mardi 24 novembre 2015

C’est pas moi c’est lui… Le jeu dangereux de la presse française

La Libre

FRANCIS VAN DE WOESTYNE 


Un commentaire de Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef.

La presse française, plus précisément parisienne, se déchaîne ces derniers jours, sur la Belgique. À lire les reportages et éditoriaux, à entendre les émissions matinales, notre pays serait devenu “le berceau du terrorisme européen”, “une fabrique djihadiste”, une “Nation sans État”, “un Belgikistan”…

“Le Monde”, une référence, d’ordinaire nuancée dans ses analyses, fige la Belgique dans un portrait au vitriol. “ Au cœur de l’Europe, la sympathique Belgique est devenue une plaque tournante du djihadisme. Le pays”, écrit l’éditorialiste “doit se ressaisir”. Pour mieux enfoncer ces voisins insouciants, l’auteur rappelle : “ Il aura fallu qu’il connaisse la terrible affaire Dutroux, dans les années 90, pour qu’il réforme enfin sa police et sa justice”. 

Nous n’avons évidemment pas attendu qu’une partie de la rédaction du “Monde” débarque à Bruxelles pour dénoncer les failles des services belges dans la lutte contre le terrorisme, le laxisme coupable dont avait fait preuve l’ancien bourgmestre de Molenbeek, Philippe Moureaux, le manque de coordination entre les pays européens dans la traque aux djihadistes. 

On ne peut évidemment nier que les attentats de Paris aient été décidés en Syrie, organisés en Belgique et perpétrés en France. Mais l’information a ses droits. Oui, il y avait des Belgo-Marocains, parmi les terroristes. Mais il y avait aussi des ressortissants français, vivant en Belgique. S’il est exact que plusieurs auteurs d’attentats sont passés par Bruxelles ou par Molenbeek, d’autres n’ont jamais quitté l’Hexagone sauf pour aller “se former” en Syrie. Des djihadistes, dont Nemmouche, ont été radicalisés dans les prisons françaises. Et Dutroux ? Que vient-il faire là dedans ? Faut-il que l’on reparle de l’affaire d’Outreau ?

La condescendance française n’a pas de limites. “Loin d’isoler la Belgique, il faut l’aider à se protéger et c’est ce que font les services français”, écrit Le Monde. C’est sans doute oublier un peu vite que ce sont les renseignements des services belges et marocains qui ont permis de localiser la planque d’Abaaoud à Saint-Denis. Tiens mais comment est-il parvenu à quitter la Syrie pour revenir à Paris, celui-là ? Il y a une explication : la France s’oppose toujours fermement à toute idée de PNR européen – le fichier des données des voyageurs aériens – lui préférant un PNR national. Et elle continue à refuser tout échange automatique d’informations entre les PNR nationaux. Avec de telles réticences, la traque aux terroristes n’est pas gagnée. 

Reconnaissons-le : cet exercice – c’est pas moi, c’est lui…– a quelque chose d’un peu minable. On en est bien conscient. Il y a eu des failles partout. Et il est un peu vain de vouloir sans cesse rejeter la responsabilité des attentats de Paris sur d’autres pays amis. Ce petit jeu est d’ailleurs bien ce que cherche Daech : diviser, diviser diviser. En accablant les Belges de tous les maux, certains commentateurs sont tombés dans le piège tendu.

On le répète. Il n’est pas question ici de gommer certaines responsabilités et réalités belges, les lourdeurs institutionnelles qui peuvent gêner des enquêtes. Mais les critiques seraient plus faciles à accepter si elles venaient d’un État infaillible, un État qui serait un modèle du vivre ensemble et de l’intégration. Si c’était le cas, le FN, parti raciste, xénophobe, anti-européen, ne serait pas le premier parti de France. Mais sans doute les responsables du FN ont-ils été formés en Belgique ?




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

NOTRE CAPITALE CHAOTIQUE ?


A juste titre, l’éditorial brutal du Monde a chatouillé la fibre belgicaine de l’éditorialiste de la Libre Belgique.

Reste à savoir s’il y a vraiment de quoi s’indigner ?

Il y a deux manières d’appréhender cet édito : soit en le regardant de Paris, soit en l’abordant à partir de Bruxelles ce que fait Van de Woestyne sur le ton de la vierge effarouchée.

Le discours auto justificatif de Philippe Moureaux qui fut pendant 20 ans bourgmestre de la commune désormais le plus souvent citée dans la presse internationale est impressionnant d’aplomb et d’autosatisfaction face au bilandésastreux de sa gouvernance.  « Un fait est plus têtu qu'un lord-maire » avec Moureaux c’est le contraire qui est vrai. Mais le proverbe ne ment pas, « Un fait est, à la fin, toujours plus fort qu'un lord-maire ».

Le laxisme toléré par Philippe Moureaux et les siens à l’égard du discours radical dans et autour des mosquées de sa commune est tout sauf une fiction, plutôt une affliction si on me permet ce lamentable calembour.

Le Monde a une réputation de sérieux à défendre et il s’y emploie depuis sa fondation souhaitée par Charles De Gaulle. Le Monde se trompe-t-il vraiment lorsqu’il parle de notre capitale chaotique ? Trouvez-moi un seul Bruxellois capable de démontrer le contraire.

On ne le trouvera pas et c’est bien le problème. Les media flamands ont beaucoup et longtemps critiqué la gouvernance bruxelloise avec ses 19 barons locaux obsédés par leurs privilèges de suzerains féodaux que  Philippe Moureaux n’était pas le dernier à savourer pleinement en régnant sur decommunautés vassales pas toujours très catholiques. Bon nombre d’excès fondamentalistes ont été tolérés au prix d’une allégeance sans faille et d’une grande fidélité électorale garantie par un arrosage de subsides régulier aux organisations ainsi soumises. Le maïorat de Molenbeek, pensaient Moureaux et les siens, vaut bien un prêche salafiste.  On mesure aujourd’hui l’ampleur du désastre et ce n’est pas la frêle Françoise Schepmans qui aura la carrure pour nettoyer les écuries d’Augias comme on disait quand on avait fait ses humanités. Bruxelles la chaotique a été plongée dans un coma artificiel par un gouvernement à majorité N-VA, de crainte d’une vague d’attentats. Redoute-on une attaque chimique ou bactériologique dans nos métros sous-terrains comme le suggère une rumeur tenace ? Et comme le gouvernement ne communique plus, les bruits courent plus vite encore que les terroristes en cavale. Combien de terroristes en fuite ? On ne nous dit pas tout ; on déclare le couvre-feu comme sous l’occupation mais sans justification précise.

 

C’est que et on ne saurait le nier : le pays fournit le plus gros contingent des combattants européens en Syrie. Des groupes y ont profité de la trop grande tolérance d’autorités municipales, régionales ou fédérales surtout soucieuses de ne pas troubler la paix civile. L’islam y est financé par des puissances étrangères, en particulier l’Arabie saoudite. Des mosquées et des imams, bien identifiés mais rarement inquiétés, ont pu y tenir des propos hostiles, tandis que des apprentis djihadistes se fondaient dans l’anonymat de quartiers échappant de fait au contrôle des autorités.

Tout ceci est de notoriété publique et voici que le Monde découvre que le roi est nu. Pas le roi des Belges, bien entendu. Les Bruxellois, les Belges, tous les Belges, y compris les politiques au pouvoir en sont conscients. Mais comme le souligne avec pertinence le Monde Une sorte d’union nationale, assez rare, s’est formée pour ne pas mettre en cause la responsabilité de tel ou tel. Et pour cause : le système des coalitions fait que, depuis l’émergence du terrorisme islamiste, à peu près toutes les formations démocratiques ont participé au pouvoir et pourraient en être jugées coresponsables.

Difficile de contester qu’il règne sur le landerneau politique une bien singulière omerta sur cette question.

Enfin et surtout, comment nier que  même s’ils n’ont pas été les seuls, les services belges ont échoué à déjouer des attentats fomentés en partie à Bruxelles. Faut-il s’étonner qu’après trois journées de black out total et d’opérations policières massives et apparemment musclées on ait relâché 14 suspects arrêtés sur quinzeMaigre moisson. Mais peut-être ne nous dit-on pas tout.

Très bien, on ferme les écoles au nom du principe de précaution et on fait quoi des élèves ? Ils restent seuls à la maison avec bonne maman ? Ou à la rue peut-être ? Et cela va durer combien de temps ?

Deux paras par école ? Pourquoi pas ? Leur faire prendre l’air plutôt que de les laisser moisir en caserne ? A la guerre comme à la guerre.

Le mot est lâché, celui qu’on n’ose pas prononcer mais qu’on prononce quand même et de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. Mais la guerre contre qui ? Contre d’introuvables terroristes ? Sont-ils vraiment introuvables ou simplement fondus dans les communautés où ils bénéficient de toutes les complicités ? Jan Jambon, le bien nommé, veut nettoyer Molenbeek comme Sarko voulait autrefois, quand il occupait le même poste que lui, karcheriser les banlieues. On lui souhaite bonne chance.

Reste ceci : Confondant régionalisation et efficacité, cet Etat sans nation prend le risque de devenir progressivement une nation sans Etat. J’avoue en tant que Belge ne rien comprendre à cette jolie phrase. Faut qu’on m’explique un peu

Régionalisation est un mot qui écorche les oreilles de tout Français jacobinniste par tradition.  Certes la nation belge est introuvable et on le sait depuis Jules Destrée La vérité, la grande et horrifiante vérité : "Il n'y a pas de Belges, mais des Wallons et des Flamands." » « Sire (...) Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n'y a pas de Belges. »

En revanche affirmer qu’il n’y a pas d’Etat en Belgique est une sottise plus qu’une boutade. Il est dur d’être belge aujourd’hui et plus difficile encore de s’affirmer Bruxellois. Non peut-être ?

MG

 
 

 

LA BELGIQUE, UNE NATION SANS ETAT ?

LE MONDE 


Editorial du « Monde ». Les Belges sont nos amis, nos frères. On aime leur humour, lorsque, ville morte et métros fermés pour cause d’alerte terroriste maximale à Bruxelles, leur dessinateur Geluck écrit : « Le kamikaze belge étonnant de lucidité : je vais me faire sauter, une fois. » En bon jacobin, on s’étonne de la vacance régulière du pouvoir et de leurs sept Chambres parlementaires. Et l’on admire, dans leur capitale chaotique, leur engagement européen indéfectible.

Pourtant, alors que la traque des auteurs des attentats de Paris se poursuit, il faut se rendre à l’évidence : au cœur de l’Europe, la sympathique Belgique est devenue une plaque tournante du djihadisme.

Une bonne partie des terroristes de Paris et le coordinateur présumé des attentats, Abdelhamid Abaaoud, venaient de Belgique. L’auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, l’an dernier, le tireur désarmé du Thalys cet été, ou, naguère, certains auteurs des attentats de Madrid (2004), sans oublier les assassins en Afghanistan du commandant Massoud en 2001 : tous ont vécu ou sont passés par le royaume, échappant le plus souvent au radar de ses services de renseignement.

Base logistique du terrorisme international, la Belgique est aussi devenue un centre d’endoctrinement et de recrutement. Rapporté à sa population, le pays fournit le plus gros contingent des combattants européens en Syrie. Des groupes y ont profité de la trop grande tolérance d’autorités municipales, régionales ou fédérales surtout soucieuses de ne pas troubler la paix civile. L’islam y est financé par des puissances étrangères, en particulier l’Arabie saoudite. Des mosquées et des imams, bien identifiés mais rarement inquiétés, ont pu y tenir des propos hostiles, tandis que des apprentis djihadistes se fondaient dans l’anonymat de quartiers échappant de fait au contrôle des autorités.

 

 

UNE SORTE D’UNION NATIONALE S’EST FORMÉE

Ces rappels ne doivent pas faire oublier que, depuis quinze ans, les services belges de l’antiterrorisme ont démantelé des réseaux, empêché des attentats et permis des dizaines de procès. C’est en arguant de ces résultats que les autorités du pays ont rejeté les critiques du gouvernement français, qui soulignait les lacunes de la Belgique. Certes. Mais, même s’ils n’ont pas été les seuls, les services belges ont échoué à déjouer des attentats fomentés en partie à Bruxelles.

Une sorte d’union nationale, assez rare, s’est formée pour ne pas mettre en cause la responsabilité de tel ou tel. Et pour cause : le système des coalitions fait que, depuis l’émergence du terrorisme islamiste, à peu près toutes les formations démocratiques ont participé au pouvoir et pourraient en être jugées coresponsables.

Loin d’isoler la Belgique, il faut l’aider à se protéger et c’est ce que font les services français. Mais le pays doit se ressaisir. Il aura fallu qu’il connaisse la terrible affaire Dutroux, dans les années 1990, pour qu’il réforme enfin sa police et sa justice. L’épreuve du terrorisme doit le conduire à renforcer sa sécurité, qui est celle de tous les Européens, et à s’interroger – comme la France – sur ses défaillances en matière de prévention et d’intégration.

Le pays a beau avoir retrouvé une certaine stabilité, il reste prisonnier d’un débat institutionnel que l’on a pu trouver pittoresque mais qui tourne au tragique et qui lui a fait perdre de vue l’importance de ses missions régaliennes. Confondant régionalisation et efficacité, cet Etat sans nation prend le risque de devenir progressivement une nation sans Etat.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

 

 

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