lundi 17 août 2015

Ismaël Saïdi: «Le musulman est le new black»


Propos recueillis par Béatrice Delvaux 

Le scénariste, et réalisateur belge, a répondu à nos questions sur la polémique qui fait rage, depuis quelques jours, autour des produits certifiés halal.

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Depuis quelques jours le halal est au cœur de la polémique. Ce week-end, Sudpresse annonçait que le célèbre sirop de Liège de chez Meurens était certifié « halal ». Les réactions ont été immédiates : désaccord, trahison…, les morts sont forts.

Affecté par cette polémique, le réalisateur et scénariste belge, Ismaël Saïdi a décidé d’y répondre sur son compte Facebook , mercredi.



En 2014, Ismaël Saïdi a créé avec Ben Hamidou et Reda Chebchoubi la pièce tragi-comique «  Djihad », l’histoire de trois jeunes Bruxellois partis combattre en Syrie. Un spectacle qui a connu un certain succès, plus de 30.000 personnes ont déjà vu la pièce, et une thématique plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Voici un extrait de la pièce :

Reda  : « T’inquiète, tu peux la manger, ma mayonnaise, elle est halal »

Ismael  : « Ah ouais, et t’as fait comment pour la rendre halal, t’as égorgé la bouteille ? »

Reda  : « Ben, non, mais moi, quand je vois halal, j’achète ».

Ismael  : « Ah, j’achète halal, donc je suis… »

ENTRETIEN AVEC ISMAËL SAÏDI

Pour faire taire la polémique, Ismaël Saïdi a accepté de répondre à nos questions.

VOUS ÊTES TRISTE, FÂCHÉ, CHOQUÉ PAR LES ÉVÉNEMENTS LIÉS AU SIROP DE LIÈGE MEURENS, MOUTARDE BISTER ? VOUS AVEZ POSTÉ UN COMMENTAIRE TRÈS DUR SUR FACEBOOK ?

Je ne suis pas fâché. J’ai d’ailleurs été en acheter hier du sirop et j’en ai mangé à leur santé. Mais le mouton et le sirop sont des sujets qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Le cas du sirop Meurens est le plus grave pour moi, c’est là que le scandale commence et qu’on tire tout le monde vers le bas. Il y a un entrepreneur qui fait certifier ses pots de sirop pour pouvoir accroître ses ventes à l’étranger. Il a besoin de ce certificat, comme les oranges marocaines ont besoin d’une certification européenne pour entrer en Europe. Le patron des sirops Meurens, avec sa certification, il peut viser les 100 millions d’acheteurs indonésiens. C’est une volonté d’expression commerciale, comme le Big Mac est certifié halal en Turquie, alors qu’il a le même goût qu’à Bruxelles. Mais évidemment contre Mac Do, on ne dit rien, on préfère s’attaquer à Meurens.

C’est un petit gars de chez moi, la Belgique, qui a un produit que j’ai mangé toute ma vie et qui veut le vendre à l’autre bout du monde. Il veut aller planter le drapeau de mon pays en Indonésie, c’est tout.

QU’IL SE FASSE INSULTER SUR FACEBOOK ET SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX VOUS CHOQUE ?

Non. Une fois qu’ils ont dit ce qu’ils avaient à dire et qu’ils ont déversé leur bile, ils vont mieux et ils sont calmés. Non, ce qui me choque c’est qu’un ex-conseiller communal MR aille remettre son pot dans les rayons, alors que si on réfléchit un peu, il va à l’encontre de la politique actuelle de son parti, qui vise à tout faire pour favoriser la compétitivité. Parce que c’est précisément ça qu’il veut faire le patron de Meurens : rendre sa boîte plus compétitive. Soit l’objectif dont le MR gueule depuis des mois que c’est sa priorité numéro un. Qu’un type, ex-élu politique, aille se faire photographier par la presse, remettant son pot dans les rayons, c’est très grave. Et ce n’est pas parce que c’est contre les musulmans que je dis cela, ce serait kasher, ce serait pareil.

LES MUSULMANS SONT VISÉS ?

C’est vrai que le musulman est le « new black ». Mais c’est l’excuse en fait, ils savent que s’ils font ce genre d’action contre les musulmans, ce sera populaire, on se fait de la pub gratos. C’est une pièce à deux faces : 1) d’une part on titille les musulmans pour qu’ils gueulent, pour faire parler de soi. Et à la longue, je me dis qu’ils voient juste, puisque ça marche ! 2) d’autre part, comme belge musulman, cela me pose un problème que le seul moment où l’Exécutif des musulmans saisisse le Conseil d’État, c’est pour le mouton. Quoi ? Le mouton est plus important que moi ? Ils n’ont pas saisi le Conseil d’État pour que j’aie des cours d’arabe quand j’étais petit pour pouvoir lire le Coran ! Là on n’existait pas. Ils disent même suite à l’affaire du mouton que « c’est un jour de tristesse ». Or dès que tu voyages un peu, que tu as été en Indonésie, en Australie, ou en Nouvelle Zélande, tu vois que cela ne leur pose aucun problème d’acheter des moutons qui ont été anesthésiés avant d’être égorgés. La sourate 5, verset 3 du Coran dit que « l’animal ne peut pas être étouffé ou assommé », mais anesthésier, ce n’est pas étouffer.

L’ÉGORGEMENT RITUEL DU MOUTON EST UN FAUX DÉBAT ?

On a tout un débat là-dessus comme si c’était cela qui allait changer ma vie. Or le vrai débat pour moi qui en ai égorgé des centaines, de moutons, c’est ce qui se passe avant, comment on les traite ! Il faut aller voir un abattoir de fortune : ils sont parqués les uns contre les autres, ils hurlent en entendant qu’on tue leurs copains. Au fond, le moment où on les égorge, c’est le moment où on les sauve…

Pour que le mouton soit halal, – et disons « licite », parlons français, car c’est juste cela que cela signifie, il faudrait respecter une éthique islamique, et ce en quoi je crois moi, c’est au respect de la bête depuis sa naissance, ce qu’aucun pays ne fait.

QUE FAIRE POUR CALMER CETTE FORME D’HYSTÉRIE QUE SEMBLE PRENDRE LE DÉBAT ?

En parler aux gens, à tous, même aux Belges musulmans qui n’en savent pas plus. Il faut d’abord expliquer que « halal », licite ou pas, cela ne veut rien dire. Et ensuite les Musulmans – dont je fais partie – doivent comprendre qu’un gars qui est athée n’a pas envie de manger la viande sacrifiée au nom d’un Dieu auquel il ne croit pas. Nous, comme Belges musulmans, on pense qu’un gars qui boit de l’alcool, de la bière qui a l’air de se foutre de tout ça, ne peut pas trouver grave de manger halal. Mais si c’est grave pour lui, et nous devons reconnaître le droit à un athée de dire « je ne veux pas payer pour une certification religieuse. »

COMMENT DÉSAMORCER ?

Tant qu’on n’aura pas discuté ensemble, les musulmans en Belgique vont s’enfoncer dans une crise identitaire permanente et vont continuer à tout exiger. Moi, petit, j’ai mangé des bonbons haribo par paquets, sans savoir qu’il y avait du porc dedans. Et aujourd’hui, allez dans une échoppe il y a même du vernis sans alcool, et ça marche auprès des femmes ! Comme si on allait se saouler avec ses ongles ! S’il n’y a pas de débat constructif entre musulmans et non musulmans, sans hommes politiques, où on se dit : « Je dois savoir ce qui te dérange chez moi », comme dans un couple, on n’en sortira pas. Pas pour qu’on puisse continuer à se taper dessus, mais pour continuer à vivre ensemble. On est en crise permanente : un homme politique balance un truc et il a un intérêt électoraliste, l’exécutif des musulmans lui en remet et surenchérit, alors qu’il devrait avoir intérêt à calmer le jeu.

LES MUSULMANS ONT PEUR ?

Oui, ils ont peur car ils pensent qu’on ne les aime pas et les non musulmans ont peur car ils pensent qu’on les envahit, même par le sirop. 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

PLAIDOYER POUR L’INTERCULTUREL


Tant qu’on n’aura pas discuté ensemble, les musulmans en Belgique vont s’enfoncer dans une crise identitaire permanente et vont continuer à tout exiger..

On est en crise permanente : un homme politique balance un truc et il a un intérêt électoraliste, l’exécutif des musulmans lui en remet et surenchérit, alors qu’il devrait avoir intérêt à calmer le jeu.

Une excellente analyse du problème. Il n’est de solution que dans le dialogue interculturel qui favorise la connaissance de l’autre. Ismaël Saïdi est un formidable pédagogue qui déclenche une puissante dynamique interculturelle. Chapeau bas.

MG

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