mardi 11 août 2015

ISRAEL. Rien ne justifie l'exécution d'un enfant

Par Jean Daniel

S’il s’est trouvé des hommes, rabbins ou chefs de secte pour justifier récemment encore l’assassinat d’un chef de l’armée aussi glorieux que Itzhak Rabin. En revanche, l’exécution d’un enfant ne souffre aucune explication.



Le 31 juillet, sa famille se tient près du corps du bébé de 18 mois tué dans l'incendie de sa maison. (THOMAS COEX / AFP)


C’est une date dont chacun se souviendra : celle où Benyamin Netanyahou découvre qu’il peut y avoir un terrorisme juif et appelle à le combattre.

Nous savions déjà après Madrid (30 octobre 1991), Washington et l’accord de principe Oslo 1 (13 septembre 1993), Aman et le pacte symbolique "initiative de Genève" (12 octobre 2003), et après les années perdues par le Quartette honteusement géré par Tony Blair, que les négociations entre Palestiniens et Israéliens n’avaient plus de chances sérieuses d’aboutir. Nous savions aussi que les militants nationalistes religieux pouvaient ne pas reculer devant le fanatisme qui a conduit les Egyptiens à éliminer Anouar al-Sadate et les Israéliens à faire de même avec Yitzhak Rabin.

Mais on pouvait penser que les uns et les autres en étaient arrivés à la conclusion qu’aucune solution militaire ne pouvant s’imposer, d’où qu’elle vînt, une période de paix armée se prolongerait jusqu’à rendre la situation certes désespérée mais acceptée, comme cela avait eu lieu dans le régime d'apartheid d'Afrique du Sud.

Aujourd’hui nous savons qu’une nouvelle Intifada peut très bien resurgir, c’est-à-dire une vraie guerre de religion entre les fanatiques de l’islam et ceux d’Israël. Le sionisme religieux se révèle majoritaire dans la population israélienne et il se nourrit volontiers de fantasmes suscités dans le monde par l’islamisme.

AUCUNE JUSTIFICATION

a-t-il toutefois quelque chose de changé ? Oui, dans la mesure où l’on ne pouvait s’attendre à cette nouvelle attitude de Benyamin Netanyahou. S’il a oublié que c’est sa politique et celle de ses nouveaux alliés (les extrémistes et les ultraorthodoxes) qui ont encouragé les suicidaires de la Judée-Samarie et tous ceux qui estiment qu’ils sont fidèles à la volonté divine, c’est tardif et terriblement irresponsable. En revanche, il ne faut pas sous-interpréter le besoin de changer, de la part d’un homme qui jusqu’ici n’a cessé de s’opposer à tous les réalistes qui prétendaient transformer leurs ennemis en partenaires.

On sait que deux problèmes ont fait échouer les négociations même après que Netanyahou a déclaré se rallier à la solution des deux Etats séparés et indépendants :

• D'une part, le retour des réfugiés qui se trouvent un peu partout, mais surtout en Jordanie ;
• d'autre part l’immense problème des territoires occupés depuis 1967.

Donc un bébé est mort tandis que l’on mettait le feu à sa maison et l’on ne sait pas si ses deux parents pourront survivre, et voici tous les responsables de tous les mouvements complètement désemparés. C’est que, s’il s’est trouvé des hommes, rabbins ou chefs de secte pour justifier récemment encore l’assassinat d’un chef de l’armée aussi glorieux que Rabin mais qui était bien décidé (il avait commencé à le faire) à rendre les colonies à leurs anciens propriétaires, en revanche l’exécution d’un enfant ne souffre aucune justification.

Alors nous retrouvons le tragique habituel : la riposte attendue et annoncée des Palestiniens engendrera une répression à nouveau impossible à proportionner. Et c’est terrible !

Israël est un étrange pays, fort dans son économie, inventif dans ses recherches, créateur de culture dans tous les domaines. Les élites laïques ou incroyantes y sont nombreuses, et affichent une liberté qui impressionne tous les étrangers, surtout s’ils sont arabes (1). En même temps c’est un pays à qui tous les privilèges ont été accordés, y compris celui de ne pas tenir compte de toutes les résolutions des Nations unies le concernant. Cela n’a cessé d’être un scandale qui a laissé indifférent le Conseil de sécurité.

UNE DOCTRINE DE L'EXCLUSION

Mais revenons à l’essentiel : le fait que la religion joue un rôle de plus en plus important dans la réflexion sur l’Etat n’a jamais cessé de m’alarmer (2). Pour ma part, j’ai soutenu la thèse selon laquelle les trois religions monothéistes auraient dû avoir pour capitale Jérusalem : il y a tous les textes que l’on veut pour légitimer ce point de vue.

Cela relève de l’utopie, mais j’ai soutenu et je soutiens toujours que la doctrine selon laquelle Dieu aurait élu le peuple juif, installé sur une terre étrangère soudain devenue sainte, en confiant à ce seul peuple la mission de la défendre contre les infidèles, cette doctrine ne saurait être invoquée sans un esprit d’exclusion.

Les grands écrivains israéliens ont exploité savamment et souvent avec complaisance le principe de l’élection. J’ai encore entendu dimanche dernier à la télévision un rabbin parfaitement érudit développer l’idée que les Israéliens trahiraient le dieu qui les a installés en Israël en cédant la moindre parcelle de ce territoire à un mécréant. Jamais le culte de l’appartenance à une terre n’a été à ce point sacralisé.

En tout cas jamais ne se sont autant imposés l’engagement et la mobilisation de tous les hommes libres, défenseurs des Palestiniens ou amis des Israéliens, pour prévenir les effusions de sang dont la perspective enténèbre à nouveau cette terre que l’on dit sainte.

Jean Daniel

(1) Voir sur ce point l’excellent témoignage du romancier algérien BoualemSansal que mes amis algériens ont eu tort de bouder.

(2) "Dieu est-il fanatique ?" (Arléa) et "La Prison juive" (Editions Odile Jacob), de Jean Daniel.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

RESPECT


La lucidité de Jean Daniel se hisse à la pointe du sublime.

L’exécution d’un enfant ne souffre aucune explication.

Albert Camus n’aurait pas dit autre chose.

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