samedi 18 juillet 2015

Le pape François est-il un gauchiste ?

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 Par foucauld giuliani

 


FIGAROVOX/TRIBUNE - Au lendemain de la visite du pape en Equateur, en Bolivie et au Paraguay, de nombreuses réactions se font entendre au sujet de son discours politique et économique. Gaultier Bès et Foucauld Giuliani se sont penchés sur le rôle du pape dans la cité.


Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, auteur de Nos Limites: pour une écologie intégrale(Le Centurion, 2014, avec Axel Rokvam et Marianne Durano). Il s'occupe également de la revue Limite dédiée à l'écologie intégrale.

Foucauld Giuliani est titulaire d'un Master II à Sciences-Po, et collaborateur au think tank social-chrétien Esprit civique.

 

«Ce pape commence à poser un vrai problème». Alain Juppé le disait de Benoît XVI en 2009, après que ce dernier eut osé suggérer que la maîtrise de soi pouvait être une arme plus efficace que le tout-latex contre le SIDA. Certains le disent, de plus en plus ouvertement, du pape François. Oui, notre pape actuel aussicommence à poser un vrai problème, sous des modalités différentes, mais pour des raisons proches. C'est d'ailleurs sa vocation, si l'on réfléchit bien.

Tout se passe comme si l'amalgame entre l'Eglise et la bourgeoisie, le Vatican et la droite conservatrice, était à ce point inscrit dans les esprits que le pape François n'avait qu'à critiquer le mercantilisme actuel pour apparaître comme un pontife révolutionnaire. Lorsqu'il dénonce la dérégulation financière ou appelle à un meilleur partage des richesses, certains croient ainsi déceler dans ses propos un «marxisme pur». François a même été couronné «homme le plus dangereux du monde» par un chroniqueur télévisuel américain proche des Républicains, qui l'assimilait à un militant d'Occupy Wall Street. D'ailleurs, tout le monde sait bien que «Jésus était un capitaliste prêchant la responsabilité personnelle, pas un socialiste», n'est-ce-pas? Pour les libéraux les plus obtus, la messe est dite: le pape fait preuve d'une naïveté déconcertante; il parle de ce qu'il ne connaît pas; il ferait mieux de se recentrer sur son «cœur de métier», la morale individuelle et la spiritualité. Il ne comprend rien à la loi du marché. Il est de gauche, voire d'extrême gauche.

LE PAPE EST UN PROBLÈME. PARCE QU'IL EST HORS DU CHAMP CLOS DE NOS DÉRISOIRES PETITS CLIVAGES, DE NOS POLÉMIQUES BAVARDES, DE NOTRE MANICHÉISME CREUX. PARCE QU'IL EST DANS LE MONDE, MAIS PAS DU MONDE. PARCE QU'IL NE TRAVAILLE NI À SA POPULARITÉ NI À SA RÉÉLECTION.

En réalité, ce n'est pas ce pape-ci ou ce pape-là qui serait «dans une situation d'autisme total» (Juppé dixit) par rapport à la complexité du réel (elle-même si bien comprise par les princes qui nous gouvernent). C'est le pape - le pape en tant que tel - qui pose problème, qui est un problème. Parce qu'il est hors du champ clos de nos dérisoires petits clivages, de nos polémiques bavardes, de notre manichéisme creux. Parce qu'il est dans le monde, mais pas du monde. Parce qu'il ne travaille ni à sa popularité ni à sa réélection. Parce que loin des alternances sans alternative de nos technocraties libérales, il propose une conversion intégrale de nos existences qui consiste à briser toutes nos idoles pour nous tourner vers le seul Dieu qui libère. Parce qu'il parle non pas seulement à sa chapelle, fût-elle forte d'un milliard de fidèles, non pas seulement Urbi, mais Orbi, aux chrétiens et à tous les êtres de bonne volonté: catholique signifie universel. En somme, parce qu'en disciple du Christ,le pape est «signe en butte à la contradiction» (évangile selon saint Luc, 2, 34). Successeur de Saint Pierre, il devient en effet «signe de contradiction pour le monde, dont la logique est souvent inspirée par le matérialisme et l'égoïsme» (Message de Benoît XVI pour les vocations, avril 2010). Ainsi est-il inévitable qu'il ait vocation à bousculer, voire à fâcher, tantôt à droite, tantôt à gauche, et parfois même de tous côtés. Benoît, François(et tutti quanti): même combat!

Affirmer ceci n'est à l'évidence pas contradictoire avec le fait que chaque pape agit en fonction de ses qualités personnelles, de son tempérament, de ses sujets de prédilection, de sa formation intellectuelle et théologique, ainsi que des circonstances historiques dans lesquelles il est plongé. L'empreinte de François sera unique, comme celle de tous ses prédécesseurs. Cela dit, il est indéniable que notre pape a la parole opportune. Il sait réagir aux événements et frapper les esprits par des formules coup-de-poing: ses mots sont attendus et entendus. Mais plus profondément, si François est devenu une figure si incontournable dans le concert des nations, c'est qu'il sert un autre que lui-même. Il est le porte-parole de l'Eglise, qui elle-même, contre vents et marées, annonce l'Evangile de Jésus. L'aiguillon de son audace et de sa ténacité, c'est donc à la fois la réalité elle-même, en ce qu'elle a aujourd'hui d'intrinsèquement scandaleux, et la Bonne Nouvelle du Salut divin. Voilà pourquoi, sa parole transcende les groupes et les frontières, et fait autorité. Dans le fond, François ne proclame pas un discours politique et social si différent de celui des papes précédents. Simplement, il l'incarne avec une telle pugnacité que la confrontation morale avec le message chrétien et ses conséquences politiques ne peut plus être esquivée par personne.

Prenons l'exemple de son appel au changement de structures qui était, une fois de plus, au cœur de ses discours prononcés en Amérique Latine. Dès sa première encyclique, François pose clairement le problème«Le système social et économique est injuste à sa racine. De même que le bien tend à se communiquer, de même le mal auquel on consent, c'est-à-dire l'injustice, tend à répandre sa force nuisible et à démolir silencieusement les bases de tout système politique et social, quelle que soit sa solidité» (La joie de l'Evangile, 2013). Nous nous rappelons alors l'appel sans ambages de Benoît XVIen 2006: «Il faut éliminer les causes structurelles liées au système de gouvernement de l'économie mondiale, qui destine la majorité des ressources de la planète à une minorité de la population»Aujourd'hui, les structures du monde sont sculptées par la liberté du capital qui, profitant de la dérégulation, de la concurrence généralisée et des nouveaux moyens technologiques, s'émancipe allègrement de toutes les bornes juridiques et géographiques qu'on voudrait légitimement lui fixer. Dès lors, comment ne pas adhérer à la pensée tranchante du pape François? «Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l'avidité pour l'argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l'homme, le réduit en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres et, comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune» (Discours en Bolivie du 9 juillet 2015).

SI LES SUCCESSEURS DE JEAN-PAUL II ATTAQUENT PRINCIPALEMENT LE SYSTÈME NÉOLIBÉRAL, CE N'EST PAS PAR POPULISME, MAIS PARCE QUE LA LOGIQUE DU TOUT-MARCHAND EST CE QUI RAVAGE ACTUELLEMENT LE PLUS LA DIGNITÉ HUMAINE ET LA BIODIVERSITÉ.

Alors, gauchiste, le pape? Assurément, non. «Cette attention pour les pauvres est dans l'Évangile et dans la tradition de l'Église. Ce n'est pas une invention du communisme... Les communistes ont volé notre drapeau, le drapeau de la pauvreté est chrétien!», répond-il face à ce genre d'accusations. Et pour cause: «Si je reprenais certains sermons des premiers pères de l'Eglise au deuxième ou au troisième siècle concernant la manière dont était traitée la pauvreté, certains m'accuseraient de proférer une homélie marxiste...» En réalité, si Jean-Paul II a pu sembler combattre prioritairement le collectivisme liberticide, ce n'est pas par amour du capitalisme, c'est parce qu'il représentait alors la plus grande menace pour les peuples. De même, si ses successeurs attaquent principalement le système néolibéral, ce n'est pas par populisme, mais parce que la logique du tout-marchand est ce qui ravage actuellement le plus la dignité humaine et la biodiversité.

Avec son charisme propre, François sait convoquer les attentions. Non pas seulement pour déplorer, mais pour susciter la révolte et l'action. Rien n'est irrémédiable. Des alternatives et des solutions concrètes, crédibles et efficaces, existent. Plutôt que de nous demander sans cesse pourquoi diable François fait montre d'une telle radicalité, peut-être pourrions-nous simplement interroger notre époque. Alors comprendrions-nous que le décalage est si grand avec le message évangélique qu'il est souhaitable que le pape porte un message de remise en question extrêmement fort. Oui ou non, demande le pape, «reconnaissons-nous que ce système a imposé la logique du gain à n'importe quel prix sans penser à l'exclusion sociale ou à la destruction de la nature?». La dynamique du système actuel est mortifère. Son effet est double: expulsion des plus vulnérables et destruction des conditions de la vie sur terre. L'avidité sans limite, voici l'élément central de la «culture du déchet» qui est la NÔTRE.

LA NOTION DE PROPRIÉTÉ D'USAGE DEVRAIT NOUS ORIENTER VERS UNE JOUISSANCE MESURÉE DES FRUITS DE LA CRÉATION POUR MIEUX LES TRANSMETTRE À NOS DESCENDANTS ; NOUS PRÉFÉRONS LA VOIE DE LA PRÉDATION, DE L'ACCUMULATION, ET IN FINE, DE L'ÉPUISEMENT DE LA TERRE, POURTANT DÉFAVORABLE À TOUS.

François n'est pas seulement là pour susciter notre révolte légitime. Son objectif n'est pas de nous tancer pour nous enfermer dans un infécond sentiment de culpabilité. Plus profondément, il souhaite nous mettre face à la radicalité du message chrétien, nous rappeler à quel point nos sociétés modernes, façonnées par des décennies de libéralisme débridé, ressemblent peu à ce que nous sommes en droit d'espérer. Il nous communique la grâce vivante et neuve de l'engagement. La question est donc: osera-t-on prendre le pape François au sérieuxLorsqu'on lui demande s'il pense être suivi, il a la grande intelligence de répondrela seule vérité qui compte«C'est moi qui suit l'Église. Je prêche simplement la Doctrine Sociale.» Ne va-t-il pas plus loin - trop loin - cependant lorsqu'il affirme «La destination universelle des biens n'est pas une figure de style de la doctrine sociale de l'Eglise. C'est une réalité antérieure à la propriété privée»? Ouvrons le Compendium de la Doctrine Sociale et lisons«Le droit à la propriété privée est subordonné à l'usage en commun.» (Jean-Paul II, Laborens exercens, 1981). Ou encore«Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de création doivent équitablement affluer entre les mains de tous»(Centesimus annus, 1991). Alors que la notion de propriété d'usage devrait nous orienter vers une jouissance mesurée des fruits de la Création pour mieux les transmettre à nos descendants, nous préférons la voie de la prédation, de l'accumulation, et in fine, de l'épuisement de la terre, pourtant défavorable à tous.

« L'HEURE EST VENUE D'ACCEPTER UNE CERTAINE DÉCROISSANCE DANS QUELQUES PARTIES DU MONDE, METTANT À DISPOSITION DES RESSOURCES POUR UNE SAINE CROISSANCE EN D'AUTRES PARTIES » PAPE FRANÇOIS

Recevons le message de François là où nous sommes. «L'heure est venue d'accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d'autres parties», distingue ainsi le pape dans Laudato Si (193). En Amérique Latine, où le progrès social est encore en friche et où le profil sociologique des populations est différent qu'en Europe, le pape exige «terre, toit et travail pour tous», soulignant que ce sont là des «droits sacrés». En France, le péril du productivisme, du jacobinisme et de l'ultralibéralisme nous obligent tout d'abord à retisser notre appartenance commune en bâtissant des communautés de vie et d'amitié à vocation politique. Grâce au charisme du pape François, la religion catholique apparaît dans toute la clarté de son être: elle n'est pas l'opium des peuples, mais le clairon qui tire les peuples de leur torpeur et leur transmet le désir de se battre pour la justice.



 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

RENAISSANCE EVANGÉLIQUE ?


 

François serait-il le pape du Risorgimento chrétien, le Garibaldi de l’Eglise catholique une institution frappée de déclin dont les papes successifs Jean XXIII, Jean Paul II et François sont de grands communicateurs médiatiques qui, comme De Gaulle autrefois ou François Mitterrand savent faire illusion ?

Le pèlerinage de François en Amérique latine fait penser aux longues pérégrinations évangéliques du magistère de Paul de Tarse, le fondateur du christianisme en Orient. Quand Francois prend la parole, les foules écoutent et entendent les paroles de Jésus mises au goût du jour et ce discours plaît à beaucoup. Grâce au charisme du pape François, la religion catholique apparaît dans toute la clarté de son être: elle n'est pas l'opium des peuples, mais le clairon qui tire les peuples de leur torpeur et leur transmet le désir de se battre pour la justice. François, comme les prophète de l’ancien testament est un donneur d’alarme.

Il est vrai que le catholicisme a perdu de grosses parts de marché face à l’islam et surtout à l’évangélisme protestant qui semble fasciner les chrétiens de couleur en Afrique et ailleurs. François souhaite nous mettre face à la radicalité du message chrétien, nous rappeler à quel point nos sociétés modernes, façonnées par des décennies de libéralisme débridé, ressemblent peu à ce que nous sommes en droit d'espérer. Il nous communique la grâce vivante et neuve de l'engagement. La question est donc: osera-t-on prendre le pape François au sérieux?

De même que la contre-Réforme à l’époque de Rubens a reconquis des millions de chrétiens qui s’étaient tournés vers la Réforme radicale de Luther et de Calvin., de la même manière, Jean Paul II a ravivé le catholicisme en Pologne et dans tout l’Est européen, dans le même style, François est en train de reconquérir lAmérique latine de laquelle il est originaire en se rapprochant, singulièrement et de façon très téméraire, du discours des théologiens de la libération inspiré du marxisme. Mais ce jésuite  rompu à l’art de la dialectique sait jusqu’où il ne saurait aller trop loin : «Si je reprenais certains sermons des premiers pères de l'Eglise au deuxième ou au troisième siècle concernant la manière dont était traitée la pauvreté, certains m'accuseraient de proférer une homélie marxiste...»

C’est précisément cette frontière qu’il est intéressant d’observer à la loupe avant d’annoncer qu’il la franchit ou non. On imagine que cela grenouille dans les milieux théologiques et singulièrement au sein de la Curie romaine notoirement conservatrice.

Oui ou non, demande le pape, «reconnaissons-nous que ce système a imposé la logique du gain à n'importe quel prix sans penser à l'exclusion sociale ou à la destruction de la nature?». La dynamique du système actuel est mortifère. Son effet est double: expulsion des plus vulnérables et destruction des conditions de la vie sur terre. L'avidité sans limite, voici l'élément central de la «culture du déchet» qui est la NÔTRE.

 

Il sera très intéressant d’observer quel est le profil politico évangélique du successeur que le pape François désignera pour remplacer le très réactionnaire Mgr Léonard. Assurément le XXème siècle fut en Europe le siècle de la sécularisation mais il convient surtout de se demander si André Malraux a vujuste en annonçant que le XXIème siècle serait religieux? Spirituelspiritualiste?

“Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l’humanité, va être de réintroduire les dieux.”

C’est avec cette citation phare que depuis 1992 Edmond Blatchen ouvre sa célèbre émission "Noms de dieux"

Malraux lui-même précise dès 1946  que : “Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques.”

On ne peut pas dire que le voyant Malraux vieilissant, au visage mangé de tics nerveux, embrumé par un éternel nuage de fumée de cigarette se soit vraiment trompé.

Reste la question clé à laquelle il est trop tôt de répondre : François est-il en train de stimuler un renouveau catholique ?

Il est bien certain que la manière dont l’Etat Islamique martyrise les chrétiens d’Orient lui donne un supplément de crédibilité en suscitant l’indignation des catholiques.

Reste à savoir si le règne pastoral de François sera suffisamment long pour vraiment marquer les esprits.

François un gauchiste ? Si oui, alors à la manière de Don Camillo cherchant à damner le pion au maire communiste Pepone

MG

 

LE XXIE SIÈCLE RELIGIEUX? SPIRITUEL? SPIRITUALISTE?

“Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas”. J’ai si souvent entendu citer cette phrase, particulièrement par un de mes collègues de travail et par d’autres répétiteurs. L’interprétation qu’il en donnait heurtait déjà à l’époque ma connaissance et ma perception de Malraux. Cela m’avait amené à relire certains livres de l’auteur dans l’espoir de rencontrer la citation en question. Ce fut peine perdue; et j’ai laissé tomber. On a parfois autre chose à faire! Ce qui se dégageait grossièrement de l’interprétation qu’on donnait à la phrase, c’était le mépris du religieux et la fin de la religion au XXIe siècle.

(…) Mon intention est de faire le point sur l’invention de rumeurs auxquelles on donne des airs de vérité. C’est ainsi qu’à nouveau j’ai parcouru quelques livres de Malraux en ma possession de même que des études sur l’auteur. Rien! Alors j’ai pensé aller consulter en librairie les dictionnaires des citations. 

Au rayon des dictionnaires de la Librairie Morin à Trois-Rivières, j’eus la chance de mettre la main sur Le Petit inventaire des Citations malmenées. Paul Désalmand et Yves Stalloni ont publié ce livre chez Albin Michel en 2009. Qu’est-ce qu’on dit au sujet de la phrase attribuée à Malraux? D’abord, on remarque qu’il faudrait y ajouter deux autres variantes : “Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas” et “le XXIe siècle sera spiritualiste ou ne sera pas”. (Toutes les citations du présent article renvoient aux pages 103 à 106 du Petit inventaire des Citations malmenées). D’après les recherches faites par les auteurs de l’Inventaire, il est évident que tous ceux qui prétendent citer Malraux n’ont jamais été capables de fournir la référence à une oeuvre de Malraux. Même Albert Memmi, auteur d’un Dictionnaire critique à l’usage des incrédules, use de la phrase : “Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas” sans fournir la source. Par la même occasion, Memmi qualifie “d’aussi creuse que notoire cette formule d’André Malraux”, pourtant “excellent écrivain mais penseur surévalué grâce à ses ambigüités”; il affirme encore que “Malraux aurait souvent gagné à se taire.  Qu’est-ce qu’un siècle qui ne sera pas?” D’après nos auteurs, c’est Memmi qui aurait gagné à se taire. “Son dictionnaire “critique” est bien mal parti puisque dès les premières lignes son auteur se taille un succès de comique facile en partant d’une simple rumeur.”

D’après Paul Désalmand et Yves Stellani, c’est Philippe Lenoir qui fait bien le point dans l’éditorial du Monde des Religions, de septembre 2005, p. 5. : “Il commence par évoquer des pugilats, restés heureusement oratoires, entre les partisans de tel “texte” (sera “religieux” ou “spirituel”).  Querelle dérisoire puisque la citation est apocryphe : aucune trace de la formule dans ses livres, ni dans ses manuscrits, ni dans ses discours ou dans ses interviews.”  Malraux aurait même démenti depuis les années cinquante et essaie de comprendre pourquoi on lui a prêté de tels propos.

Tout laisse croire que certains individus ont inventé à partir de deux réponses données par Malraux.  D’abord à la question envoyée par un journal danois portant sur le fondement religieux de la morale, Malraux aurait dit : “Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l’humanité, va être de réintroduire les dieux.” Ensuite, “en mars 1955, la revue Preuves publie des entretiens datant de 1945 et 1946 à quoi il s’ajoute les réponses à un questionnaire récent.”  Malraux y dit : “Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques.”

(…) Les deux citations de Malraux n’indiquent pas la fin du religieux ni du spirituel; mais comme le dit encore Philippe Lenoir, “Malraux en appelle à un nouveau sursaut de religiosité, mais qui viendra du plus profond de l’esprit humain et qui ira dans le sens d’une intégration consciente du divin dans la psyché et non d’une projection du divin vers une extériorisation comme cela était souvent le cas des religions traditionnelles.”

En résumé, il serait juste de parler de transformation des formes religieuses extériorisées et de l’avènement d’une nouvelle spiritualité. Arrêtons la manie ridicule d’opposer spiritualité et religion, car une spiritualité qui ne relie rien et une religion sans spiritualité sont aussi bêtes l’une que l’autre. Personne n’a le monopole exclusif de la spiritualité. Les représentants religieux et les théologiens qui rejettent la spiritualité pour éviter toute compromission avec des incroyants qui la revendiquent pour eux-mêmes choquent le spirituel en l’homme. (…)

Donat Gagnon, 1 mai 2010. In Orian

 

 

 

 

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