samedi 5 septembre 2015

Quatre questions à Edgar Morin – Avec vous l'Humanité s'élèvera


 Quatre questions à Edgar Morin – Avec vous l’Humanité s’élèvera - © Fabienne Cresens

Sylvia Botella 

 

Que faire après la barbarie ? Que reste-t-il de l’Humanité ? Sur quels chemins s’engager ? Edgar Morin y réfléchit depuis des décennies. À quatre-vingt-quatorze ans, il est toujours le même. Penseur d’exception de la complexité, piqué de curiosité, il conserve le même regard acéré sur le monde et ses matières, et la même intelligence vive. Face aux multiples crises qui frappent nos sociétés contemporaines, il appelle à la résistance même si le succès n’est pas garanti. La culture est son secret. L’humanisme, aussi.

 

LES NOMBREUSES CRISES ÉCONOMIQUES, POLITIQUES, ÉCOLOGIQUES, SOCIÉTALES, CULTURELLES QUI FRAPPENT, AUJOURD’HUI, NOS SOCIÉTÉS FONT PLANER DES DANGERS TOUJOURS PLUS GRANDS. ILS RECOUVRENT DES RÉALITÉS INTERDÉPENDANTES. UNE DE VOS RÉFLEXIONS CONCERNE LA RÉSISTANCE. COMMENT RÉSISTER ENCORE ?

Toutes les crises mêlées dont vous parlez peuvent être diagnostiquées comme une grande crise de l’humanité qui n’arrive pas à être Humanité, bien qu’elle soit, aujourd’hui, dans une interdépendance et une communauté de destin. Évidemment, cela nous pose des problèmes absolument énormes si nous pensons comme je le pense que la voie que suit la planète est une voie qui conduit à des catastrophes. Bien sûr, tout n’est pas négatif mais les perspectives sont réduites. Nous ne contrôlons plus rien, ni la biosphère, ni la technique, ni l’économie, rien.

ALORS, COMMENT RÉSISTER ? Si vous prenez la résistance, au début, c’était quelques individus complètement isolés. Pourquoi ? Si vous prenez le cas de la France, elle était totalement tétanisée par une défaite énorme et incroyable. Un général qui avait été le défenseur de Verdun pendant la première guerre mondiale (ndlr Général Philippe Pétain) négocie un armistice de capitulation avec l’ennemi (ndlr le 22 juin 1940). Les esprits sont complètement affolés. Les résistants sont quelques individus qui vous rejoindre Charles de Gaulle et créer la résistance intérieure. Ils ont fait un pari sur l’avenir car rien ne disait qu’en 1940, 1941, 1942, l’Allemagne qui avait étendu sa domination sur toute l’Europe, y compris sur l’Union Soviétique, allait être vaincue. C’était un pari, c’était un réflexe d’honneur. Et après, tout ce qui est arrivé, ce sont des évènements inattendus qui ont été la résistance de Moscou à la fin de 1941 - alors que l’Union Soviétique avait été défaite jusque-là - et deux jours après, l’entrée en guerre des États-Unis qui changent les perspectives et montrent qu’il y a un espoir.

Dès que cet espoir est apparu – qui n’était pourtant pas une certitude car il n’y avait pas eu la bataille de Stalingrad (ndlr 17 juillet 1942-2 février 1943) -, la résistance a commencé à s’étoffer. Et il y a aussi un acte de l’ennemi qui a aidé à la résistance, l’Allemagne avait décidé de recruter les jeunes de mon âge pour faire du travail obligatoire sur son territoire. Les jeunes qui ont refusé, ont rejoint le maquis, la résistance. La résistance s’est étoffée, au fur et à mesure, que l’espoir prenait de la consistance.

Alors comme disait Guillaume Ier d’Orange-Nassau : " Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. " Il faut être proche de ce qu’on croit juste. On peut être battu, on peut être vaincu, on peut aussi espérer qu’on aboutira. Donc la résistance, c’est toujours au départ une affaire de minorité, une affaire de pari. Et je crois qu’aujourd’hui, on peut et on doit résister dans le sens que je dis.

Nous avons deux barbaries ennemies qui, malheureusement, s’entraînent l’une l’autre. La barbarie de la cruauté que symbolise, aujourd’hui, le Daeche, cette forme extrême du fanatisme. Et la barbarie inhumaine glacée du calcul qui nous domine, nous qui nous croyons civilisés. Il nous faut résister à ces deux barbaries. À mon avis, ça s’impose à nous mais le succès n’est pas garanti.

NOUS ASSISTONS AU DÉTACHEMENT PROGRESSIF DE L’HOMME VIS À VIS DE L’HUMANISME, CE QUI REND SA RELATION AU VIVANT DE PLUS EN PLUS DIFFICILE ET LE REND DE PLUS EN PLUS BARBARE, AUSSI. EN QUOI LA CULTURE, LES ARTS PEUVENT-ILS " RÉPARER LES VIVANTS " ? COMMENT ÊTRE TENDU VERS LA POSSIBILITÉ OU DU MOINS S’EN RAPPROCHER ?

La culture nous ouvre à la compréhension, nous ouvre à l’émotion (le visage s’illumine), nous ouvre à l’admiration. Et ce sont des qualités qui nous permettent de mieux vivre. Ce qui est certain, c’est qu’effectivement quand nous entendons une merveilleuse symphonie de Ludwig van Beethoven, nous sommes meilleurs. Quand nous voyons un film où nous voyons même des criminels comme Le Parrain (ndlr Le Parrain, film américain en trois parties de Francis Ford Coppola) mais qui ont des sentiments humains, des sentiments d’honneur, nous sommes beaucoup plus ouverts que nous le sommes dans la vie quotidienne, lorsque nous méprisons les vagabonds, les criminels, etc. Quand nous voyons une pièce de Shakespeare, nous comprenons la complexité humaine. Toutes ces œuvres-là nous rendent meilleurs mais pendant un temps seulement. Après nous oublions.

Regardez, lorsqu’Adolf Hitler et ses sbires regardent la Neuvième symphonie de Beethoven, ils sont meilleurs mais ils l’oublient quand ils quittent la salle. Et dans le fond, le problème de la culture, c’est l’enracinement.

Je crois qu’il est très important justement que de très grandes œuvres nous marquent à l’âge où on peut se former, se transformer, comme à l’adolescence. Moi, je sais que les romans, les auteurs qui m’ont marqué comme Dostoïevski ou Tolstoï, c’était quand j’avais quatorze-quinze ans. Ils m’ont laissé une empreinte très profonde. Ils m’ont donné le sentiment de compassion pour la souffrance humaine. Je l’ai acquis à ce moment-là. Si je les avais lus à cinquante ans, ils m’auraient plu mais je n’aurais pas eu la même empreinte en moi.

Donc si vous voulez, la culture… ça n’empêche pas les personnes cultivées d’être aussi mesquines que les autres (sourire). Même souvent les grands écrivains sont dépassés par leurs œuvres. La personne de Louis-Ferdinand Céline est dépassée par la génialité de son œuvre. Je dirais même que La Recherche du Temps perdu de Marcel Proust dépasse ce petit mondain qui fréquentait les salons, les duchesses. Et cela nous ouvre au monde. D’ailleurs, il y a cette phrase qui nous dit en substance : la nature imite ce que l’œuvre d’art nous propose. C’est vrai que voir les beaux paysages du peintre Joseph MallordTurner ou d’autres, nous fait mieux aimer la mer, l’océan, etc.

Nous avons besoin de culture mais en sachant qu’elle ne nous rend pas automatiquement meilleurs, en sachant qu’elle nous rend meilleurs que si nous enracinons le message profond.

À QUELLES UTOPIES POUVONS-NOUS PRÉTENDRE, AUJOURD’HUI ?

Aujourd’hui, il ne faut pas prétendre à l’utopie. L’utopie, c’est l’image d’une société harmonieuse. C’est L’Utopie de Thomas More. Je dirais que le communisme a été utopique dans le bon sens, il pensait résoudre les problèmes humains et la souffrance humaine. À mon avis, nous n’avons pas besoin d’utopie parce qu’elle nous donne un rêve impossible de perfection, alors que nous vivons dans un monde imparfait mais nous devons espérer un monde meilleur. Une de mes phrases a été reprise dans la carte des militants du Parti démocrate italien : " Le renoncement au meilleur des mondes n’est pas le renoncement à un monde meilleur. "

Je pense que le vrai problème, c’est de faire une double critique : la critique du réalisme et la critique de l’utopie. Il y a des utopies bonnes et des utopies mauvaises. L’utopie mauvaise, c’est la perfection. L’utopie bonne, c’est de se dire que nous pourrions nourrir toutes les personnes sur la terre, nous avons tous les moyens techniques nécessaires. L’utopie bonne c’est de dire : mais enfin, aujourd’hui, il peut y avoir la paix sur terre, nous sommes après tout civilisés. Donc rêver à une paix universelle, rêver à une terre patrie, c’est une bonne utopie. Rêver à un monde parfait, c’est une mauvaise utopie.

Quant au réalisme… Bernard Groethuysen qui était mon maître en philosophie disait : " Être réaliste, quelle utopie ! Parce qu’on croit que le présent va demeurer, alors qu’il doit se transformer, qu’il y a sans cesse des forces souterraines qui le travaillent. Alors que le réalisme consiste non pas à s’adapter au réel mais à se transformer avec l’anima, avec le fait qu’on est animé par un espoir, celui d’un monde meilleur.

LORSQUE VOUS RÊVEZ, À QUOI RÊVEZ-VOUS ?

Ça dépend (rire espiègle) ! Mes rêveries sont innombrables et sont dans tous les domaines.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 29 août à Bruxelles. Merci à Paul Vermeylen et à l’équipe du Brussels Creative Forum.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« Il faut être proche de ce qu’on croit juste »

: " Le renoncement au meilleur des mondes n’est pas le renoncement à un monde meilleur. "

: " Être réaliste, quelle utopie ! "

Je n’ai pas encore rédigé mon commentaire ni rédigé mes notes de conférence.

MG

 

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