dimanche 5 juillet 2015

La voie grecque de Marine Le Pen

LIBÉRATION

ALAIN DUHAMEL

Lorsque Aléxis Tsípras avait remporté les élections législatives en janvier, Marine Le Pen avait trompeté sa joie et avait tambouriné son allégresse. Enfin, proclamait-elle, un peuple se soulève contre la férule de l’Europe et n’a pas peur de défier Bruxelles. Enfin, un gouvernement libre allait faire la démonstration qu’on peut rompre avec l’austérité maudite et relancer la croissance avec les seules armes nationales. Ce que Marine Le Pen projette pour la France, le jeune et charismatique Premier ministre grec allait prouver que c’est possible, que c’est souhaitable. Et puis, divine surprise, pour constituer sa majorité parlementaire Aléxis Tsípras n’hésitait pas à s’allier avec l’extrême droite nationaliste et xénophobe, comme pour confirmer la thèse lepéniste selon laquelle désormais les clivages entre nationalistes et européens comptent beaucoup plus que les frontières entre gauche et droite et même, selon les Hellènes, entre extrême gauche et extrême droite. Le Front national disposait, enfin, d’un exemple concret de la voie qu’il veut suivre en France. La Grèce allait être la maquette de l’extrême droite française.

Moins d’un semestre plus tard, on voit ce qu’il en est résulté. Aléxis Tsípras a échoué. Il voulait contraindre ses dix-huit partenaires de la zone euro à lui accorder de nouveaux crédits sans passer pour autant sous les fourches caudines d’une cure d’austérité supplémentaire définie et détaillée par Bruxelles. Il voulait obtenir simultanément l’assurance et même l’engagement que des discussions allaient s’ouvrir sur la nécessaire restructuration de la dette grecque. Il faisait le pari que jamais les Européens ne prendraient le risque d’une crise politique. Il pensait que la légitimité démocratique des élections législatives, qu’il venait de gagner, pèserait plus lourd que celle des dix-huit gouvernements auxquels il avait affaire. Il croyait que les pays, qui avaient consenti les pires sacrifices (Irlande, Portugal, Espagne, pays baltes, Bulgarie), seraient prêts à le comprendre et à l’aider. Il pariait, en somme, sur la dissuasion du faible au fort. Il s’est trompé du tout au tout, sur chaque point. Comme arme ultime, il ne lui reste plus que le boumerang du référendum. Sa fierté ne lui laisse pas d’autre choix, et son hubris s’en satisfait. Aléxis Tsípras choisit le suicide glorieux : sauf retournement in extremis et fausse réconciliation générale avant dimanche, ou bien, le non l’emporte, et la Grèce plonge dans le chaos, ou bien, le oui s’impose, et Aléxis Tsípras disparaît dans les ténèbres.

Pour Marine Le Pen, c’est la pire des nouvelles. Les Français peuvent mesurer en grandeurs réelles, jour après jour, ce que la politique de sortie de l’euro et de rupture avec l’Europe provoquerait. Si le non est vainqueur à Athènes, la Grèce est en faillite, et sort du marché. Il faut ressusciter la drachme. Une dévaluation massive se produit aussitôt, les taux d’intérêts flambent, les investisseurs étrangers se sauvent comme s’ils avaient le diable aux trousses. Il n’y a pas moins de chômage mais plus de chômage, pas moins de rigueur mais plus de rigueur, pas moins de désespoir mais plus de désespoir. Si le oui surgit, c’est toute la politique d’Aléxis Tsípras qui est théâtralement démentie par le peuple. Le non fait exploser l’économie grecque, le oui fait exploser le destin d’AléxisTsípras. Dans les deux cas, la leçon de choses tourne au détriment de Marine Le Pen. Elle a voulu faire de la Grèce un précédent, mais le précédent l’accable. Marine Le Pen a voulu instrumentaliser l’exemple grec, mais c’est l’exemple grec qui l’instrumentalise. Athènes sera, durant deux ans, un boulet rivé à la cheville de Marine Le Pen.

Naturellement, après avoir brandi l’exemple grec, Marine Le Pen va maintenant expliquer à quel point le cas français est différent. Elle nous dira que l’Europe ne peut pas traiter la France comme elle a traité la Grèce, que la situation de l’économie française ne se compare pas à la situation de l’économie grecque, que notre influence et nos marges de manœuvre sont infiniment plus larges. Il n’empêche que les Français n’oublieront pas que la présidente du Front national s’est emparée, en janvier 2015, de l’exemple grec, l’a annexé. Ils se diront aussi que l’arrogance et la présomption de jeunes leaders sans expérience gouvernementale peuvent coûter aussi cher à Paris qu’à Athènes, que les discours fracassants sur l’héroïsme de la rupture et la grandeur du souverainisme comportent plus de risques que de chances, plus d’illusions que de résultats. Qu’elle le veuille ou non Marine Le Pen sera jugée à l’aune de la Grèce. Elle l’a voulu, elle le paiera.

Alain DUHAMEL


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

WAIT AND SEE

C’est une épreuve de force pour l’Europe autant que pour la Grèce. On retient son souffle.

MG


 

WHAT WILL HAPPEN AFTER THE VOTE IN GREECE

LIBÉRATION 



A young girl looks on as she joins Greek residents and other supporters at a rally in Sydney on July 4, 2015, a day before nearly 10 million Greek voters take to the ballot booths to vote 'Yes' or 'No' in a referendum asking if they accept more austerity measures in return for bailout funds. Photo Peter Parks AFP

MARIO PIANTA

If the «yes» wins, Tsipras could lose everything; if the «no» wins Tsipras could not gain anything. But, in the longer term, the «yes» would prolong the agony of the country, the «no» would show that some democracy is left in Europe.

In Greece, on Sunday evening the referendum called by the government of Alexis Tsipras could deliver a success of the «yes» vote. Finance Minister YanisVaroufakis announced last Thursday that he would resign; he could not sign a memorandum - a revised version of the one on which negotiations broke last week - which would bring austerity back to the country and would not address debt restructuring. It is difficult that the Tsipras government can survive; the new proposals from Berlin and Brussels would make life impossible for the coalition between Syriza and Anel; many members of parliament would not be prepared to vote a surrender. A change of government in Athens is what European powers have pursued in all these months; now they are close to succeed and are using all available means to destabilize the country and push the Greeks to a «yes» vote. Once a new government - obedient to the troika – is in place, new proposals from Berlin and Brussels could give the country some breathing space.

In addition to the media campaign, the ultimate weapon used against Greece was the closing down by the ECB of the flow of liquidity towards the Greek economy, which led the Tsipras government to close banks for a week and block capital movements. There is nothing like a bank panic to unleash a demand for order in countries that have experienced well-being. Mario Draghi had tried to push European authorities to take responsibility for their political choices on Greece, but the measures he has taken are those that have strangled the country. It is reasonable to think that Draghi used all his power to prevent Athens from freezing capital movements in previous months. In the name of common rules, hundreds of billions of Euros have fled Greece: the rich and the corporations are now safe with their cash abroad, not waiting in line at banks’ ATMs.

The decision not to stop capital flights has bled the country’s economy. In return, €89 billion in emergency liquidity funds (ELA) have reached Greek banks; the flow has stopped after the breakdown of negotiations, resulting in the forced closure of banks until next Tuesday.

But even before the failure to pay the debt to the IMF, the ECB had tightened up the requirements of collateral for loans to Greek banks, reducing credit (and increasing its cost) to the country. In addition, according to its rules the ECB cannot lend money to insolvent banks; but Greek banks’ balance sheets contain a lot of government bonds that are not accepted at their full value; as a result, several major banks are now «almost default» according to rating agencies: no credit is now available for them, even in private capital markets. In short, the senseless rules of the Monetary Union are making increasingly difficult to supply the cash needed to keep the Greek economy going. On Monday the ECB will decide – taking into account the result of the vote – whether to supply liquidity and avoid the collapse of the country’s economy.

But on Sunday the referendum could deliver a success of the «no» vote, a rejection of austerity and of the humiliation imposed on Greece. The policies imposed by Europe have costed Greece a quarter of its domestic product in five years; with a «yes» vote, spending cuts and depression would continue. The Tsipras government has made clear that with a «no» it would have a stronger mandate to negotiate, and that there is no possibility of Greece leaving the euro. But with whom will Tsipras negotiate? On the basis of which proposals? A complex game would then start; Germany’s intransigence may stay, but the blame game against Greece would not work anymore. If Europe’s politics had any democratic content, we would have the resignation not of Tsipras, but of the President of the European Commission Jean Claude Juncker, who has asked the Greeks to vote «yes» and was incapable to cope with the crisis.

The agenda for the new negotiations would then be very different from the decimal points of the primary surplus in the government budget or the VAT tax rates discussed so far. A rethinking of how we behave and make decisions in Europe and the Eurozone would be on the table. It would be a perfect timing to convene a major conference on European debt, to introduce the «mutualisation» on which the Italian economic minister Pier Carlo Padoan is so optimistic. A common responsibility of the Eurozone on public debt could be introduced, immediately bringing to zero current spreads - as they had been between the introduction of the euro and the crisis of 2008. Part of the outstanding debt could be transformed in perpetual bonds with zero yield, left in the balance sheets of the ECB and European funds. Actions that would be acceptable for international finance. And that would allow the whole European economy to come out – at last - from the depression that began in 2008. With a great sigh of relief – by the way – from the White House in the United States.

The political conditions for such a wide-ranging rethinking are yet to be built: the Socialists and Democrats (and the Greens) would have to clash with the Christian Democrats and Conservatives; France and Italy would have to clash with Berlin; Merkel would have to clash with Schauble; the real economy would have to reverse the power of finance. These are the stakes in the vote of the Greek referendum, and this is a battle that is fought throughout Europe.

The vote in Athens is a turning point. If the «yes» wins, Tsipras could lose everything; if the «no» wins Tsipras could not gain anything. But, in the longer term, the «yes» would prolong the agony of the country, and would give a free hand to the disastrous inability of Germany to govern Europe. A «no» would show that some democracy is left in Europe, and that political change is not impossible.

Mario Pianta is Professor of Economic Policy at the University of Urbino. An Italian version of this article has been published on Friday 3 July inSbilanciamoci.info and in the daily Il Manifesto.

 

Aucun commentaire: