lundi 10 août 2015

Jean-Pierre Chevènement : «La menace pour l'Europe n'est pas à l'Est, mais au Sud»

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Pour le Che , il ne faut pas se tromper d'ennemi: la menace pour l'Europe n'est pas la Russie, mais Daech.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio
 

QUELQUES MOIS SEULEMENT APRÈS LES ATTENTATS DE JANVIER, LA FRANCE A UNE NOUVELLE FOIS ÉTÉ VICTIME DU TERRORISME. AVONS-NOUS SOUS-ESTIMÉ LA MENACE?

Elle était tout à fait prévisible. J'ai dit à l'époque au président de la République que nous allions avoir devant nous des décennies de terrorisme. Aucune démocratie n'a chaviré à cause de celui-ci. Il s'agit d'une réalité douloureuse mais auquel un grand Etat doit savoir faire face. Pour réduire le terrorisme, il faut garder son sang-froid, avoir une vue large et longue, une parole publique claire. Le but des islamistes est de créer un affrontement du monde musulman tout entier contre l'Occident. Ils veulent le choc des civilisations, mais nous ne devons pas tomber dans ce piège. Il faut assécher le terreau sur lequel le terrorisme djihadiste se développe. C'est beaucoup plus difficile qu'à l'époque d'Action directe car ce mouvement terroriste n'avait absolument aucun soutien dans la classe ouvrière française alors qu'aujourd'hui un certain nombre de jeunes «paumés» peuvent être tentés par une démarche de radicalisation. Mais il faut rejeter par avance toute culture de l'excuse!

MANUEL VALLS A DONC EU TORT D'UTILISER LE TERME DE CHOC DE CIVILISATION …

Il faudrait lui donner le temps de s'expliquer. Samuel Huntington, lui-même, n'employait pas ce mot pour le recommander, mais pour montrer qu'il était à l'horizon. Je réfute l'idée du choc des civilisations: C'est ce que veut Daesh. Ne tombons pas dans ce piège. Mais la menace de ruptures majeures pour la France vient incontestablement non pas de l'Est, mais du Sud, notamment pour des raisons démographiques. Dans l'Afrique subsahélienne, il existe des pays dont le taux de fécondité va jusqu'à sept enfants par femme. Il sera impossible de promouvoir le développement dans ces pays s'ils ne font pas l'effort de se responsabiliser et si les religions ne nous y aident pas. Il faut aussi prendre conscience que le Moyen-Orient reste un baril de poudre qui demande une vigilance particulière du point de vue de la sécurité de la France car il concentre la moitié des réserves de pétrole et de gaz mondiales.

NOTRE PAYS EST EN PROIE À UNE CRISE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE, MAIS AUSSI À UNE CRISE IDENTITAIRE PROFONDE. CE TYPE D'ATTENTAT PEUT-IL DÉSTABILISER LA SOCIÉTÉ EN PROFONDEUR?

Nous avons des tensions liées à la situation économique et des tensions qui résultent de la concentration de populations immigrées dans certains quartiers ou dans certaines zones comme la Seine-Saint-Denis ou les quartiers Nord de Marseille. Tout cela témoigne d'une grande cécité historique de la part des pouvoirs publics. Il faut mener une politique d'intégration, mais cela suppose d'abord que la France s'aime assez elle-même pour donner envie à ses enfants de s'intégrer à elle. C'est un problème complexe, mais je suis persuadé qu'à long terme nous avons tous les éléments de sa solution. Cela suppose beaucoup de conditions réunies et laisse prévoir beaucoup de secousses en attendant. Mais de ces secousses mêmes nous tirerons l'énergie salvatrice du sursaut. «Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve» selon la formule du poète Hölderlin.

Nous pouvions protéger Benghazi, comme le préconisait le mandat de l'ONU, sans pour autant faire tomber Kadhafi. Nous avons livré la Libye au chaos, comme les Américains l'on fait avec l'Irak. Dès lors, il ne faut pas s'étonner de voir les migrants déferler sur les côtes italiennes.

L'ISLAM EST-IL COMPATIBLE AVEC LA RÉPUBLIQUE?

Je m'intéresse beaucoup à l'islam depuis que j'ai été sous-lieutenant en Algérie. Il y a dans le Coran énormément d'invocations à la rationalité, même s'il ne comporte pas que cela. Il faut que l'islam se dégage des dogmatismes excessifs, dont sont imprégnés certains de ses courants. Le catholicisme aussi a bien dû se dégager d'un certain absolutisme. Néanmoins, c'est plus compliqué avec la religion musulmane car il n'y a pas de clergé. Il faut que les musulmans se prennent en main et séparent eux-mêmes le bon grain de l'ivraie. J'avais lancé en 1999 une consultation dont Nicolas Sarkozy avait tiré les conséquences avec le CFCM (Conseil français du culte musulman). Cela n'a pas été une réussite, mais il y a eu un manque de fermeté dans la mise en œuvre d'une politique permettant de former des imams à la française: des imams qui, pour commencer, parleraient le français car la plupart ignorent notre langue. Il nous faut une vue à long terme et le courage de s'y tenir.

CERTAINS INTELLECTUELS COMPARENT LA FAIBLESSE DES GOUVERNEMENTS EUROPÉENS ACTUELS À LA LÂCHETÉ DES DIRIGEANTS AVANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE. QUE PENSEZ-VOUS DE CETTE COMPARAISON?

On dit «chien méchant». A juste titre: Al QuaïdaDaesh sont atrocement méchants. Mais il faut aussi se demander ce qui les a rendus méchants? Prenons l'exemple de l'Irak. Les Etats-Unis ont considéré qu'ils pouvaient supprimer un Etat, dissoudre son armée, renvoyer ses fonctionnaires … Pour mettre à la place quoi? Un régime pseudo-démocratique dans un pays qui était un grand Liban et qui a été livré aux partis chiites qui vont prendre leurs ordres à Téhéran. Nous avons le résultat auquel il fallait s'attendre: la prépondérance iranienne dans la région et l'envol du terrorisme sunnite après l'écrasement d'un nationalisme laïc. De même pour la Libye. Nous pouvions protéger Benghazi, comme le préconisait le mandat de l'ONU, sans pour autant faire tomber Kadhafi. Nous avons livré la Libye au chaos, comme les Américains l'on fait avec l'Irak. Dès lors, il ne faut pas s'étonner de voir les migrants déferler sur les côtes italiennes.

Le régime syrien est un régime brutal et violent, mais qui a au moins le mérite de ne pas chercher à instaurer un Califat, y compris en Seine-Saint-Denis.

VOUS ÊTES GÉNÉRALEMENT PARTISAN DU «NON-INTERVENTIONNISME». FAUT-IL FAIRE UNE EXCEPTION AVEC DAECH ET ENVOYER DES TROUPES AU SOL?

Il faut reconstituer les Etats - Irak et Syrie - dans leurs frontières. Les buts politiques d'une intervention doivent être clairs et approuvés par l'ONU. Il faut se demander si le mot d'ordre «Bachar doit partir» était bien raisonnable. Nous avons aujourd'hui trois partenaire en lice: le régime de Bachar el-Assad, Daechet al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda. Je ne suis pas sûr que l'on doive émettre une préférence pour Daech ou pour al-Nosra. Nous sommes dans une situation où la France devrait jouer les intermédiaires entre un certain nombre de courants démocratiques et le régime de Damas, si déplaisant soit-il. Le régime syrien est un régime brutal et violent, mais qui a au moins le mérite de ne pas chercher à instaurer un Califat, y compris en Seine-Saint-Denis.

ET SI BACHAR EL-ASSAD EST TROP AFFAIBLI?

Il y a deux ans il s'agissait d'intervenir pour le faire tomber. Heureusement, les Russes et les Américains nous ont évité ce qui aurait été une grave erreur. Le monde arabe est dans un état de décomposition profond. L'Occident y a une certaine responsabilité. Il faut favoriser un accord de sécurité entre le monde perse et le monde arabe et trouver un équilibre de sécurité entre les sunnites et les chiites. Cela peut passer par un pacte de sécurité impliquant l'Iran et garanti par les cinq grandes puissances avec l'Iran chiite qui est la puissance dominante dans la région et qui est une grande civilisation. Il faudra également régler le conflit israélo-palestinien qui est un abcès de fixation dans la région depuis bientôt un demi-siècle. Tout ne se traite pas militairement, mais certaines précautions doivent être maintenues et un bon budget militaire est nécessaire à la France dans la période qui vient. En même temps cela ne dispense pas d'être intelligent ...

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CELA NE LE DISPENSE PAS D’ÊTRE INTELLIGENT

 

Un florilège de vérités qui méritent d’être méditées et intégrées dans nos mémoires.

Le but des islamistes est de créer un affrontement du monde musulman tout entier contre l'Occident. Ils veulent le choc des civilisations, mais nous ne devons pas tomber dans ce piège.  

Aujourd'hui un certain nombre de jeunes «paumés» peuvent être tentés par une démarche de radicalisation. Mais il faut rejeter par avance toute culture de l'excuse!

Ce qui surtout nous frappe c’est cette manière de se distancier de la stratégie anti-russe des Etats-Unis qui est franchement une ineptieL’Europe a besoin d’une Ostpolitik à l’adresse de Moscou qui soit le prolongement de celle pratiquée par Willy Brandt et Helmut Schmidt et déboucha sur la réunification de l’Allemagne et on l’oublie trop souvent, d’ajouter : de l’Europe. Les sanctions économiques contre Moscou exigées par Washington sont délétères pour nos agriculteurs européens en épargnant leurs collègues américains.

Mais la menace de ruptures majeures pour la France vient incontestablement non pas de l'Est, mais du Sud, notamment pour des raisons démographiques. Dans l'Afrique subsahélienne, il existe des pays dont le taux de fécondité va jusqu'à sept enfants par femme. 

Voilà qui contraste avec la vulgate du politiquement correct et ne manque pas de bons sens.

Il faut aussi prendre conscience que le Moyen-Orient reste un baril de poudre qui demande une vigilance particulière du point de vue de la sécurité de la France car il concentre la moitié des réserves de pétrole et de gaz mondiales.

Il faut mener une politique d'intégration, mais cela suppose d'abord que la France s'aime assez elle-même pour donner envie à ses enfants de s'intégrer à elle. 

C’est encore plus vrai pour la Belgique qui ne s’aime pas et le fait largement savoir.

Cela laisse prévoir beaucoup de secousses en attendant. Mais de ces secousses mêmes nous tirerons l'énergie salvatrice du sursaut. «Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve» selon la formule du poète Hölderlin.

La formule, souvent reprise par Edgar Morin est fascinante mais elle résonne comme un airain sonore, une timbale retentissante dans les oreilles de nos politiciens du court terme.

Former des imams à la française: des imams qui, pour commencer, parleraient le français car la plupart ignorent notre langue. Il nous faut une vue à long terme et le courage de s'y tenir.

Que ne l’avons-nous dit et répété as nauseam, ici, sur DiverCity

Le régime syrien est un régime brutal et violent, mais qui a au moins le mérite de ne pas chercher à instaurer un Califat, y compris en Seine-Saint-Denis.

In cauda venenum. Lui Président, la France eût connu plus de fermeté.

Le monde arabe est dans un état de décomposition profond. L'Occident y a une certaine responsabilité. Il faut favoriser un accord de sécurité entre le monde perse et le monde arabe et trouver un équilibre de sécurité entre les sunnites et les chiites. 

Il faudra également régler le conflit israélo-palestinien qui est un abcès de fixation dans la région depuis bientôt un demi-siècle. 

Vaste programme aurait dit le Général.

MG

 

 

 

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