOTRE PRONOSTIC ?

Cela dépendra de la longévité de l’action de la N-VA dans les gouvernements. Si la N-VA continue à imprégner sa ligne politique au gouvernement flamand et au fédéral, ses choix de société, son choix mental qui est quand même un choix de peu de solidarité avec les citoyens les plus faibles, si la N-VA, forte de succès électoraux répétés, peut poursuivre une action sur la durée, je crains que cela forge une génération en Flandre qui se replie encore davantage sur elle-même.



REYNDERS: "UN GOUVERNEMENT SANS LE PS, C'EST DÉJÀ UNE RÉFORME EN SOI"

La Libre, octobre 2014

 

Didier Reynders assume donc tous les choix qui ont été faits par son parti et ne craint pas du tout la N-VA. " Celle-ci était dangereuse sur le plan communautaire mais cela reste un parti démocratique. La Flandre voulait absolument des réformes de l'Etat parce qu'elle était persuadée que ce n'était pas possible de faire des réformes avec le précédent gouvernement. Comme je l'ai souvent dit sous forme de caricature, 'établir un gouvernement sans le PS, c'est peut-être déjà en soi une réforme en soi'".

 

 

 

 

Aucun commentaire: