dimanche 30 août 2015

Migrants, la stratégie des Etats

Libération

CHRISTIAN LOSSON MICHEL HENRY ET SYLVAIN MOUILLARD 

 


Un groupe de migrants, à la frontière serbo-hongroise, jeudi. (Photo Attila Kisbenedek. AFP)

ANALYSE 

De l'Italie à la Roumanie, les pays du sud-est de l'Europe gèrent l'afflux, chacun à leur manière.

ITALIE : LA PÉNINSULE SOUS PRESSION

Environ 5 300 migrants, principalement en provenance d’Afrique subsaharienne, ont été secourus la semaine dernière en Méditerranée près de la côte libyenne, a annoncé mardi l’agence Frontex, chargée des frontières extérieures de l’espace Schengen. Ce sont déjà quelque 95 000 migrants qui ont été secourus en Méditerranée centrale et emmenés dans les centres d’accueil de la péninsule. Critiquées par Berlin et Paris pour n’avoir pas encore mis en place les centres d’enregistrement de première entrée (afin de différencier les demandeurs d’asile des autres migrants), les autorités italiennes ont répondu par la voix du ministre des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni, clamant que «l’Italie fait ce qu’elle doit faire […] et même beaucoup plus, en sauvant des dizaines de milliers de vies humaines et en accueillant les réfugiés». «Nous sommes un modèle positif au niveau international», a-t-il assuré.

GRÈCE : LA PORTE D’ENTRÉE DÉMUNIE

C’est devenu, en 2015, le premier pays d’entrée pour les migrants : 160 000 depuis début janvier, sur les 293 000 arrivées en Europe par la Méditerranée, où ont péri 2 450 personnes. Avec des situations catastrophiques dans certaines îles comme Lesbos ou Kos, que ni le gouvernement ni Frontex (l’agence européenne de surveillance des frontières) n’ont les moyens de gérer. Frontex manque d’avions, de bateaux, et surtout de gardes-frontières pour enregistrer les migrants, a expliqué mercredi sur France Inter le directeur exécutif de l’agence. Fabrice Leggeri rappelle qu’«une majorité des personnes arrivant en Grèce sont vraisemblablement des réfugiés et des demandeurs d’asile potentiels». Souvent, des Syriens et des Afghans que la législation oblige à accueillir. Mais pour cela, rappelle Leggeri, l’Union européenne doit aider la Grèce pour auditionner les arrivants et identifier ceux qui ne peuvent prétendre à l’asile.

SERBIE : L’HABITUDE DES RÉFUGIÉS

Les Serbes, notamment à Belgrade, multiplient les gestes de solidarité avec les migrants qui affluent en route vers la Hongrie. Ils ont eu l’expérience des centaines de milliers de réfugiés issus des guerres sanglantes ayant accompagné l’éclatement de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Ils organisent des collectes d’aide en nourriture, médicaments, eaux et vêtements. La municipalité de Belgrade a ouvert un centre d’information, d’assistance médicale et de soutien psychologique, qui fonctionne en trois langues : arabe, ourdou et farsi. Les réseaux sociaux serbes ont joué un rôle non négligeable dans la mobilisation et la sensibilisation de la population. Mais tous ne font pas preuve du même enthousiasme. Des groupes et partis politiques d’extrême droite ont même appelé à l’édification d’une clôture à la frontière avec la Macédoine (sud), semblable à celle que la Hongrie érige pour empêcher les migrants d’entrer sur son territoire.

MACÉDOINE : LE CORRIDOR DÉBORDÉ

La Macédoine accueille chaque jour 3 000 migrants venant de Grèce, selon son Premier ministre, Nikola Poposki. La semaine dernière, Skopje avait décrété l’état d’urgence et fermé sa frontière pendant trois jours. Les autorités, débordées par la masse, ont fini par les laisser passer. Selon le Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), les entrées se font désormais par groupes de 300 à 400 personnes, qui prennent ensuite des bus ou des trains pour la Serbie. La Macédoine (qui compte deux millions d’habitants) est un point de passage pour les Syriens et les Afghans qui progressent parfois à pied, le long des 230 kilomètres de la voie ferrée du Thessalonique-Belgrade. Quatorze migrants sont morts le 24 avril, percutés par un train. Depuis début juin, au moins 42 000 personnes ont franchi cette frontière - certaines transportées par les autorités grecques désireuses de s’en débarrasser.

BULGARIE : LA VIGILANCE AUX FRONTIÈRES

Des véhicules blindés bulgares ont été déployés depuis le début de la semaine aux quatre postes-frontières avec la Macédoine pour soutenir la police frontalière en cas d’afflux de migrants. «Nous estimons le risque relativement limité car la Bulgarie respecte les procédures d’enregistrement», ce qui n’est pas le cas en Grèce, en Macédoine et en Serbie, a déclaré la ministre de l’Intérieur, Roumiana Batchvarova, à la télévision Nova. La Bulgarie a accueilli depuis le début de l’année 15 000 migrants clandestins, notamment syriens, arrivés de Turquie. Les migrants arrêtés en Bulgarie sont placés pendant plusieurs mois dans des camps de réfugiés avant d’obtenir un statut leur permettant, au mieux, de voyager dans l’Union européenne, sans pouvoir s’y installer. Sofia a érigé sur sa frontière turque une clôture de 30 km dont le prolongement est envisagé, et maintient un millier de policiers pour empêcher les entrées clandestines.

ROUMANIE : LA PRUDENCE DE RIGUEUR

La Roumanie va «préventivement» renforcer la sécurité à ses frontières avec la Serbie, très touchée par l’afflux de migrants, a annoncé jeudi le vice-Premier ministre roumain, Gabriel Oprea, tout en précisant que son pays restait épargné par la crise. Bucarest assure la sécurité de 2 070 km de frontières extérieures de l’Union européenne, dont plus d’un quart avec la Serbie. Jusqu’ici, les migrants en provenance du Moyen-Orient ou d’Afrique ont rejoint l’Union européenne par la Hongrie. Cette voie devant bientôt être fermée, ces migrants seront tentés de passer par la Roumanie qui, pour l’heure, reste peu touchée. Les autorités se préparent en tout cas à augmenter leurs capacités d’accueil, lesquelles, en l’état, ne permettent de loger que 1 500 personnes maximum.

HONGRIE : LE NOUVEAU RIDEAU DE FER

Des centaines de migrants continuent d’affluer à la frontière serbo-hongroise, quelques jours avant la fermeture, prévue le 31 août, d’une clôture métallique censée empêcher leur passage, et donc l’entrée dans l’Union européenne. L’armée devrait s’y déployer dès la semaine prochaine. Au total, la Hongrie a enregistré l’arrivée de plus de 100 000 demandeurs d’asile depuis le début de l’année, soit plus du double du total de 2014. Ils arrivent de Turquie via la Grèce ou la Macédoine. Le président Viktor Orbán, nationaliste et conservateur, a lancé une campagne très dure contre l’immigration, affirmant notamment que des terroristes se dissimulent parmi les réfugiés. La majorité des arrivants sont originaires de Syrie ou d’Afghanistan, mais certains viennent aussi des Balkans, notamment du Kosovo et de Macédoine, fuyant la misère et l’absence de perspectives d’intégration de leurs pays dans l’Union européenne.

SLOVAQUIE : LA PRÉFÉRENCE RELIGIEUSE

La Slovaquie (5,4 millions d’habitants) ne fait pas partie des pays les plus accueillants : elle a accordé l’asile à 650 personnes depuis 1993, date de sa séparation avec la République tchèque. Ces derniers jours, elle se proposait d’accueillir 200 Syriens, mais uniquement des chrétiens, et en étalant cet accueil sur deux ans. Selon le ministère de l’Intérieur, les musulmans seraient malvenus car la Slovaquie, qui en compte très peu, n’a pas de mosquées. Le HCR a réagi en exhortant les pays à «n’exercer aucune discrimination». Le projet semble depuis au point mort. La Slovaquie n’est pas isolée dans cette attitude, que partagent notamment les pays baltes et la Pologne.

Christian LOSSONMichel HENRY et Sylvain MOUILLARD

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

ET QUID DE LA STRATEGIE DE L’EUROPE ?

"Les états membres de l'Union européenne ont passé un mauvais été. La Grèce et l'immigration ont dominé l'agenda, laissant un goût amer dans la bouche. Si la crise grecque s'est "bien terminée" parce qu'on a évité un grexit, l'immigration reste une plaie ouverte" écrit l'ancien président du Conseil européen, Herman Van Rompuy qui nous propose son analyse dans le VIF :

(…)Le raz-de-marée de migrants n'est pas de la faute de l'Union. C'est la conséquence de guerres dans un certain nombre de pays. Nos voisins du sud se débattent dans les suites du printemps arabe. En Syrie, tout a commencé par des manifestations citoyennes pacifiques. L'instabilité y a été alimentée par une lutte entre les écoles séculières au sein de l'islam, à l'instar de celle que nous connaissions en Europe avant les traités de Westphalie en 1648. L'Union européenne subit les conséquences sous forme de terrorisme sur notre territoire et d'un raz-marée de réfugiés.

Depuis 25 ans, le climat général en Europe, nourri par le noyau dur de l'extrémisme de droite et du populisme, est mal disposé envers les migrants. Tant que la guerre se poursuivra au Proche-Orient, les migrants continueront à venir, même au péril de leur vie. C'est pourquoi il est révoltant que jusqu'à présent la Russie fasse obstacle à une solution pour la Syrie. Si la guerre prend fin en Syrie, la source principale de migration désespérée pourra diminuer. Tant qu'on ne vaincra pas l'EI en Irak, les troubles se poursuivront.

Espérons que l'accord nucléaire de l'Iran avec tous les grands pays marque le début d'une solution. Tous les musulmans ont intérêt à la lutte contre la barbarie. Entre-temps, les pays de l'UE doivent prouver qu'ils peuvent travailler ensemble sur le plan humanitaire. La tragédie humaine les y oblige. J'ai lu que les dirigeants de l'Union se réunissaient plusieurs fois par semaine quand il s'agit d'argent, mais pas quand il s'agit d'humains. C'est un jugement un peu hâtif, mais assez vrai.

La vie de nations, comme celle de l'Union, est un enchaînement de problèmes. Mais étrangement, les problèmes européens incitent certains à poser la question existentielle : pourquoi une union ? Les problèmes nationaux n'entraînent pratiquement jamais de discussion sur l'état. À moins qu'il s'agisse d'argent... »

C’est une manière élégante de nous expliquer qu’il n’existe pas, au fond, de politique étrangère européenne mais seulement un coup par coup erratique et peu efficace. Vraiment pas de quoi entonner l’ode à la joie.

MG

 

 


«DONNEZ-MOI VOS PAUVRES, VOS EXTÉNUÉS…»




Le photographe Olivier Jobard et la journaliste Claire Millet ont suivi, de Kaboul à Paris, un groupe de cinq Afghans sur le chemin de l'exil. Dans leur livre à paraître le 3 septembre (Robert Laffont), ils ont intégré des photos prises par les migrants eux-mêmes, au téléphone portable, comme ici au Baloutchistan.


LAURENT JOFFRIN LIBÉRATION

Ce sont quelques vers gravés dans le bronze, au pied de la statue de la Liberté dont la torche se dresse haut dans le ciel, à l’entrée du Nouveau Monde. Ils sont extraits d’un poème écrit en 1883 par Emma Lazarus, fille d’une famille de juifs portugais installée à New York, révulsée par les pogroms russes et sûre que son pays serait le refuge des réprouvés. «Donnez-moi vos pauvres, vos exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres. […] Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte. J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or !»

Les autorités américaines ont choisi cet hymne à l’accueil, à la compassion et à l’humanité pour donner une devise à la statue de Bartholdi, érigée en 1886 à l’initiative de républicains français. Elles y ont vu le symbole de leur nation, où se réfugiaient tant d’Européens chassés par la violence, la discrimination et la misère du Vieux Continent. L’Europe d’aujourd’hui, vers laquelle convergent aussi des légions de «pauvres et d’exténués», aura-t-elle le courage d’imiter l’Amérique ? Ou bien, en lieu et place de la statue de la Liberté, construira-t-elle un autre monument : une clôture de barbelés surmontée d’un mirador ?

Si l’on use de ce ton quelque peu solennel, c’est que l’Europe se trouve face à un tournant historique. Trois conflits où les pays du Nord ont été impliqués à divers titres, ceux d’Irak, de Syrie et de Libye, auxquels s’ajoutent les exactions d’une dictature implacable, celle d’Erythrée, ont jeté sur les routes de l’exil des millions de réfugiés, comme l’avait fait en son temps le conflit yougoslave. Ces hommes et ces femmes aux abois voient dans l’Europe démocratique le refuge qui leur permettra de reconstruire leur existence brisée. Jean-Christophe Dumont, spécialiste des migrations à l’OCDE, évalue à plus d’un million le nombre de ces réprouvés qui frapperont cette année ou l’année prochaine à la porte du continent. Un chiffre réaliste, attesté par l’augmentation brutale des arrivées enregistrées depuis quelques mois, qui dépassent de loin celles constatées auparavant.

Pessimiste, désabusé, rétracté par l’angoisse identitaire et le refus de l’avenir, le Vieux Continent peut choisir la fermeture. Tétanisés par la montée des partis nationalistes, les gouvernements s’ingénieront dans ce cas à ériger des barrières le long des frontières, à construire des murs de béton, à refouler sans ménagements ces réfugiés à leurs yeux trop différents. Cette politique, qu’une grande partie de l’opinion réclame, nierait les valeurs mêmes de l’Union européenne.

Elle nierait aussi bien… la réalité. Quoi qu’en disent les démagogues à la Le Pen, ces murs n’arrêteront pas des réfugiés prêts à risquer la mort pour les franchir, comme le font ceux qui s’embarquent sur des cercueils flottants pour rallier Kos ou Lampedusa. Il faudra dépenser des milliards pour barricader l’Europe, tout en comptabilisant froidement le nombre des noyés hebdomadaires.

Il existe une autre politique, plus conforme aux chartes dont on se réclame et dont le coût financier ne serait guère supérieur. Ouvrir les frontières sans conditions ? Certainement pas. Mais organiser et réguler l’accueil. Et d’abord celui des réfugiés, à qui les conventions internationales garantissent le droit à l’immigration et qu’il faut distinguer des migrants économiques.

Une fois leur qualité attestée, les pays d’Europe, comme le font les Scandinaves ou bien, à un certain degré, l’Allemagne, doivent se répartir la tâche, ouvrir des centres d’hébergement décents, prévoir des actions d’insertion, utiliser les compétences de ces immigrés qui sont souvent formés dans leur pays et emplis d’ardeur professionnelle.

Chassés de chez eux par la violence, ces arrivants n’ont d’autre but que de se faire une petite place au soleil. Nombre d’entre eux, comme le montre le précédent yougoslave, retourneront dans leur pays une fois la paix civile revenue. Réaliste et humaine, cette politique que préconisent nombre d’experts qui n’ont rien d’utopistes échevelés est la seule conforme aux valeurs qui nous réunissent, autant qu’à la logique du monde contemporain.

Laurent JOFFRIN

 

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