mercredi 22 juillet 2015

Le spectre omniprésent de «l’exit»

Libération    Chroniques


FRÉDÉRIC WORMS PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE À L’ECOLE NORMALE SUPÉRIEURE

On pourrait, pour caractériser les risques du présent, reprendre le titre d’un récent roman de Philip Roth, lui-même tiré d’une indication scénique de Shakespeare :Exit Ghost. «Le spectre sort», pourrait-on traduire. Mais il faudrait préciser : dans la pièce de Shakespeare, le spectre est incarné par un personnage qui peut aller et venir, entrer et sortir. Dans l’Europe d’aujourd’hui, les spectres sont bien là, mais de manière diffuse et bien loin de les voir sortir, on est surpris de les voir revenir, et s’installer (avec quelle familiarité ils sont là, parmi nous). Ce n’est pas faute, pourtant, de vouloir leur disparition. Leur sortie. Exit. Mais ce mot-là, lui-même, est aujourd’hui un spectre qui hante l’Europe.Exit la Grèce ? Exit l’Europe ? Une autre traduction de l’expression de Shakespeare devient possible. Non plus la sortie du spectre. Mais le spectre de «l’exit».

Mais que veut-on dire par là ? Le fantasme est double et il nous semble dangereux non pas d’un seul mais des deux côtés.

Le premier fantasme est celui de l’expulsion. Fantasme alors là, à coup sûr, qui hante l’Europe et sous plus d’un visage. Le «cas» grec en dévoile la version «économique» d’autant plus crûment qu’elle se joue en interne, à l’intérieur même de l’Europe, alors qu’elle se masque souvent, aux frontières, sous la géopolitique. L’Europe forteresse exclut pour bien des raisons, mais derrière les plus visibles, n’y a-t-il pas toujours l’économique ? Et bien à tort, puisque ce n’est pas l’exclusion mais la solidarité dans le développement et la reconstruction qui a fait (et défini) non seulement la paix mais la prospérité et «l’identité» même de «l’Europe» (ce mot qui a eu tant de sens, en un siècle).

Mais le deuxième fantasme est celui de la sécession. Et certes, à cet égard, les versions divergent et les questions sont complexes. Il y a bien des versions de cet «exit» supposé volontaire, d’un extrême à l’autre dans tous les pays européens et en passant par des versions qui semblent ne pas être extrêmes. Car il semble plus nécessaire ici (au premier abord) de dissocier l’économique du politique et en tout cas l’euro de l’Europe. Il y a une différence entre l’euro et l’Europe et en tout cas entre la gestion actuelle de l’euro et la diversité des politiques possibles en Europe. Et le désir de sortir de l’euro peut se concilier bien sûr (dans certains cas et dans certaines versions, celles qui sans doute ne sont pas aux extrêmes) avec le désir non seulement de rester dans l’Europe politique mais de la renforcer, précisément dans sa dimension politique. Dans une politique avec ses tâches principales, la justice et la solidarité.

Pourtant, si ce «spectre» de «l’exit» passe de l’euro à l’Europe, l’un menaçant d’entraîner l’autre, c’est bien parce que d’autres spectres guettent derrière celui-ci : et en premier lieu celui, puissant, de la souveraineté. Celui que l’Europe, hantée par la guerre, a réveillé par contrecoup. Avec ses forces (car qui veut d’une politique sans peuple souverain) et ses dangers, ses pensées, et ses arrière-pensées (à tous les bouts du spectre).

Il se peut pourtant que la reprise d’une souveraineté, d’une politique, ne vienne pas de la sortie de l’économique, mais au contraire du fait de se réinstaller en elle, de la déterminer à nouveau, en chaque pays et en Europe. Qui ne voit que ce serait la réponse. Un débat revenu en Europe sur la politique, et sur la politique économique.

Mais à une condition, c’est d’être assumé. Car on pourrait résumer tous les risques d’une formule : croire que l’exit suffirait à faire fuir les spectres, croire que le «spectre de l’exit» puisse conduire magiquement à «l’exit» de tous les spectres !

Or, ce n’est bien sûr pas le cas. C’est même le contraire, comme Jacques Derrida l’avait montré et pas seulement dans Spectres de Marx (où il revenait sur le «spectre qui hante l’Europe»), mais dans toute son œuvre. Les spectres sont là pour rester. Il n’y a pas de présent pur sans hantise du passé (et de plus d’un passé) mais aussi d’un avenir, politique, économique, juste. Les fantômes ne sortent pas de la scène ou s’ils le font, comme dans Shakespeare, c’est pour hanter les esprits des personnages. Qui n’a été surpris de voir tous ces fantômes revenus par exemple en Grèce, ces soldats sur l’Acropole (dont les frises sont à Londres), par exemple, ces autres dettes ?

Mais où sont les actes de l’Europe pour y répondre, pour les affronter ?

Ce n’est pas un «exit» qui le fera !

Mais tout le contraire. Davantage de relations. Economiques. Politiques, indissociablement. Et aussi intellectuelles et critiques. L’Europe de l’enseignement, de la recherche, de la discussion critique, où est-elle et comment est-elle au cœur de l’autre (celle qui gouverne ou est gouvernée) ? Va-t-elle dans le bon sens ? Il y a d’immenses programmes (le cerveau, par exemple). Mais Erasmus ? Les professeurs, les chercheurs, que font-ils, que faisons-nous ? Comment sont-ils soutenus, dans leurs échanges, leurs soutiens, leur tissu ? Qu’est-ce que l’Europe nous invite et nous incite à faire ?

Exit Ghost ? Philip Roth a eu raison de faire de l’indication d’une disparition le nom de notre problème - et le plus présent qui soit.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE PEUPLE EUROPÉEN NE SE FÉDÈRE PAS

Un débat revenu en Europe sur la politique, et sur la politique économique.

Mais à une condition, c’est d’être assumé. Mais où sont les actes de l’Europe pour y répondre, pour les affronter ?

Ce n’est pas un «exit» qui le fera !

Mais tout le contraire. Davantage de relations. Economiques. Politiques, indissociablement. Et aussi intellectuelles et critiques. L’Europe de l’enseignement, de la recherche, de la discussion critique, où est-elle et comment est-elle au cœur de l’autre (celle qui gouverne ou est gouvernée) ? Va-t-elle dans le bon sens ?

L’Europe ne se fera pas tant que ne sera unifié le peuple européen. Or le peuple européen ne se fédère pas.  Les Européens  renoncent difficilement à leur singularité nationale laquelle est renforcée par le personnel politique et l’enseignement organisé sur base nationale voire régionale ou communautaire.

On a voulu fédérer l’Europe par l’économie, le commerce, la finance. Ce fut un essai louable mais il atteint ses limites. Pas d’Europe sans un enseignement commun. La Belgique implose car nous avons  deux enseignements, deux presses, deux réseaux de medias qui s’ignorent à peu près totalement.

L’Europe ne se fait pas précisément pour ces raisons-là.

MG

 

 

 

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