dimanche 15 novembre 2015

Boualem Sansal : "La France laïque, adversaire majeur des islamistes"

 Par Patrice De Méritens

 Figaro



Avant les attentats de vendredi qui ont frappé Paris, l'auteur de 2084 avait accordé un entretien au Figaro Magazine dans laquelle il analyse la montée de l'islamisme radical en France.

 


LE FIGARO MAGAZINE. - Craignez-vous l'islamisme pour la France?

Boualem SANSAL. - C'est en écrivant Le Village de l'Allemand, qui suggère un lien entre islamisme et nazisme, tout à fait démontrable, que j'ai étudié le phénomène de l'islamisation en marche dans certaines banlieues en France. Je me suis rendu chez les habitants, chez des parents et des amis de ces jeunes de banlieues, j'ai observé l'action prosélyte des «grands frères» et vu ce qui se passait dans leurs mosquées. Le départ des non-musulmans de ces quartiers renforce la communautarisation et l'enfermement et, partant, l'influence des islamistes qui, peu à peu, remplacent l'islam traditionnel pacifique et très solidaire par un islam tout bizarre, bricolé n'importe comment, nerveux, agressif, prêché par des imams de circonstance, des ignorants tout juste capables de répéter «Allah Akbar». La communauté se trouve prise dans un islam de posture, grotesque, qui s'affiche, avec cette tenue-uniforme, port de la barbe et veste sur la gandoura, qui s'affiche dans le dessein de faire peur et d'attirer les petits durs du quartier.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QUE LES MUSULMANS SE TAISENT FACE À LA MONTÉE DE L'ISLAMISME?

Si la laïcité est bonne pour les Français car elle correspond à leur histoire, partout ailleurs, elle est peu compréhensible, à commencer notamment par l'Allemagne… Pour les musulmans pratiquants, c'est encore plus aigu, la laïcité est inintelligible et même choquante. Dès que le mot en est prononcé se déclenche chez beaucoup d'entre eux une alerte, ils ressentent le mot comme une agression, une injonction à abandonner leur religion. On a beau leur expliquer qu'il s'agit d'une sauvegarde des libertés, d'une méthode du vivre ensemble, un autre tiroir s'ouvre aussitôt qui dit: «Ruse! Complot! Complot néo-colonial!» Il faudrait sans doute remplacer le mot «laïcité» par l'expression «vivre-ensemble», lequel ne signifie pas seulement que l'on doit s'obliger à s'adapter au pays d'accueil, mais que lui aussi a à apporter sa part dans le vivre-ensemble, autrement dit qu'il se montre flexible, tolérant. Le mot laïcité est dur pour ceux qui s'affirment dans leur islam, c'est une sorte de déclaration de guerre qui renvoie immédiatement au fantasme de la croisade: on veut nous dissoudre, on ne veut pas de nous… Telle est l'une des raisons du silence que l'on reproche aux musulmans de France par rapport à l'islamisme qui, lui, sait jouer avec habileté de l'épouvantail de l'islamophobie et du racisme anti-arabe.

COMMENT VOYEZ-VOUS L'AVENIR DE L'ISLAM SUR LE TERRITOIRE FRANÇAIS?

Il se réglera dans la confrontation entre «l'islam de France» et «l'islam en France». La France, initiatrice de la laïcité, pays d'athées identifié comme adversaire majeur au sein de l'Europe par les islamistes, est pour l'heure un terrain de confrontation entre «l'islam de France» qui tente de naître, avec une sorte de faux clergé initié au temps de Nicolas Sarkozy ministre de l'Intérieur, et «l'islam en France», poste avancé de l'islam traditionnel qui a vocation de porter la parole d'Allah partout sur terre. Quel islam gagnera? Et quel crédit accorder à l'islam de France? L'État a bien essayé de créer des institutions, mais sans succès du fait d'un évident défaut de représentativité et de légitimité théologique de leurs membres. Nous n'avons donc pour l'heure qu'un islam en France, atomisé, fonctionnant entre relations individuelles et relations de quartier, mais piloté par des ambitions qui dépassent de loin les considérations françaises - un islam qui s'est compliqué de l'islamisme…

Le jour où il y aura un islam de France véritablement représentatif porté par des personnalités légitimes, modérées et respectueuses de la République, et il en existe, tels l'imam de Bordeaux, le mufti de Marseille et d'autres encore, à côté de penseurs puissants tel Abdennour BidarGhaleb Bencheikh, qui peuvent aider à faire émerger cet islam de France dont rêve la majorité des musulmans de ce pays, il n'y aura alors pas besoin de la «spécificité musulmane au sein de la République», qui ne saurait être que contre-productive. Les musulmans seraient intégrés, y compris religieusement, dans la société française, au même titre que les autres communautés religieuses. Mais si c'est l'islam en France qui l'emporte, comme cela semble être la tendance, il sera en conflit avec tout le monde, les musulmans qui ne le reconnaissent pas et les institutions françaises. Telle est, selon moi, la situation aujourd'hui.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

TERRIFIANT


Si c'est l'islam en France qui l'emporte, comme cela semble être la tendance, il sera en conflit avec tout le monde, les musulmans qui ne le reconnaissent pas et les institutions françaises.

Chacun devrait avoir lu 2084 de Boualem SANSAL. Un très mauvais moment à passer mais une lecture nécessaire en ces temps troublés. Une riche et belle écriture au demeurant.

 

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