vendredi 10 juillet 2015

QUEL DIEU POUR QUELS CROYANTS ?

L'Obs


Les trois peuples monothéistes avaient tous des textes sacrés qu'ils ont passé leur vie à commenter mais aussi à brandir. Ils n'ont jamais réussi à se mettre d'accord.


A la Grande mosquée de Paris à la veille du début du Ramadan en juin 2015. (JOEL SAGET / AFP)


Une fois encore, on peut se demander si l’indéchiffrable démence avec laquelle l’histoire nous inflige son dernier caprice ne devrait pas condamner au silence. Cet islam – dont certains érudits découvrent "le déclin" au moment où il ne cesse d’exploser dans l’islamisme ! –, cette religion désormais si omniprésente et d’où viendraient soudain tous les maux. Quand la barbarie devient si agressivement hermétique, où peut encore se nicher la raison ? Ou siège ce qu’on appelle encore la civilisation ?

Ce qui semble avoir le plus ému certains confrères par son caractère inédit, c’est la décapitation de son employeur Hervé Cornara par le discret Yassin Salhi. Décapitation ! Ce pourrait n’être que l’introduction du Grand Guignol dans le fait divers. Mais c’est aussi, hélas, l’un des aboutissements de ce ballet entre Dieu et la mort qui se joue aujourd’hui dans tant de parties du monde. Le résultat d’une compétition emballée vers une radicalité suprême et d’une obsession de la pureté qui n’atteint la puissance et la gloire que dans la mort.

 

LE CHOC DES CIVILISATIONS, PAS UNE PROPHÉTIE

Reste à comprendre la logique du terrorisme lorsque les musulmans vivent en exil ou s’enracinent dans des nations non musulmanes. C’est le métier du ministre de l’Intérieur de s’en préoccuper. Et c’est aussi son rôle d’y réfléchir pour y apporter une réponse efficace. Ceux qui ont ainsi cru devoir reprocher à Manuel Valls d’avoir évoqué les thèses de Samuel Huntington sur le "choc des civilisations" n’ont pas bien lu les débats qui avaient suivi la publication de ce livre. Il ne s’agissait pas d’une prophétie péremptoire sur la fatalité poussant les différentes civilisations du monde à un affrontement ultime. Il s’agissait d’une pertinente évaluation des risques inédits qu’entraîne la nouvelle répartition de la puissance au sein des nations.

Or c’est un fait que bien des textes rédigés par les djihadistes, notamment par ceux de Daech, relèvent aujourd’hui d’une guerre des civilisations. Cela ne légitime en rien les interprétations apocalyptiques qui ont été données de Huntington, ni ce que ressent une certaine France laïque, devenue furieusement républicaine. Cela incite en revanche à tout faire pour éliminer de l’islam français la tentation du radicalisme, avec son cortège d’invocations exaltées contre "l’infidèle", ou "le mécréant".

Les intellectuels musulmans sont heureusement nombreux à poser ainsi le problème, et dans des termes aussi simples que ceux utilisés par les représentants de la République. Nous avons toujours recommandé ici un discours ferme sur le sujet.

UN SEUL TEXTE POUR TROIS RELIGIONS

Mais parlons du terrorisme. Si Dieu est seul à décider le moment et la façon dont la violence est permise, alors il faut avoir une idée claire de ce qu’il dit, de ce qu’il veut, de ce qu’il enjoint, de ce qu’il impose. Il est supposé s’exprimer d’une manière irréfutablement claire, en tout cas pour tous les êtres qui ont foi en son existence. Tout ce qu’il préconise, prêche et décrète ne devrait pas pouvoir être discuté, du moins par ceux qui croient en lui, c’est-à-dire qui l’ont créé de toutes pièces.

Dans les colonnes de "L’Obs", nous avons depuis longtemps adjuré les plus hauts représentants des trois religions, qui réfèrent à des textes sacrés différents, de s’unir pour une fois afin de rédiger ensemble un seul texte. C’est un combat sur lequel le grand anthropologue Mohammed Arkoun avait donné son accord, et avant lui le cardinal Jean-Marie Lustiger et le grand rabbin Sirat qui en avaient approuvé l’inspiration et la recherche.

De quoi s’agit-il ? En voici le résumé : en principe Dieu ne veut que le bien, mais les hommes se sont arrangés pour donner un sens différent au mot "bien", et pour prêter à Dieu des préférences et divers peuples élus. Depuis toujours ces peuples se sont affrontés parce que le dieu de chacun n’était pas celui des autres, et qu’il faisait preuve de jalousie et d’une effroyable intransigeance. Les trois peuples monothéistes avaient tous des textes sacrés qu’ils ont passé leur vie à commenter mais aussi à brandir. Ils n’ont jamais réussi à se mettre d’accord. Ni Moïse, ni Jésus, ni Mahomet ne parlent vraiment le même langage, mais c’est un fait que ce sont les musulmans qui sont désormais les plus divisés entre eux.

Si l’on admet cette conception, même réductrice ou simpliste de l’histoire, il devrait être clair que les musulmans doivent commencer par se mettre d’accord, comme ont pu souvent réussir à le faire les juifs et les chrétiens.

Ne croyez pas que j’aille trop vite en besogne et d’une manière trop simpliste. Tant qu’il n’y aura pas une communauté musulmane rejoignant les autres communautés pour affirmer que seuls sont sacrés les textes qui condamnent la violence quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, on ne voit pas quelle force pourrait s’opposer aux massacres qui enténèbrent une histoire qui est aussi bien la leur que la nôtre.

Jean Daniel

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

SONT SACRÉS LES TEXTES QUI CONDAMNENT LA VIOLENCE QUELLE QU’ELLE SOIT ET D’OÙ QU’ELLE VIENNE Jean Daniel


Le nouveau pape revêt volontiers les oripeaux du poverello François ; sa bouche évoque d’abondance les paroles de Jésus mais il ne marche pas sur les eaux et ne parvient pas à calmer la tempête qui agite notre monde malgré ses efforts surhumains dans l’imitation de Jésus-Christ. Le calife islamiste a beau se déguiser en chef de guerre moyenâgeux cruel, il ne peut éviter que ses lieutenants se révoltent contre lui. Mais où donc est Dieu dans tout cela ? Le Dieu d’Abraham, de Jacob, le Dieu de Constantin, de Clovis, de Saint Louis, le Dieu des croisades, le Dieu de l’inquisition, celui des juifs celui des musulmans, le Gott mit uns ? Celui des guerres de religion anciennes et modernes a tué plus de mercenaires que ses pasteurs n’ont sauvé d’âmes. Nous autres Européens massivement sécularisés étions convaincus de nous être débarrassés de lui depuis que Nietzsche proclama sa mort symbolique. Elle n’était apparemment que symbolique.

Nous nous sommes trompés et l’intuition prêtée à Malraux se concrétise.  : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y réintégrer les dieux ». L' EXPRESS le 21 mai 1955  

Nous avions cependant conquis durement notre liberté comme le téméraire Prométhée avait volé le feu de la connaissance aux Dieux de l’Olympe.

Un texte unique ? Le même pour tous et les mêmes valeurs et un même enseignement et une éthique unique au-dessus des religions ? Hans Kung s’y est essayé brillamment sans grand écho.

Je m’assigne à moi-même la miséricorde dit le Dieu du Coran. Dieu est amour affirmait Paul de Tarse, le vrai fondateur du christianisme. Pour le judaïsme Il est la plénitude de l’être : il est celui qui est. Pour le libre penseur, il n’est qu’une hypothèse inutile.

« Nous sommes convaincus que nos traditions religieuses et éthiques, dont certaines remontent à plusieurs millénaires, véhiculent une éthique accessible et viable, pour toutes les personnes de bonne volonté, croyantes ou non. »

Qu’est-ce qui peut être une norme fondamentale valant pour tous les hommes ? Qu’est-ce qui peut aider l’homme à devenir « vraiment humain » ? (Hans Küng)

Le vieux Jean Daniel, ce sage a tout à fait raison c’est la seule question qui devrait nous intéresser, celle de l’humanité dans l’homme..

MG


QUELS FONDEMENTS POUR UNE ÉTHIQUE PLANÉTAIRE ?

Par Joseph Locanda



Hans KüngFaire confiance à la vie, Seuil, 2011

La théologie n’est pas toujours le signe d’un enfermement dans l’idéologie d’une religion. Nous en avons la preuve avec Hans Küng qui dans son dernier ouvrage « faire confiance à la vie » nous invite à un voyage introspectif rafraichissant, atypique et visionnaire. Le parcours de ce chrétien authentique mais à la critique franche et à l’ouverture provocante pour la hiérarchie de sa religion en font un penseur engagé et libre qui se livre dans les quelques 300 pages autobiographiques récemment éditées.

S’il est souvent en opposition avec la pensée officielle, ses questions et ses idées n’en sont pas moins intéressantes et incitent au questionnement et à la réflexion. Et c’est tant mieux !

Son livre s’adresse à « ceux qui ne se contentent pas d’une spiritualité de “bien-être” ou ne demande pas “une béquille existentielle” à court terme… ceux qui ne se bornent pas à “croire” mais désirent “savoir” et donc attendent une conception de la foi fondée d’un point de vue philosophique, théologique, exégétique et historique, avec des conséquences pratiques ».

La messe est dite ! et son corpus risque de décoiffer un peu. « On doit croire ! Croire ? Croire ?? Mais ce n’est pas là une réponse ! Je veux savoir ! ». Pour lui l’acceptation intellectuelle de vérités de foi surnaturelles, souvent sous forme de dogme, n’est pas suffisante. Il invite à une véritable expérience spirituelle.

Après avoir fixé le sens de sa démarche, Hans Küng milite pour le développement de la confiance en la vie. Une « confiance fondamentale en la vie : je peux, malgré le non-sens omniprésent, en toute conscience dire oui au sens de ma vie ». Cette confiance fondamentale constitue pour lui la base de l’éthique et de la science. « La confiance est la base du vivre ensemble des hommes. »

Sur la joie de vivre, le chapitre s’ouvre sur cette citation de Mozart à 29 ans dans une lettre à son père le 4 avril 1787 « je ne me couche jamais sans penser que peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus le lendemain – et pourtant, parmi tous ceux qui me connaissent, aucun ne pourra dire que je suis morose ou triste. Et de ce bonheur je remercie tous les jours mon Créateur et le souhaite de tout cœur à mon prochain ». Cette quête du bonheur tous les hommes la poursuivent selon des voies différentes.

…)Après avoir retenu tous les bonheurs après lesquels l’homme court au quotidien, Hans Küng conclut, « pour le bonheur dans la vie, ce n’est la situation financière qui est décisive, mais l’attitude et l’activité spirituelle ». Le bonheur ne doit pas être entendu comme un état d’esprit euphorique mais plutôt comme un état d’esprit fondamental.

L’homme a soif de savoir, l’histoire de la science nous le montre tous les jours. L’homme cherche a repousser en permanence les frontières de son champ perceptionnel. « Notre réalité, c’est quoi au juste ? » disait Einstein. Seulement 4% de l’univers est connu à ce jour, et encore la matière visible, matérielle. Malgré les efforts continus des chercheurs, notre savoir est construit sur une base étroite et nous offre une vision bornée de notre réalité. Que dire des grandeurs totalement inconnues du monde immatériel ?

Nous sommes face à un « secret impénétrable » : depuis Pascal et Descartes, malgré les progrès formidables de la science, aucune découverte n’a apporté une réponse convaincante aux questions fondamentales de l’origine ou de la cause et de la finalité des conséquences de ce big bang qui eu lieu il y a 13,7 Mds d’années. Ce n’est donc pas à l’extérieur de l’homme que nous trouverons les réponses aux questions que chacun se pose : non pas dans la rotation de la terre, du soleil, du système solaire, de la voie lactée et du cosmos, mais dans une rotation intérieure. « Ou allons nous donc ? Toujours chez nous-mêmes. » Faut-il trouver le chemin de vie qui y mène… l’homme est arrivé aujourd’hui à ses fins à propos de tout, sauf de lui-même, c’est pourquoi tant d’hommes se posent la question « d’où pourrait venir l’orientation éthique ? » ou comment trouver son chemin de vie et le faire aboutir parmi tant de choix possibles dans un l’actuel pluralisme ?

Hans Küng rappelle que l’homme est formé d’une double structure : « je ne suis jamais seulement esprit, ni seulement pulsion ». Je suis à la fois être spirituel et être de pulsions. La spiritualité inclut toujours la corporéité. Apprendre à être un humain ne peut se restreindre à une interprétation biologique mécaniste pour expliquer l’origine des valeurs éthiques et des barèmes des hommes. La capacité à l’altruisme est le propre de l’homme, comportement qui n’existe pas dans le monde animal. Avec la capacité langagière, l’altruisme façonne le caractère social de l’homme.

La véritable question qui se pose pour l’auteur : « comment peut-on, dans les conditions actuelles, amener un respect et une permanence renouvelés des normes éthiques pour guider les hommes vers le bien ? »

Pour lui, son parcours d’ouverture vers les religions de toutes cultures, l’a conduit à cette idée essentielle d’un dialogue des religions en vue d’une éthique commune basée sur la confiance fondamentale, qui a constitué le projet d’éthique planétaire présenté en 1990 aux Nations Unies

Cette éthique serait un consensus minimal à propos de valeurs, de normes et de comportements fondamentaux. Pour atteindre cette éthique raisonnable, point de salut dans les systèmes de normes éternelles, immuables et rigides, transmis par nos prédécesseurs pour être appliqués passivement, « il faut trouver une voie qui tienne compte autant du développement historique des normes éthiques que de leur différenciation selon leurs cultures. En effet, des normes sans enracinement concret sont vides, mais des contextes sans normes sont aveugles. »

Les normes éthiques élémentaires ne doivent pas être des entraves pour les hommes, des chaînes qui enserrent sans utilité la vie ou même l’étouffent. Elles doivent être plutôt des aides, des appuis, des repères pour garder le cap sur les routes de la vie, pour réinventer et réaliser sans cesse les valeurs de la vie, les actions de la vie, le sens de la vie. Et ce pour tous les hommes, religieux ou pas.

Profession de foi que l’on retrouve dans la « déclaration pour une éthique planétaire »  : « nous sommes convaincus que nos traditions religieuses et éthiques, dont certaines remontent à plusieurs millénaires, véhiculent une éthique accessible et viable, pour toutes les personnes de bonne volonté, croyantes ou non. »

La vraie question qui est posée ici par l’auteur : qu’est-ce qui peut être une norme fondamentale valant pour tous les hommes ? Qu’est-ce qui peut aider l’homme à devenir « vraiment humain » ? Partant de l’idée que l’homme, créé par Dieu, peut devenir abject, on peut se poser la question suivante : pourquoi l’homme qui vient du règne animal, n’apprendre-t-il pas avec sa raison à maîtriser ses pulsions qui correspondent au mode instinctif des animaux et à se comporter avec humanité ? Par humanité, Küng entend ici « fonds de valeurs et normes éthiques » qui est attendu de tout homme, quelque soit sa pluralité, considérant que toute personne humaine possède une dignité inaliénable et inviolable. Et c’est sur quoi, conclut Küng, les droits et devoirs de l’homme sont fondés.

Le principe d’humanité évoqué ici se définit par le principe de réciprocité, bien connu aussi bien de Confucius , Jésus ou Kant :

« CE QUE TU NE VEUX PAS QU’ON TE FASSE, NE L’INFLIGE PAS À AUTRUI ».

Ce principe doit se décliner à travers une culture de l’humanité, comme pour développer une compétence de l’humain, organisée autour de quatre responsabilités :

• La non-violence et le respect de la vie
• La solidarité et un ordre économique juste
• La tolérance et l’agir juste
• L’égalité des droits, notamment homme/femme

Hans Küng du haut de ses 82 ans (il en a 86 aujourd’hui) nous délivre dans son livre le manifeste de sa vie avec une conviction et une énergie qui est la sienne depuis des décennies n’ayant pas peur de lutter contre les enfermements de la religion qui l’a nourri et prônant le rapprochement des hommes autour d’un code éthique, véritable code génétique de l’humanité que nous pouvons réfuter sans pouvoir l’effacer de notre condition originelle d’homme.

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