mercredi 26 août 2015

En chemin vers Assise, coeur à coeur avec nos frères musulmans

CONTRIBUTION LECTEUR  La Libre Belgique



Une opinion d'Isabelle Eliat-Serckpélerine.

C’est la première fois qu’un chrétien vient dans cette mosquée nous demander quelque chose !"s’étonne l’imam de la mosquée de Vitry-le-François, aussi surpris que touché lorsque, fatiguée, boueuse, et la faim au ventre, je lui demande l’hospitalité pour la nuit.

"Ce que vous faites, je le comprends bien : c’est un djihad du cœur !" s’exclame Yahia après notre long échange autour de la table familiale.

J’ai choisi de faire ce pèlerinage (600 km à vélo puis 1500 km à pied et sans argent) pour rendre à mon cœur surmené le rôle qui lui revient, celui de guide. Et il m’a bien guidée ! J’ai traversé la France pas à pas, franchi les Alpes déjà enneigées, j’ai parcouru la Ligurie sous un déluge exceptionnel, demandant et trouvant jour après jour nourriture et hospitalité. Finalement, je suis arrivée entière et sans trop d’encombres à Assise au terme de 75 jours d’errance. Mais là n’est pas le plus grand miracle.

UN SIGNE D’ESPOIR

Cette vulnérabilité choisie et ma disponibilité à l’imprévu m’ont surtout permis de vivre un cœur à cœur avec des hommes et des femmes, spécialement nos frères musulmans que j’ai activement cherché à rencontrer sur ma route. En ces temps où l’islamophobie a tendance à s’infiltrer dans les cœurs, je voulais être un signe d’espoir, un symbole, un lien, un appel à l’unité et à la fraternité universelle.

Abbas, Salim et Mohammed, après avoir pendant des heures vidé devant moi leur sac de souffrances, de doléances et de révoltes envers la société occidentale ou le monde chrétien et après l’écoute qu’ils m’ont offerte tout naturellement en retour, n’auront plus jamais la même vision globalisante de la société qu’ils critiquent. J’ai senti là, et plusieurs fois presque physiquement une barrière tomber.

L’amour fraternel, le lien d’humanité deviennent alors soudain palpables. Une joie divine se met à déborder comme une évidence. Il s’est passé la même chose chez Annette, chrétienne engagée dans l’église locale qui avait trop souffert de certains "musulmans profiteurs". Trouver une interlocutrice prenant simplement acte de sa colère légitime lui a permis de passer à autre chose, jusqu’à écouter avec une curiosité émerveillée les récits de mes étapes dans les mosquées.

AVEC JOIE ET INSISTANCE

Les peurs et les blessures sont là, des deux côtés. Sans rencontre des cœurs, elles ne pourront produire que division, méfiance, frustrations, colères, amalgames, quelles que soient les mesures prises. Le "Poverello", François d’Assise, l’avait compris lorsque, en pleine guerre des croisades, il traversa, désarmé, les lignes ennemies pour rencontrer le Sultan d’Egypte, qui au lieu de faire de lui un martyr, devint son grand ami. Le monde a soif d’écoute, de reconnaissance, de lien et d’accueil bien plus que de grandes discussions, de manifestations et de débats qui le divisent souvent davantage.

Carrara (Ligurie-Italie), après de difficiles recherches (les mosquées sont toujours difficiles à trouver et si souvent inconnues des voisins non musulmans) j’arrive à la mosquée la nuit tombée, encore une fois trempée jusqu’aux os. Saïd, Issa et le jeune Mohammed m’écoutent attentivement. Ils me comprennent et avertissent le responsable qui s’annonce pour le soir.

Saïd me montre où me laver les pieds à l’eau chaude et me tend trois paires de chaussettes neuves et sèches. Il m’installe dans la salle de prière des femmes et revient un peu plus tard avec pull, pantalon et veste tout neufs, encore étiquetés, qu’il me donne avec joie et insistance. Ensuite, c’est Mohammed qui me comble avec un kebab, des bananes, du jus et des pains sucrés. Ils ne veulent pas de remerciements : "C’est l’affaire d’Allah". Après une rencontre chaleureuse avec le responsable, je suis amenée chez Issa qui me loge dans la chambre de son frère absent. Tandis que je m’endors fourbue, dans mon esprit résonnent les paroles de l’Evangile : "Recevez en héritage le Royaume… car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger, et vous m’avez recueilli, j’étais nu, et vous m’avez vêtu…" (Matthieu 25, 35). Je ne sais s’ils ont lu ces versets-là, mais je sais qu’ils les vivent.

A chaque fois que j’ai demandé de l’aide, en tant que chrétienne, à une mosquée, j’ai tout de suite été nourrie, abreuvée, écoutée, accueillie avec joie et bienveillance. Je suis sûre que le Royaume de Dieu ou d’Allah ne se préoccupe pas tant de vérités et de concepts abstraits sur lesquels il est si facile de polémiquer, mais de l’amour et de l’humanité en actes.

VIVRE UN ISLAM DE L’INTÉRIEUR

Il m’est arrivé plusieurs fois d’être accueillie gratuitement dans le dortoir d’un lieu d’Eglise avec un paquet de nourriture. J’ai compris là combien grande est la différence entre s’occuper des besoins de quelqu’un ou l’inviter chez soi, à sa table. C’est autour d’un repas partagé, au cœur des foyers, que l’humanité de chacun peut le mieux se dire et rencontrer celle de l’autre.

Depuis trois ans, nous accueillons au sein de notre famille deux jeunes "fils" musulmans, réfugiés syriens, que j’ai appris à découvrir et aimer comme s’ils étaient nés de moi. C’est ainsi que j’ai le privilège de vivre un islam de l’intérieur tout en étant chrétienne. Aimer l’islam, mais aussi souffrir à travers mes "fils" de l’islamophobie grandissante, pernicieuse et parfois inconsciente. J’ai entendu plus d’un Français de souche, pourtant cultivé et de bonne volonté confondre le mot "islamisme" avec le mot "islam" : un "détail" bien lourd de conséquences dans les cœurs de nos frères.

UNE TABLE À PARTAGER

Cette expérience familiale, tout comme ce pèlerinage m’ont convaincue qu’il nous faut d’urgence trouver une table commune où partager et manger ensemble (au propre et au figuré), en faisant l’effort mutuel de s’intéresser aux différences et les respecter, c’est-à-dire sans simplifier ou uniformiser l’incompatible, ce qui n’est bien sûr facile pour personne. Quand on fraternise ainsi dans le concret au-delà des barrières religieuses (qui se confondent souvent à s’y méprendre avec les barrières culturelles et sociales), on ne peut plus oublier que l’humanité nous relie tellement plus que tout ce qui nous divise.

Fraterniser dans le concret, j’entends par là bien plus que faire des activités, des réunions, débats ou discussions, bien plus aussi que donner de l’aide ou écouter sans quitter la position confortable de celui qui sait et qui n’attend rien en retour. Se faire petit, avoir besoin de l’autre, apprendre de lui, le reconnaître pour ce qu’il est plutôt que vouloir l’"intégrer" en le faisant entrer dans un moule trop étroit.

François d’Assise choisit de vivre de mendicité après avoir donné toutes ses richesses. Le monde à l’envers ! Mais, justement, n’est-ce pas quand il est mis à l’envers qu’on en découvre la face cachée ? Cette face cachée, je l’ai vue, vécue. Elle m’a pétri le cœur. Je vous en souhaite autant !




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

FRATERNISER DANS LE CONCRET :

«VA AGIR DE LA MÊME MANIÈRE, TOI AUSSI.»

 


Ce n’est que dans le renoncement, l’effacement de soi et la fraternité que musulmans et chrétiens de cœur peuvent se rencontrer vraiment : Les peurs et les blessures sont là, des deux côtés. Sans rencontre des cœurs, elles ne pourront produire que division, méfiance, frustrations, colères, amalgames, quelles que soient les mesures prises.

Ceci participe de l’esprit de la parabole du bon Samaritain, texte fondateur du christianisme du cœur. 

Le monde a soif d’écoute, de reconnaissance, de lien et d’accueil bien plus que de grandes discussions, de manifestations et de débats qui le divisent souvent davantage.

Mohammed me comble avec un kebab, des bananes, du jus et des pains sucrés. Ils ne veulent pas de remerciements : "C’est l’affaire d’Allah". 

Dans mon esprit résonnent les paroles de l’Evangile :   j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger, et vous m’avez recueilli, j’étais nu, et vous m’avez vêtu…" (Matthieu 25, 35). Je ne sais s’ils ont lu ces versets-là, mais je sais qu’ils les vivent.  

Pierre de Locht, chanoine malgré lui voyait en Matthieu 25, 35 l’essence même du christianisme et sa synthèse.

J’ai compris là combien grande est la différence entre s’occuper des besoins de quelqu’un ou l’inviter chez soi, à sa table. C’est autour d’un repas partagé, au cœur des foyers, que l’humanité de chacun peut le mieux se dire et rencontrer celle de l’autre.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas, cela demande un effort immense sur soi, c’est-à-dire un jihad au sens coranique du terme que galvaudent les islamistes.

Je me souviens-pardon lecteur de me répéter- d’avoir fait étape à Creil chez son frère avec mon ami Hassane. Nous avons dîné d’un repas de pizzas hallal cuisinées par des ex jeunes détenus que nous avions ramenées dans son modeste appartement face à la gare. Au milieu de ce repas frugal le frère d’Hassane s’est levé a emporté un verre de thé à la menthe et une assiette de pizza et l’a apportés à un sdf français barbu et blanc de souche qui dormait à même le sol devant la gare. Comme je m’en étonnais, Hassane m’a répondu : c’est ça l’islam. Quand on fraternise ainsi dans le concret au-delà des barrières religieuses (qui se confondent souvent à s’y méprendre avec les barrières culturelles et sociales), on ne peut plus oublier que l’humanité nous relie tellement plus que tout ce qui nous divise.

Plus que donner de l’aide ou écouter sans quitter la position confortable de celui qui sait et qui n’attend rien en retour. Se faire petit, avoir besoin de l’autre, apprendre de lui, le reconnaître pour ce qu’il est plutôt que vouloir l’"intégrer" en le faisant entrer dans un moule trop étroit.

Ce texte nous donne à comprendre que le dialogue interculturel ne saurait se contenter d’être un engagement purement intellectuel. Il ne prend sens que s’il se concrétise en actes comme l’a si bien compris cette pèlerine. J’habite sur le chemin de Compostelle et vois régulièrement passer devant la maison des marcheurs chargés d’un lourd sac au dos sur lequel ils ont cousu une coquille, signe de ralliement des marcheur de Saint Jacques. Il m’est arrivé de leur donner de l’eau par cet été particulièrement chaud et d’échanger avec eux. Ils m’impressionnent par leur courage et leur abnégation.

Mais il y a beaucoup plus : Depuis trois ans, nous accueillons au sein de notre famille deux jeunes "fils" musulmans, réfugiés syriens, que j’ai appris à découvrir et aimer comme s’ils étaient nés de moi. C’est ainsi que j’ai le privilège de vivre un islam de l’intérieur tout en étant chrétienne. Aimer l’islam, mais aussi souffrir à travers mes "fils" de l’islamophobie grandissante, pernicieuse et parfois inconsciente. J’ai entendu plus d’un Français de souche, pourtant cultivé et de bonne volonté confondre le mot "islamisme" avec le mot "islam" : un "détail" bien lourd de conséquences dans les cœurs de nos frères.

Cette expérience familiale, tout comme ce pèlerinage m’ont convaincue qu’il nous faut d’urgence trouver une table commune où partager et manger ensemble (au propre et au figuré), en faisant l’effort mutuel de s’intéresser aux différences et les respecter, c’est-à-dire sans simplifier ou uniformiser l’incompatible, ce qui n’est bien sûr facile pour personne.

Onn me dira que c’est une goutte d’eau, mais une goutte d’eau vive comme dirait Jésus à la Samaritaine. Le christianisme, comme l’islam est une éthique avant d’être une religion spirituelle. Une éthique d’amour et une éthique du Bel Agir. Je m’assigne  à moi-même la miséricorde dit le dieu du Coran. J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger, et vous m’avez recueilli, j’étais nu, et vous m’avez vêtu…" résume  Matthieu 25, 35.

"Qu'avez-vous à ne point vous assister l'un l'autre? (J. Berque, essai de traduction du Coran, p.  479)

"Si bellement vous agissez, c'est à votre avantage que vous aurez agi; si mal vous agissez, ç'aura été contre vous-mêmes." (J. Berque p.295)

Bien comprises, les éthiques se rejoignent vers le haut : ascendere ad unitatem.


LA PARABOLE DU BON SAMARITAIN (LUC 10.25-37)

«Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba entre les mains de brigands qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s'en allèrent en le laissant à moitié mort.
Un prêtre qui, par hasard, descendait par le même chemin vit cet homme et passa à distance. De même aussi un Lévite arriva à cet endroit; il le vit et passa à distance.
Mais un Samaritain (autrement dit : un moins que rien) qui voyageait arriva près de lui et fut rempli de compassion lorsqu'il le vit.
Il s'approcha et banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, [à son départ,] il sortit deux pièces d'argent, les donna à l'aubergiste et dit: 'Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le rendrai à mon retour.'
 Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands?» «C'est celui qui a agi avec bonté envers lui», répondit le professeur de la loi. Jésus lui dit : «Va agir de la même manière, toi aussi.»

 

« Ce n’est pas parce qu’on a cessé de croire qu’il faut perdre la foi. » (Jean Daniel) La foi dans l’humanité.

MG

 

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