vendredi 11 septembre 2015

Réfugiés: l'Allemagne à l'aube d'une "transformation massive"

Le Vif

L'afflux record de réfugiés en Allemagne va provoquer des changements économiques et démographiques "massifs" dans un pays vieillissant qui rechigne à se définir comme un grand pays d'immigration, estiment des experts.


© Belga - CHRISTOF STACHE

Cette semaine, la chancelière Angela Merkel a prévenu son opinion que le pays de 80 millions d'habitants allait être "changé" par le phénomène.

Rien qu'en 2015, l'Allemagne devrait accueillir 800.000 candidats à l'asile. Un record en Europe, très supérieur au précédent de 1992, lorsque le pays avait accueilli 438.000 personnes en pleine guerre de l'ex-Yougoslavie. A moyen terme, l'Allemagne pourra accueillir 500.000 personnes par an, a même prédit mardi le vice-chancelier Sigmar Gabriel.

Cela va entraîner "une charge financière et une transformation massive de la société. Difficile de prévoir si cela conduira à du rejet ou à du progrès", estime dans un entretien à la chaine publique ARD Meinhard Miegel, chercheur en sciences sociales.

Les Allemands qui voudraient "se cramponner au monde qu'ils connaissent" n'auront d'autre choix que "de tenir compte de ces changements et, vraisemblablement, s'attendre à en souffrir", avertit-il.

Politologue à l'Université libre de Berlin, Hajo Funke, parle de son côté d'"un grand défi". Des "changements sont nécessaires" dans plusieurs secteurs, des structures d'accueil aux écoles, en passant par les critères d'admission des migrants ou les processus de formation, explique-t-il à l'AFP.

"DES CHANGEMENTS NÉCESSAIRE"

Beaucoup insistent sur le caractère inédit du phénomène: "nous n'avons encore jamais eu une telle situation en Europe (...) Nous allons devoir expérimenter", analyse M. Miegel, qui fait toutefois un parallèle avec l'après-guerre, lorsque 12 millions d'Allemands, expulsés des territoires d'Europe de l'Est, ont dû regagner un pays en ruines où ils n'avaient jamais vécu.

"De gros efforts ont été déployés pour les intégrer. Ce qui a rendu les choses plus simples, c'est qu'ils avaient le même fond culturel et parlaient la même langue", ce qui n'est pas le cas des réfugiés venus de Syrie ou d'Irak, dont très peu connaissent l'allemand, note-t-il.

Mais dans un pays vieillissant, le flux actuel de réfugiés pourrait contribuer, au moins en partie, à enrayer le déclin démographique de l'Allemagne qui, selon la Commission européenne, va passer d'ici 2060 à 70 millions d'habitants, mettant le système des retraites en grande difficulté.

L'apport des réfugiés sera aussi crucial pour le marché du travail de la première économie européenne, en manque de main d'oeuvre. "L'intégration en Allemagne a toujours fonctionné avec le marché du travail" et sur ce point, le pays "a un bon bilan", explique à l'AFP Orkan Kösemen, spécialiste des migrations à la Fondation Bertelsmann.

En revanche, pour la plupart des spécialistes, les changements culturels, sociétaux ou encore religieux restent difficiles à prévoir, même si en aucune façon "ils ne menacent la société allemande", estime M. Funke.

TURCS, YOUGOSLAVES, IRANIENS

Ainsi, on ignore combien de ces migrants, dont beaucoup viennent du Moyen-Orient, sont musulmans ni dans quelle mesure ils sont religieux, insiste M. Kösemen. Quatre millions de musulmans, surtout d'origine turque, vivent déjà en Allemagne, rappelle le chercheur.

Selon lui, leur apport démographique "ne va pas changer le caractère" fondamental de l'Allemagne, pays où 20% de la population a des origines étrangères et qui a absorbé sans problème depuis la guerre "plusieurs vagues d'immigration ou de réfugiés" (Turcs, ressortissants d'ex-Yougoslavie, Iraniens...)

Depuis plusieurs années, le pays "s'est modifiée", analyse M. Kösemen. "L'Allemagne, qui disait il y a 10 ans +nous ne sommes pas un pays d'immigration+, est devenue un pays qui dit +nous en avons la force+. Ca, c'est un changement".

L'afflux de réfugiés intervient en plein débat national sur l'immigration: le pays doit-il se doter d'une grande loi en la matière?

Les alliés sociaux-démocrates de Mme Merkel au gouvernement la réclament pour simplifier l'accès des réfugiés au marché du travail et faire de l'Allemagne un pays très officiellement ouvert à l'immigration. Mais nombre de conservateurs renâclent ou voudraient au contraire en faire un moyen de la contrôler sévèrement.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

REJET OU PROGRES ?

Cela va entraîner "une charge financière et une transformation massive de la société. Difficile de prévoir si cela conduira à du rejet ou à du progrès", estime dans un entretien à la chaine publique ARD Meinhard Miegel, chercheur en sciences sociales.

L’europe est à la croisée des chemins.

L’afflux de réfugiés vers l’Europe est la conséquence directe et indirecte de cinq siècles d’ingérence et de domination de la civilisation européenne dans le monde. La colonisation avait autrefois pour alibi d’apporter la civilisation aux barbares et aux peuples dits primitifs. C’est ce que prétendaient des colonisateurs tels que Cecil Rhodes, Jules Ferry (mais oui…) ou Léopold II. Certes, elle aura apporté le progrès mais aussi l’humiliation et l’exploitation. L’ingérence américaine au Vietnam, en Afghanistan et plus récemment en Irak, l’exploitation du continent africain et de l’Asie ont généré partout humiliation et mépris.

L’importation quasiment forcée de la démocratie dans ces pays n’a pas toujours eu des conséquences heureuses mais a entraîné un effet boomerang qui aujourd’hui atteint son paroxysme. L’ingérence de la modernité occidentale partout dans le monde a contribué à la création d’un vaste chaos. La jeunesse d’Occident, d’Orient, du Nadir et du Septentrion est désenchantée pour ne pas dire carrément déboussolée.

Le chômage des jeunes atteint plus de 50 % dans certains pays d’Orient et d’Occident de même que dans quelques quartiers de nos capitales occidentales et plus enore, sans doute, en Afrique. Désespérés, des centaines de milliers de jeunes Syriens, Afghans, Érythréens, Maliens fuient le malheur dans leurs pays et se jettent dans la diaspora au péril de leur vie. Ils, elles veulent à tout prix quitter l’enfer de leurs patries dévastées par la guerre ou les dictatures  pour rejoindre l’Europe et de préférence le Nord de l’ancien continent. Comment les en empêcher ? En instaurant des barrières, par la force, par la persuasion, par la corruption, ou alors par éducation ?

A l’évidence par l’éducation mais cela nécessitera une réforme en profondeur de nos systèmes d’éducation nationaux en Europe.

MG

 

 

"LES VANNES SONT OUVERTES"! UNE AUTRE VAGUE MIGRATOIRE LORGNE L'EUROPE

Le Vif

Égrenant nerveusement les grains de son chapelet, Mirwais fait la queue devant le bureau des passeports à Kaboul avec en main une lettre de "menace" des talibans: il espère rejoindre bientôt les milliers de réfugiés et migrants accueillis ces jours-ci en Europe.

© Belga

Les Afghans sont le deuxième plus important groupe de migrants clandestins, après les Syriens, à déferler via des filières de passeurs sur le continent européen, confronté du nord au sud à sa plus grande crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale.

Et cet afflux soudain, qui fait la une des médias internationaux et donne des maux de têtes à des pays européens peinant à harmoniser leur politique migratoire, suscite déjà de nouvelles vocations dans un Afghanistan empêtré dans la guerre et le sous-développement.

"Les vannes sont ouvertes, c'est notre meilleure chance d'atteindre l'Europe", lance ainsi Mirwais, qui travaillait comme traducteur pour l'armée américaine sur une base de la province de Kunar (est), largement infiltrée par les rebelles talibans.

Cet homme dans la vingtaine, qui comme nombre d'autres anciens traducteurs des forces occidentales se dit menacé par les insurgés, attend en vain depuis trois ans un visa spécial pour les Etats-Unis.

Lorsqu'il a vu cette semaine les images à la télévision de dizaines d'Allemands avec des pancartes sur lesquelles était écrit le message "Bienvenue aux réfugiés", Mirwais s'est dit qu'il y avait peut-être là une autre chance à saisir. Et s'est aussitôt précipité au bureau des passeports de Kaboul pour y renouveler le sien.

Son plan s'il n'obtient pas rapidement le sésame américain: payer des passeurs, dont le commerce fleurit ces jours-ci en Afghanistan, pour entamer une migration périlleuse de Kaboul à destination de l'Allemagne, en passant notamment par l'Iran et la Turquie.

"J'ai entendu dire qu'en Allemagne, on donnait la priorité aux Syriens, mais je pense que les Afghans ont aussi de bonnes chances", lance Mirwais en égrenant les billes de son chapelet musulman dans la longue file d'attente du bureau des passeports de la capitale afghane, encore récemment endeuillée par des attentats.

Avec le départ l'an dernier des forces de combat de l'Otan, qui soutenaient Kaboul face aux talibans, et les craintes d'un retour à la guerre civile, le nombre d'Afghans ayant demandé le statut de réfugiés dans les pays industrialisés a bondi de 65% en 2014, selon le Haut commissariat de l'ONU pour les réfugiés de l'ONU.

Et ces chiffres n'incluent pas les Afghans arrivés par des filières clandestines, plus de 50.000 depuis le début de l'année 2015 en Europe selon le HCR.

AYLAN, UN EXEMPLE PEU MARQUANT ?

Comme d'autres, les Afghans voient "les images de ceux qui ont atteint l'Europe" mais aussi les photos de ceux morts en chemin, comme celle d'AylanKurdi, Syrien de trois ans dont le corps sans vie gisant sur une plage a fait la une de la presse internationale, explique Richard Danziger, directeur pour l'Afghanistan de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Mais ils sont davantage "inspirés" par les premiers, car pour un migrant, "les images et histoires de ceux qui ont réussi marquent davantage que celles de ceux qui ont péri", dit-il à l'AFP.

L'ex-président Hamid Karzaï a ajouté sa voix à celle de nombreux responsables afghans implorant leur population à ne pas quitter le pays. "O jeunes Afghans, restez au pays, bâtissez-le... Le pays a besoin de vous", a-t-il déclaré dans un élan de patriotisme.

"Dire aux gens de ne pas partir ne fonctionne pas", rétorque M. Danziguer, qui appelle plutôt les autorités afghanes à parler directement à ceux qui sont tentés par l'exil.

Haji Popal, un Afghan de 65 ans, père de neuf enfants, a lui fait son choix: il est prêt à s'embarquer pour un périple en Europe. "Nous irons n'importe où nous serons les bienvenus. Que ce soit en Allemagne ou en Autriche, nous devons partir", martèle-t-il.

Mirwais, lui, transpire à grosses gouttes devant le bureau des passeports de Kaboul, où des migrants en devenir s'agglutinent dès 4H00 du matin ces jours-ci pour obtenir ou renouveler leurs papiers.

Il dit vivre sous la menace des talibans qui auraient épinglé à la porte de sa maison en 2012 une lettre explicite: "Nous allons te décapiter pour avoir travaillé avec les infidèles étrangers", peut-on lire sur ce bout de papier dont lui seul sait s'il est authentique.

Avec AFP

 

 

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