jeudi 3 septembre 2015

Islam : rouvrir les portes de l’interprétation

La Libre

CONTRIBUTION LECTEUR 


OPINIONS

Une opinion de Charles Delhez, aumônier de l'Université de Namur.

Le patrimoine musulman est grevé d’éléments belligènes. Ainsi peut-on lire, parmi d’autres du genre, ce verset : "Tuez-les partout où vous le rencontrerez, chassez-les des lieux d’où ils vous auront chassés" (II, 191). Sans doute est-il défensif (ainsi que le diront les musulmans). Il n’empêche. La barbarie d’aujourd’hui s’en inspire. N’est-il pas temps de déclarer de tels passages "antihumanistes", selon le mot de GhalebBencheikh ?

DANS UN CONTEXTE DE VIOLENCE

Qu’il y ait de quoi nourrir une spiritualité dans le Coran, c’est certain. Mais le Livre est aussi politique, polémique et même guerrier. Certains penseurs musulmans sont prêts à reconnaître qu’il y a dans les textes fondateurs une pente certaine vers la violence, le Coran n’opérant pas de prise de distance par rapport à la société arabe de l’époque (à la différence des évangiles que, hélas, le christianisme n’a pas toujours suivis fidèlement). La vie du Prophète elle-même a été marquée par des razzias et même des massacres (1). Il ne s’agit pas de faire le procès du passé, mais de voir comment ne pas y être enchaîné. Or, hélas, c’est de ce passé que s’inspirent l’Etat islamique, BokoHaram, etc.

Le philosophe soufi Abdennour n’hésite pas à inviter le monde musulman à se remettre en question, estimant que le "monstre" de l’islamisme était sorti de son propre ventre ("La Libre", 12 janvier). Un bon tiers des sourates, en effet, datent de la période médinoise (622-632), après l’Hégire donc. Elles organisent politiquement, militairement, pénalement les fidèles de Mahomet en vue de la conquête de La Mecque d’où il avait été chassé. Et ils y réussiront en 630. S’inaugurait ainsi l’expansion arabe par les armes et le commerce, qui fut très rapide (2). N’est-ce pas la maladie native de cette religion où le texte sacré est autant politique que mystique et associe trop souvent religion et violence ? Les musulmans ont d’ailleurs l’habitude de distinguer le contexte mecquois plus mystique et le contexte médinois plus politique et militaire.

Tant que l’on enseignera que le Coran est "incréé", que le texte que nous lisons est la transcription exacte de celui qui est auprès d’Allah, il restera intangible. Or, il y a peut-être une autre histoire que celle qui s’est imposée théologiquement. Selon certains historiens, ce pourrait ne pas être sous le 3e calife Othman (mort en 656), mais plus tard, sous la dynastie omeyyade (661-750), à l’époque de la mise en place d’un empire arabe, que le Coran a reçu sa forme définitive. Il faut aussi considérer les Hadiths, ou Traditions prophétiques, au nombre de plusieurs milliers. Ils relatent des faits et gestes de Mahomet et ont une certaine valeur de révélation. Leur rédaction s’étale sur une longue période, et notamment sous les omeyades.

Tant le choix que l’interprétation de ces hadiths peuvent orienter dans des sens très différents. La pente vers l’idéologie y est glissante. Contextualiser ainsi le Coran et les Hadiths permettra d’éviter le fondamentalisme qui demeure toujours une tentation. L’actualité, hélas, l’illustre.

LES TEXTES SACRÉS ÉVOLUENT

Les événements récents obligent l’islam à contextualiser les textes coraniques, par-delà même une certaine conception de ce livre sacré. Au XIe siècle, dans l’islam sunnite, les "portes de l’interprétation" furent fermées, les croyants devant se contenter d’un commentaire répétitif du Coran. Il faut les rouvrir pour pouvoir relire le texte à la lumière de ce que la modernité a apporté de positif. Mais peu nombreux sont ceux qui y sont prêts tandis que ceux qui s’y hasardent - l’" islam des Lumières" - rencontrent de solides résistances, voire des persécutions.

"On ne peut enfermer la Parole de Dieu dans une parole humaine, car celle-là dépend toujours d’un contexte anthropologique, culturel, historique et linguistique", estime l’islamologue franco-marocain Rachid Benzine. C’est cela qu’un islam moderne doit pouvoir admettre. Tout livre saint est, en effet, écrit dans un contexte particulier. C’est particulièrement visible dans la Bible, véritable "bibliothèque nationale" rassemblant des œuvres étalées sur environ dix siècles. Elle est une relecture constante des livres précédents à la lumière de l’actualité nouvelle ou d’une évolution de la pensée religieuse.

Il y a donc une histoire de la rédaction de la Bible, mais il y a aussi une histoire de sa lecture. A la lumière des découvertes scientifiques modernes, par exemple, on ne lit plus les récits de la création de la même façon qu’au Moyen Age. Déjà, le pape Grégoire le Grand, au VIe siècle, estimait que "la Bible évolue avec celui qui la lit"On peut aisément repérer des étapes dans cette interprétation des livres sacrés. Ainsi, au XVIe siècle, le protestantisme relança une lecture moins fondamentalisme des textes sacrés.

"A quand un Luther musulman ?"se demande l’écrivain algérien Kamel Daoud. Qui aura l’audace de revoir le rapport au texte, comme les chrétiens l’ont fait progressivement depuis la Réforme ? Quelles que soient les difficultés historiques et contextuelles du Coran, il faut donc pouvoir lui appliquer les règles de la critique textuelle utilisées pour l’histoire des textes bibliques et autres œuvres littéraires.

POUR UN "ISLAM EUROPÉEN"

Je forme le vœu qu’advienne un "islam à caractère européen". Qu’il puisse influer sur l’évolution de l’islam mondial. Ceux qui s’y attellent ont besoin du soutien des philosophes et des théologiens occidentaux, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou agnostiques/athées. Une minorité grandissante se réclame de l’islam dans notre pays. Entendront-ils la voix des radicalistes (mieux organisés) ou celles qui veulent un monde pluriel et ouvert ?

De nos jours, la ligne de démarcation ne passe plus entre croyants et non-croyants, mais entre ceux qui, au sein même des différentes religions, rêvent d’un monde fraternel où chacun pourra vivre selon ses convictions et ceux qui espèrent toujours la victoire de leur propre religion, fût-ce par la violence aveugle. Ce n’est pas tant le christianisme qui est en danger sur notre planète (même s’il souffre beaucoup), que la démocratie - non pas le système politique, toujours à réformer, mais l’idéal qu’elle traduit.

A ce propos, d’ailleurs, l’islam n’est pas le seul à devoir se remettre en question. Notre monde occidental présente aussi des faiblesses. Puissent les textes sacrés de chacune des religions être une contribution positive, et non une entrave, au dialogue des civilisations.

(1) Du vivant du Prophète, l’islam a progressé par la violence, concession faite par Mahomet à la culture du temps. La bataille de Badr (en 624), première victoire militaire, est, aux yeux des musulmans, emblématique. Après la bataille de la Tranchée, la tribu juive de Médine qui refusa de se battre au côté de l’islam fut massacrée.

(2) En 635, Damas était conquise, en 637, Jérusalem et en 639, Ctésiphon, la capitale perse; entre 639 et 646, l’Egypte.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

POUR UN ISLAM EUROPÉEN


Puissent les textes sacrés de chacune des religions être une contribution positive, et non une entrave, au dialogue des civilisations ;

Que ne l’avons-nous écrit au fil des années et que n’avons-nous plaidé en faveur de cela. Mais voilà dans le bras de fer qui oppose les intégristes et les jusqu’uboutistes, qu’ils soient de type islamiste ou de tendance nationale populiste semble tourner aujourd’hui à l’avantage des radicaux. C’est bien là la tragédie de notre temps qui doucement s’éloigne de la sphère démocratique pour embrasser le mode totalitaire. De fait et Marine Le Pen et le califat auto proclamé ne rêvent que de cela. Et si vous deviez encore en douter, lisez 2084 de………

Oui c’est d’un islam soluble dans la démocratie que nous avons besoin, oui c’est d’une modernisation de l’islam que nous rêvons et non pas du cauchemar de l’islamisation de la modernité ce 1984 islaiste  

DiverCity aussi forme le vœu qu’advienne un "islam à caractère européen". Qu’il puisse influer sur l’évolution de l’islam mondial. Ceux qui s’y attellent ont besoin du soutien des philosophes et des théologiens occidentaux, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou agnostiques/athées. Une minorité grandissante se réclame de l’islam dans notre pays. Entendront-ils la voix des radicalistes (mieux organisés) ou celles qui veulent un monde pluriel et ouvert ?

La voix des radicalistes, comme celle des sirènes dans l’odyssée est perfide et elle séduit les paumés, les exclus mais pas qu’eux. Elle fascine également des intellectuels écœurés par les excès de cette modernité regardée comme inégalitaire et dangereuse. Il est bon de relire de temps en temps pour se donner espoir la magnifique lettre au monde musulman de Abdenour Bidar que nous reproduisons à nouveau en annexe de ce commentaire .

 

De nos jours, la ligne de démarcation ne passe plus entre croyants et non-croyants, mais entre ceux qui, au sein même des différentes religions, rêvent d’un monde fraternel où chacun pourra vivre selon ses convictions et ceux qui espèrent toujours la victoire de leur propre religion, fût-ce par la violence aveugle. Ce n’est pas tant le christianisme qui est en danger sur notre planète (même s’il souffre beaucoup), que la démocratie - non pas le système politique, toujours à réformer, mais l’idéal qu’elle traduit.

 MG

 

« Lettre ouverte au monde musulman » du philosophe musulman Abdennour Bidar

par le pasteur Marc Pernot (Lab'Oratoire)


Abdennour Bidar est normalien, philosophe et musulman. Il a produit et présenté tout au long de l’été sur France Inter une émission intitulée « France-Islam questions croisées ». Il est l’auteur de 5 livres de philosophie de la religion et de nombreux articles.

 

Abdennour Bidar pense qu’il faut aller plus en profondeur, et entrer dans une autocritique de l’Islam comme religion et civilisation dans ce moment de transition cruciale de sa longue histoire. Pour le meilleur de l’Islam.

Dans un esprit de fraternité entre croyants de bonne volonté, c’est avec joie que nous pouvons lire ce texte, découvrir un autre visage de l’Islam, et peut-être prendre nous aussi quelque chose de cette sagesse qui consiste à vouloir se réformer pour être plus fidèle.

LETTRE OUVERTE AU MONDE MUSULMAN

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde  l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix  personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème-là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfantsdans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

 

 

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