mercredi 26 août 2015

La route des Balkans, l’autre exode


Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef (Le Soir)

Béatrice Delvaux dresse un parallèle entre la crise migratoire qui touche l’Europe et l’exode des Belges lors des première et seconde Guerres Mondiales. Éditorial.



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Jusqu’à présent, les migrants, hommes, femmes, enfants, bébés, entassés dans des embarcations de fortune, flottant entre vie et mort sur la Méditerranée, suscitaient une émotion, un malaise, une indignation, mais au fond, nous voyions peu de parenté entre cette population en fuite et nous, de l’autre côté de cette mer mortelle. Mais il a suffi que les images nous montrent ces mêmes hommes, femmes, enfants et bébés, non plus sur mer mais sur terre, à pied ou juchés sur des chariots tirés par des vaches ou des chevaux, tentant par milliers de fuir la Syrie ou l’Irak, pour faire resurgir un vécu.

Et ce qui paraissait étranger, devient familier ; ce qui était balayé, émeut ; ce qui relevait des affaires du monde et de « leur » problème, nous devient insupportable et à partager. Car ces routes bondées de « gens sans rien » fuyant la guerre, c’est nous : nos parents, nos grands-parents qui, en 1940, ont eux aussi tout quitté, maisons, fermes, villages, en n’emportant que de quoi manger et boire, les plus âgés et les femmes enceintes sur les chariots, les autres à vélo ou à pied. Vers où ? La France, et le plus vite possible pour échapper aux Allemands.

Ces Syriens et Irakiens, à pied quelque part entre la Hongrie et la Serbie, c’est nous cherchant parfois un peu de repos chez des Français qui prêtaient – si on avait de la chance – un lit pour quelques heures et un peu de nourriture. L’« évacuation » a jeté sur les routes en mai 40 entre 1,5 et 2 millions de Belges, mais certains historiens estiment que près de la moitié de la population quitta ses foyers.

Et nous voilà d’un coup dans la peau de ces gens qu’on voit en couleur – seule différence –, pris d’une empathie qui rend plus difficile de se dire « Pas de ça chez nous ». Car eux, ce fut nous.

L’historien Marc Reynebeau rappelle qu’en 1914, en quelques jours, 50.000 réfugiés belges arrivèrent dans la petite ville néerlandaise de Roosendaal qui comptait alors 17.000 habitants. Marc Reynebeau cite les propos tenus par un Anversois dans son journal de bord : «  Quelle joie lorsque nous mîmes le premier pied sur le sol néerlandais ! C’était comme si une grosse pierre se retirait de notre cœur. Je ne l’oublierai jamais.  »

Syriens et Irakiens ne doivent pas ressentir autre chose, à l’heure où nous écrivons ses lignes, alors qu’ils marchent sur le sol européen.




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

NOTRE SIÈCLE SERA LE SIECLE DE L’INTRANQUILITÉ


DE LANDVERHUIZERS Eugène Laermans

En rédigeant mon speech pour les presque cent ans de ma mère, cette pensée m’a en effet effleuré, surtout en rappelant l’épisode suivant :

Sterke Jef, ton père et straffe Jan son frère, tous deux anciens combattants de la guerre de 14, redoutant une nouvelle furie teutonne, décident dès mai 40 de partir ensemble en exil avec leurs familles. On charge les deux lourdes autos des frères siamois jusqu’à la gueule et on part sur les routes de l’exil avec des matelas et des vélos sur le toit.  Sur les routes encombrées de réfugiés, de déserteurs, de bonimenteurs, c’est la pagaille totale. Les stukas, sirènes hurlantes mitraillent les fuyards et lâchent leurs bombes meurtrières. Toi, ma mère, pragmatique, tu ne perds pas ton son sang froid et suggère de se planquer dans les trous d’obus prétextant que les pruneaux ne tomberont pas deux fois dans le même cratère. Pas fou du tout. On veut rejoindre les Miots, marchands de bois en Côte d’Or bourguignonne et fournisseurs de la firme VDB frères. Mais la Bourgogne aussi  est menacée par les blindés rapides de Guderian et de concert avec les VDB ils descendent vers l’Auvergne où les Miots ont une maison de campagne. Depuis que Léopold III a capitulé en rase campagne devant les boches, les Belges sont soudain mal vus en France. Léopold est qualifié de roi félon. Impossible de trouver de l’essence, du pain, une grange où loger. On dort dans l’auto.

Là, dans un petit village de pierre au milieu de nulle part c’est le coup de foudre pour un lieutenant français qui se rase dans le rétroviseur de son hard tuck, torse nu, les bretelles sur le pantalon, tu le remarques

Derrière l’anecdote légère se devine un drame que ma mère alors âgée de 20 ans banalise. J’en connais d’autres qui ont échappé de très près à la furie des Stukas. Syriens et Irakiens ne doivent pas ressentir autre chose, à l’heure où nous écrivons ses lignes, alors qu’ils marchent sur le sol européen.

On pense également aux toiles pathétiques de Eugène Laermans montrant l’exode des paysans flamands (de landverhuizers)  vers des horizons plus prospères : l’Amérique mais aussi la Wallonie industrielle et socialiste où il y a du travail à la mine, les laminoirs quand la disette règne dans le plat pays catho et agricole.

Landverhuizers ! Le terme néerlandais dit de manière très concise tout le drame de la diaspora. Verhuizen naar een ander land. C’est le destin de 80 millions d’humains aujourd’hui. Beaucoup sont attirés par le vieux continent européen qui n’avait plus connu pareil chamboulement des populations depuis le déclin de l’empire romain. 

Le XXIème siècle sera celui de l’intranquilitédes diasporas et des remous divers y afférant. Et dire que Fukuyama avait prédit la fin de l’histoire. (The End of History and the Last Man).

MG





Les principales filières d'immigration clandestine

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