samedi 24 octobre 2015

La citoyenneté n’est pas la victoire d’un camp contre l’autre

Eric Burgraff

Le Soir

Début 2015, les attentats de Paris ont rappelé l’urgence de (ré)apprendre aux jeunes les notions de vivre-ensemble. L’édito d’Eric Burgraff.



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Tout est né durant l’été 2014 quand le nouveau gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a surpris tout le monde en annonçant l’instauration prochaine d’un cours de citoyenneté. Bien que timide – au départ seules les écoles officielles étaient concernées et on parlait de commencer par les plus jeunes - l’idée était ambitieuse. Ambitieuse parce qu’elle mettait partiellement un terme à la ségrégation des gamins sur base de leur appartenance réelle ou supposée à un courant philosophique. Ambitieuse aussi parce que le cours devait être doté de référentiels incluant un « apprentissage des valeurs démocratiques, des droits de l’homme, du vivre-ensemble et une approche historique des philosophies des religions et de la pensée laïque ». La totale.

La totale… mais l’accouchement fut compliqué. C’est au forceps que la majorité PS-CDH a obtenu l’indispensable consensus pour bétonner le processus de création d’un véritable cours de philosophie et de citoyenneté. Force est de reconnaître pourtant que le bébé est plus fort qu’annoncé. Début 2015, les attentats de Paris ont rappelé l’urgence de (ré)apprendre aux jeunes les notions de vivre-ensemble, de proposer un cours qui fasse tomber les œillères et n’enferme plus les élèves dans leurs convictions.

UN COURS DE MORALE NEUTRE

Quelques semaines plus tard, en Belgique, la Cour constitutionnelle s’est invitée dans l’agenda politique francophone en décrétant que le cours de morale n’était pas neutre, confondant ses enseignants avec des militants de la laïcité. Soit. La surprise passée, on a imaginé une rustine provisoire (l’encadrement pédagogique alternatif) avant d’en profiter pour donner un coup d’accélérateur à l’accord de gouvernement : non seulement, l’éducation à la citoyenneté deviendra un véritable « cours de philosophie et de citoyenneté », mais il s’imposera à l’ensemble des réseaux (moyennant des modalités différentes) tout en doublant la mise pour les élèves dispensés.

Le satisfecit ne doit cependant pas faire oublier quelques écueils. Si PS et CDH ont utilisé le forceps pour mener l’affaire à bien, c’est parce qu’elle a vu s’exacerber au passage bien des sensibilités. Il serait hasardeux par exemple de brandir une victoire des laïquards contre les tenants des religions, particulièrement dans une Belgique où l’enseignement catholique brasse bien plus large que le réservoir de croyants.

Ce serait d’autant plus hasardeux que le risque de voir des élèves de l’officiel se déplacer vers des écoles confessionnelles beaucoup plus enfermantes sur les convictions serait alors bien réel.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« COMMENT N’AVOIR PAS VU QUE LE PREMIER PIÈGE CONSISTAIT À VOULOIR IMPOSER LE COURS DE CITOYENNETÉ À TOUS LES RÉSEAUX. » (C.W/)

 

On le sait, l’enseignement de Communauté française coûte cher et n’est pas d’une extraordinaire efficacité. Il serait plutôt réputé inégalitaire et susceptible de reproduire les discriminations sociales. Supprimer les cours religieux et philosophiques dans l’enseignement officiel parait, au premier regard, une excellente idée. Incontestablement, une telle décision est de nature à faire de grosses économies. Certes, mais aussi à faire disparaître des emplois ce que les syndicats ne sauraient accepter. 

A y regarder de plus près, le décret serait désastreux pour l’enseignement public, comme le montre la très pertinente analyse de Claude Wachtelaer que très volontiers je fais mienne et soumets à votre réflexion critique

Le décret créant le cours de citoyenneté a été voté, dans un certain enthousiasme, cette semaine. Comme toujours en matière d’enseignement ce texte est un compromis, et, comme trop souvent, ce compromis sera défavorable aux défenseurs de la laïcité. Ce qui est grave ici c’est que l’ampleur de la défaite qui s’annonce. 

Le moins qu’on puisse dire, « c’est qu’il serait hasardeux de brandir une victoire des laïquards contre les tenants des religions » (Le soir)

L’analyse de Claude Wachtelaer ancien maître de morale et inspecteur pédagogique retraité est celle d’un technicien de l’organisation scolaire en Communauté française. Ses conclusions sont selon nous irréfutables.

MG

 

COURS DE CITOYENNETÉ, DÉFAITE LAÏQUE ? 

 

Le décret créant le cours de citoyenneté a été voté, dans un certain enthousiasme, cette semaine. Comme toujours en matière d’enseignement ce texte est un compromis, et, comme trop souvent, ce compromis sera défavorable aux défenseurs de la laïcité. Ce qui est grave ici c’est que l’ampleur de la défaite qui s’annonce. 

À cette occasion, Le Centre d’Action laïque a publié le communiqué de presse suivant :

« Le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’apprête à voter ce mercredi un décret "relatif à l’organisation d’un cours et d’une éducation à la philosophie et à la citoyenneté".

 

La Déclaration de politique communautaire, ciment de la coalition au pouvoir, prévoyait de remplacer une des deux heures de religion ou de morale par un cours de citoyenneté dans l’enseignement officiel. Il n’est donc pas négligeable d’avoir obtenu dans le dernier compromis gouvernemental la mise en place d’un véritable cours de deux heures pour ceux qui demanderont la dispense de l’heure de religion ou de morale.

 

Si ce progrès - pour autant qu’il se réalise - est à saluer, le projet de décret qui sera soumis au vote du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne paraît toujours pas à la hauteur des enjeux.

 

Parmi les nombreux écueils (procédure dérogatoire et délai prévu pour créer ces cours, exonération pour le réseau privé de devoir dispenser-lui- un véritable cours …), relevons-en deux.

 

Primo, l’article 5 du projet énonce qu’"à partir de la rentrée scolaire 2020-2021, les enseignants des cours philosophiques devront obligatoirement avoir un titre pédagogique pour dispenser le cours de philosophie et de citoyenneté ou l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté". Est-ce à dire que des "professeurs" dépourvus de tout titre pédagogique pourront "enseigner" en Fédération Wallonie-Bruxelles? Qu’un professeur de cours philosophique nommé pourra donner le futur cours, à tous les élèves, sans posséder de titre pédagogique? Imaginerait-on un seul instant laisser un élève dans une classe de mathématiques dont le professeur serait dépourvu de tout titre requis? Nous comprenons bien le souci de maintenir l’emploi, mais pas au détriment de l’enseignement et de l’intérêt des enfants.

 

Et, surtout, comment procéderont les professeurs accrédités par les différents cultes pour aborder les questions de philosophie et de citoyenneté en s’émancipant des positions adoptées par ceux-là mêmes qui les ont nommés? Prenons un exemple simple de sujet citoyen: les attaques contre l’IVG en Europe. Un professeur de religion pourrait-il en parler sereinement si le chef du culte qui l’a nommé a clamé haut et fort que l’IVG est un péché mortel? Poser la question, c’est y répondre…

 

C’est, rappelons-le pour cette raison que le CAL n’a jamais souhaité s’impliquer dans la nomination des professeurs de morale et ne le demandera jamais. Le cours de morale n’est pas "un cours de religion parmi les autres" et n’a jamais été organisé comme tel. L’organisation et l’inspection des cours de morale non confessionnelle ont toujours été laissées aux seuls pouvoirs publics: les maîtres de morale sont recrutés et nommés par les pouvoirs organisateurs et les programmes définis par la Communauté française.

 

Second écueil, tous les élèves de l’enseignement officiel bénéficieront d’un cours commun d’une période, mais ils continueront à être séparés pour la seconde heure entre, désormais, 7 options: religion (catholique, islamique, israélite, protestante, orthodoxe), morale non confessionnelle ou "deuxième heure de cours de philosophie et de citoyenneté". L’objectif de mettre fin à une organisation complexe, coûteuse, séparant les enfants n’est absolument pas rencontré. Le maintien de cette heure de religion ou de morale, avec la possibilité de dispense, vient encore compliquer l’organisation de l’école publique.

 

Différents acteurs du monde enseignant, réunions au sein du Centre d’étude et de défense de l’école publique (CEDEP), avaient formulé une proposition plus simple: instaurer un cours de philosophie et de citoyenneté de 2h obligatoire pour tous les élèves tout en proposant, de manière optionnelle et à la demande, un cours de religion ou de morale non confessionnelle hors grille.

 

La Constitution aurait été parfaitement respectée, l’intérêt supérieur de nos enfants aussi.

 

À l’heure où notre société vit de trop nombreux replis communautaires sur une base confessionnelle, l’école doit être un outil majeur d’émancipation et de citoyenneté qui permette de conjuguer les différences sans les opposer. Puissent nos responsables politiques ne jamais l’oublier. »

 

Ce texte ne peut manquer de surprendre ceux d’entre nous qui connaissent bien les subtilités de l’organisation de l’enseignement et donc des pièges potentiels que recèle toute  initiative législative dans une matière aussi sensible que celle des ‘cours philosophiques’.

 

Manifestement le CAL ne mesure pas l’ampleur du mauvais coup que l’on vient de jouer au cours de morale et, accessoirement à l’enseignement officiel. On ne peut pas dire que le communiqué exprime une grande indignation. Il soulève certes quelques questions pertinentes et tente de mettre en garde par rapport à des dérives. Mais, grosso modo, le communiqué considère malgré tout le compromis comme un progrès par rapport à la situation ancienne, ce qui témoigne soit d’une bonne dose d’optimisme, soit d’un grand aveuglement.

 

À juste titre, le CAL remarque que le nouveau système ne répond pas à l’une des critiques majeures faites à l’organisation actuelle : la séparation des élèves entre  les différents cours, qui est maintenue. À juste titre aussi,  le communiqué pointe du doigt la question du rôle futur des professeurs de religion dans ce nouveau système. Mais c’est dans ce domaine-là que le manque de compétences techniques des rédacteurs limite la pertinence de l’analyse et enlève à ce texte le punch qu’il aurait dû avoir.

 

C’est dans l’enseignement primaire que l’impact négatif du décret se fera le plus sentir. Le CAL fait semblant d’ignorer un élément essentiel : l’exigence de la CSC relative à l’emploi, exigence que la CGSP ne contredira pas (le front commun – comme dans d’autres dossiers – passera avant le positionnement philosophique). Cette exigence est d’ailleurs déjà rencontrée dans le décret puisque les profs de cours de religion pourront donner le cours de citoyenneté, même sans titre pédagogique, au moins jusqu’en 2020. 

Bien des gens trouveront que cette solution est raisonnable et sociale. Sauf que … . 

Sauf que pour compenser les pertes d’heures que le nouveau système  va générer les profs de religion vont DEVOIR se rabattre sur le cours de citoyenneté, alors que les maîtres de morale, eux, vont POUVOIR le faire, mais disposent de solutions alternatives, d’une sortie de secours qu’ils risquent d’être nombreux à emprunter. En effet, les maîtres de morale sont, en grande majorité, des instituteurs et ils sont nommés dans leur pouvoir organisateur. Aujourd’hui, ils acceptent déjà des conditions de travail difficile (trois ou quatre écoles pour avoir un horaire complet avec, en zone rurale ou semi-urbaine, la contrainte supplémentaire des déplacements (non indemnisés). J’ai été maître de morale de 1973 à 1989, je n’ai jamais travaillé sur plus de 2 écoles. Je suis un laïque engagé et militant, mais je ne suis pas certain qu’entre un horaire aussi inconfortable et un titulariat mon attachement à la laïcité aurait pris le dessus. Or les maîtres de morale, surtout dans les zones où la pénurie d’instituteurs est endémique (Bruxelles, entre autres) pourront demander un changement de fonction, les jeunes enseignants demander un  titulariat plutôt que d’accepter un emploi  de maître de morale. Par qui les vides ainsi créés seront-ils comblés, par les profs de religion, évidemment. Mettez-vous à la place du prof de religion israélite, protestante ou orthodoxe qui se promène aujourd’hui dans six écoles et à qui on proposera un horaire complet sur 2 ou 3 écoles ? 

 

Et pour le cours de morale même, il n’y a aucune raison de rester serein. Je rappelle à cet égard les dispositions de l’article 10 de la loi du 29 mai 1959 qui prévoient que : « Dans l'enseignement primaire officiel, le cours de morale non confessionnelle est confié par priorité à un titulaire d'un diplôme délivré par un établissement d'enseignement officiel, dont le porteur a, si possible, suivi pareil cours de morale. »

On sait donc, depuis longtemps, que rien n’empêche en fait de confier le cours de morale à un professeur diplômé d’une Haute école du réseau libre confessionnel qui aurait, de surcroît, suivi un cours de religion pendant toute sa scolarité primaire et secondaire. On ne voit pas bien que le CAL se préoccupe de ce problème puisque le communiqué a plutôt l’air de se réjouir de ce que  « le CAL n’a jamais souhaité s’impliquer dans la nomination des professeurs de morale et ne le demandera jamais. » Cette affirmation a au moins un mérite puisqu’elle fait la démonstration de l’amnésie dont souffrent les responsables de la communication de cette institution. Plusieurs documents produits par le CAL dans les années 80 montrent, au contraire, que la question du recrutement des enseignants de morale était au centre des préoccupations à l’époque. 

Incontestablement donc la laïcité et les défenseurs de l’enseignement officiel subissent, comme avec le Pacte scolaire, une défaite majeure dont – au contraire de ce qui s’était passé en 1958 – ils n’ont même plus le courage de s’indigner. Et voilà les raisons de la défaite :

Même ramené à une heure semaine au lieu de deux, le système des cours philosophiques est maintenu. 
L’introduction du cours de citoyenneté à raison d’une heure hebdomadaire aggrave la confection des horaires et, par voie de conséquence l’impact, déjà négatif dans l’ancien système, sur l’organisation des horaires.
L’enseignement catholique, bien retranché derrière sa spécificité, pourra maintenir ses deux heures de cours de religion  et diluera la citoyenneté dans la grille de ses autres cours.
Les concessions accordées à la CSC en matière de période transitoire et de préservation de l’emploi ouvrent la porte à la présence accrue des professeurs de religion pour donner le cours de citoyenneté.
La dégradation des conditions de travail des professeurs de cours philosophiques poussera de nombreux maîtres de morale à devenir ou redevenir titulaires de classe.
L’effet conjugué de la pénurie et les dispositions législatives (inchangées depuis 1959) renforcera l’attribution des emplois de maître de morale à des diplômés du libre confessionnel. 
Les pauvres profs de morale qui se croyaient aux avant-postes de la laïcité se retrouvent lâchés par une institution dont le mot d’ordre semble être ‘circulez, y rien à voir’.
La généralisation du cours de citoyenneté (deux heures pour tous les élèves dans tous les réseaux) se réalisera … en 2060, peut-être. 

Comment n’avoir pas vu que le premier piège consistait à vouloir imposer le cours de citoyenneté à tous les réseaux. Le SEGEC aurait peut-être été moins virulent si on s‘était limité à l’enseignement officiel, mais la stratégie – brillamment mise en place par la ministre – ne  pouvait aboutir qu’à la situation actuelle.

Voilà ce qui arrive quand le pseudo pilier laïque oublie son histoire, accepte les compromis (comme les partis qui le financent) et échangent ses idéaux contre un plat de lentilles. La laïcité organisée, qui se rêvait comme un contre-pouvoir, se retrouve – notamment en pratiquant avec beaucoup d’habileté la langue de bois – dans un courant ‘mainstream’  ou la consigne semble être ‘pas de vagues’.

Claude Wachtelaer (Blog Prométhée)



COURS DE CITOYENNETÉ: LES PROFS INQUIETS POUR LEUR EMPLOI

Le Soir  

Le décret officialisant la création du cours doit être voté ce mercredi. A long terme, des postes vont disparaitre





 

La Fédération Wallonie-Bruxelles doit voter ce mercredi l’instauration du cours de philosophie et citoyenneté. Le texte est majeur pour la législature mais à l’heure du vote, peu d’idées ont finalement été tranchées. Les contours du cours ont certes été dessinés et un calendrier établi : une heure (rognant sur l’enseignement de religion/morale) pour les élèves du primaire dès la rentrée 2016, le secondaire suivra dès 2017. Mais de nombreuses questions restent en suspens : qui assurera les cours ? Comment former les profs ? Comment gérer les emplois du temps des enseignants ?

Dans le réseau officiel, surtout, où les cinq religions et la morale sont enseignées, le décret peut faire très mal. La ministre Joëlle Milquet assure que « les emplois actuels seront donc préservés  ». A long terme, pourtant, 1.000 emplois pourraient être impactés, estime la CSC Enseignement.

 

 

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