dimanche 15 novembre 2015

LE PLUS GRAND DÉFI

Par Laurent Joffrin, Directeur de la publication de Libération 


Rue Bichat, ce vendredi soir. Photo Edouard Caupeil

 


C’est bien la France, sa politique, son rôle international, qui sont visés par les tueurs, non pas dans des attentats ciblés comme celui de Charlie Hebdo ou de l’Hyper Cacher, mais au moyen d’une cruauté indistincte, déchaînée pour inspirer la terreur à tout un peuple.

La barbarie terroriste vient de franchir une étape historique. Un massacre coordonné au cœur de Paris et au Stade de France, mené avec une détermination froide, dans le but de multiplier les victimes. Même au plus fort des affrontements liés à la guerre civile algérienne des années 90, jamais la France n’avait connu ce degré de violence. Et c’est bien la France, sa politique, son rôle international, qui sont visés par les tueurs, non pas dans des attentats ciblés comme celui de Charlie Hebdo ou de l’Hyper Cacher, mais au moyen d’une cruauté indistincte, déchaînée pour inspirer la terreur à tout un peuple. Les lieux visés, dédiés à la distraction et à la convivialité, l’ont été à dessein, comme pour bien signifier que les Français sont désormais menacés dans leur vie la plus simple et la plus amicale.

La pensée de tous va d’abord aux victimes et à leur famille. Le reste est affaire de sang-froid et de civisme. La société française doit s’armer de courage pour ne rien céder aux tueurs, pour exercer sa vigilance et sa volonté indéfectible de faire face à l’horreur en s’appuyant sur ses principes de droit et de solidarité. La République, son Etat mobilisé et ses forces de l’ordre affronteront l’épreuve sans trembler, avec toute l’efficacité qui sont les leurs. Il est impossible de ne pas relier ces événements sanglants aux combats qui sont en cours au Proche-Orient. La France y joue son rôle. Elle doit continuer son action sans ciller. Seule l’unité du pays, solide et volontaire, appuyée sur ses valeurs, permettra au pays de relever son plus grand défi.

Laurent Joffrin

 

 

"LES ATTAQUES SE DISTINGUENT PAR LE CARACTÈRE ULTRA-DÉTERMINÉ DES TERRORISTES"

LE VIF

Un des éléments marquants des attentats perpétrés vendredi soir à Paris est la grande détermination qui habitait les terroristes, qui étaient lourdement armés, équipés d'explosifs et qui ont été jusqu'au bout en se faisant sauter, constate Didier Leroy, spécialiste du monde arabe et de l'islamisme et professeur à l'Ecole royale militaire (ERM) et à l'ULB, interrogé par l'agence Belga.

L'équipe qui a agi à Paris était ultra-déterminée, "ce qui explique le succès de leur opération, et ce avec seulement quelques armes et véhicules", analyse cet expert.

Autre élément marquant à ses yeux: la taille importante de la cellule terroriste, composée de huit individus, dont sept sont morts en se faisant exploser. "Ils étaient beaucoup plus nombreux que ce qu'on est habitué à observer et/ou démanteler et ont réussi à être particulièrement discrets. Ils ont pu agir sans se faire repérer", relève M. Leroy.

Ces attentats ne constituent cependant pas un nouveau type de menace, observe-t-il, ajoutant que toutes les attaques ne peuvent pas toujours être démantelées à temps. "Cette menace s'est toutefois intensifiée et il n'y a pas de nouvelles réponses à y apporter si ce n'est d'accorder davantage de moyens aux mesures déjà existantes, sans dénaturer les spécificités démocratiques de notre société. Il faut pouvoir mêler mesures préventives et répressives."


 

PASCAL BRUCKNER : «C'EST NOTRE CIVILISATION QU'ILS VEULENT DÉTRUIRE» 


FIGARO


Par Vincent Tremolet de Villers

 




FIGAROVOX/ENTRETIEN - Pour l'écrivain, les attaques terroristes du 13 novembre nous donnent la mesure de la détermination de nos ennemis, prêts à tout pour nous mettre à terre.


Pascal Bruckner est romancier et essayiste.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France n'avait pas connu une attaque de cette ampleur sur son territoire…

L'audace des criminels est de plus en plus grande. Nous réalisons que sept hommes peuvent tuer cent vingt personnes avec une détermination absolue, qu'une poignée d'individus peut avoir un pouvoir de nuisance illimité. Ceux qui ont tué voulaient mourir. Ces kamikazes ont dit à leurs victimes: Regarde-moi. Pour eux, donner la mort et mourir, c'est un même geste. Il faut reconnaître que nous sommes complètement démunis devant cette rage nihiliste. Certes, nous avons des ripostes policières et militaires mais que valent-elles face à un homme qui est heureux de mourir. «La jeunesse est l'âge de l'absolu», disait Nietzsche. Ces jeunes sont dans une dimension apocalyptique, une eschatologie messianique du bain de sang. Pour eux, la mort c'est la vie.

(…) Nous devons désormais tout penser dans la logique du pire. Et imaginer que les prochains attentats pourraient être plus meurtriers encore que ceux-ci. Il est à craindre que d'autres abominations se produisent dans les lieux de culte, les églises, les synagogues, les mosquées puisque les musulmans qui ne suivent pas ces fanatiques sont considérés comme des apostats mais aussi les grands magasins, les trains, les musées. La France va devoir mettre en place une organisation sécuritaire disproportionnée pour empêcher ces jeunes persuadés d'être rentrés dans la fin des temps de réaliser leurs crimes.

PEUT-ON ENCORE PARLER DE LOUPS SOLITAIRES?

Dans ce cas, les loups chassent en meute. Ce sont des jeunes autoradicalisés qui ont décidé de contribuer à leur modeste échelle à l'événement du califat mondial. Le jeune homme qui a acheté un couteau à Toulon pour s'attaquer à un marin comme celui qui voulait commettre un attentat dans l'église de Villejuif en témoignent. Nous nous rassurions en considérant qu'il s'agissait de pieds nickelés. Désormais, la paranoïa va devenir notre boussole politique. C'est en ça que le terrorisme nous met dans une situation impossible. Même quand on les élimine, ils gagnent puisqu'ils nous rendent fous. Leur folie nous contamineAucune société n'est armée contre ce type de terrorisme soucieux de frapper la jeunesse qui s'amuse. De punir ceux qui écoutent de la musique, vont au restaurant, fument, s'adonnent à des activités haram (illicites) et pas halal. Les femmes qui se promènent seules dans la rue sont considérées comme des prostitués. Une jeunesse qui veut profiter de la vie se trouve face à une jeunesse qui veut plonger dans la mort. Ce serait une armée, nous saurions comment la combattre. Mais c'est une nébuleuse de cellules clandestines, très déterminées.

LES MOSQUÉES SALAFISTES DEVRAIENT ÊTRE FERMÉES COMME CE FUT LE CAS EN TUNISIE APRÈS LES ATTENTATS DE SOUSSE. IL FAUT RENFORCER LA SURVEILLANCE DE L'ISLAM DE FRANCE. IL S'AGIT DE MESURES IMMÉDIATES POUR SAUVER LES CORPS.

FAUT-IL DURCIR LA LOI?

Il faut suspendre immédiatement les garanties constitutionnelles des djihadistes incarcérés. Les isoler dans des centres fermés, éviter qu'ils exercent une action de prosélytisme délétère dans les prisons. Les individus suspects doivent être considérés comme coupables et mis hors d'état de nuire, là aussi par l'expulsion ou l'emprisonnement. Enfin, l'État devrait, surtout si les pleins pouvoirs sont votés, mettre en marche le service action qui avait été déclenché par de Gaulle contre l'OAS. Il faut également renvoyer les prédicateurs qui incitent à la haine ou appellent à la guerre sainte. Je pense à cet imam véhément qui, à Brest, a traité de singes et de cochons les enfants qui écoutent la musique. Les mosquées salafistes devraient être fermées comme ce fut le cas en Tunisie après les attentats de Sousse. Il faut renforcer la surveillance de l'islam de France. Il s'agit de mesures immédiates pour sauver les corps.

DEPUIS CHARLIE, SOMMES-NOUS RETOMBÉS DANS LE DÉNI?

Deux courants contraires s'affrontent. D'un côté, la lucidité présente jusqu'au sommet de l'État. J'ai en tête le très beau discours de Manuel Valls à l'Assemblée au mois de janvier dans lequel il a dénoncé l'islamo-fascisme. Mais l'esprit humain est fait de telle sorte qu'il cherche toujours à exonérer l'horreur. C'est ainsi que des intellectuels comme Edwy Plenel et Emmanuel Todd nous ont expliqué que nous payions nos propres fautes. Bref, les victimes seraient coupables et les tueurs désespérés. La culture de l'excuse est à son comble. C'est la même qui s'applique à la guerre des poignards en Israël, justifiée par le désespoir des Palestiniens. Au moins les attentats de janvier avaient-ils un semblant de connexion rationnelle. Il fallait éliminer ceux qui avaient ridiculisé le prophète. Cette fois, il n'y a pas de symbole. La faute des gens du Bataclan, c'est d'exister. C'est notre civilisation, ouverte, tolérante et libérale que les kamikazes veulent détruire. Trop souvent, hélas, avec la bénédiction de l'ultragauche.

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

RAGE NIHILISTE ET SIDERATION


« LA PARANOÏA VA DEVENIR NOTRE BOUSSOLE POLITIQUE » (Pascal Bruckner)


« L'État détient la violence légitime, il doit en user » (Jean-Pierre Le Goff)

Il s’agit de réagir en restant fermes sur nos positions, comme sut le faire Helmut Schmidt face à la terrible tentative de déstabilisation de la Rote Armee Fraktion dont il vint à bout en ne lui cédant rien. Il faut renvoyer les prédicateurs qui incitent à la haine ou appellent à la guerre sainte, fermer les mosquées salafistes comme en Tunisie après les attentats de Sousse. (Bruckner)

Certes mais, il convient aussi de poursuivre, voire même d’accentuer nos efforts pour que les hommes et les femmes, et pour que les peuples puissent vivre en paix, côte à côte, quelles que soient leurs convictions. Pour le reste, il faut résister comme Ulysse au chant des sirènes de l’extrême droite, c’est-à-dire à l’usage du seul recours de la violence pour répondre à la violence. Certes, la pratique de la démocratie n’exclut pas la fermeté-singulièrement envers les imams salafistes- ni l’usage de la force, mais de façon juste et appropriée. Il s’agit de renforcer le dialogue interculturel et non pas de le bâillonner.

 

L’heure est grave : la démocratie est à la croisée des chemins, la bête immonde pointe l’oreille tant du côté du Daesh que dans le camp des lepénistes et assimilés. 

 

Il convient de penser à demain, à la façon de défendre et de continuer à  promouvoir notre mode de vie et nos valeurs démocratiques, qui ne sont pas seulement celles de la République, mais qui sont aussi celles de l'Europe. Il ne faut pas se voiler la face: c'est notre façon de vivre, faite de libertés fondamentales, qui est visée sur notre continent.   La riposte française et le sursaut européen sont nécessaires. Ils nous concernent tous.

Les commentaires qui tournent en boucle peuvent finir par lasser et viennent buter sur l'éternelle question: que faut-il faire au juste pour venir à bout de ce qui nous accable? Nous vivons dans une société bavarde qui peut croire que l'on a agi sur les choses quand on a beaucoup parlé sur elles. Nous sommes arrivés à un point de saturation. (Jean-Pierre Le Goff)

 

De fait, le moment est venu d’agir avec détermination, comme sut le faire Helmut Schmidt. "Der Staat muss darauf mit aller Härte antworten". (L’Etat doit oser riposter durement). En démocratie l'État est le «détenteur de la violence légitime» et il doit frapper comme il se doit.  Schmidt compara les événements dramatiques auxquels il fit front à une tragédie grecque dans laquelle chacun doit assumer sa part de culpabilité. Le tragique revient sous la forme la plus extrême du terrorisme (Le Goff)

 

 Où sont les hommes et la femme de caractère capables de donner leur pleine mesure dans les situations de crises comme surent le faire aussi Churchill ou De Gaulle en leur temps ?  Le pire de tout serait de  devoir vivre dans une société où l'État se montre impuissant à assurer la protection vitale de ses concitoyens, laissant les individus dans un sentiment d'insécurité existentielle, n'ayant plus de références et de cadre solide sur lesquels ils puissent compter.

 

C’est que le peuple et ses élites répugnent à affronter la réalité, à admettre que nous sommes en guerre, à croire que les démocraties puissent avoir des ennemis qui veulent les détruire…

Le gros problème, c’est qu’on répugne à désigner l'ennemi par crainte de stigmatiser nos compatriotes musulmans. (Le goff)

Mais il ne fait aucun doute que les très  nombreux morts des attaques parisiennes vont durcir les opinions  publiques en France et en Europe à l’égard de l’Etat islamique et briser le tabou de la non- intervention. Désormais une attaque au sol est à envisager sur le territoire syrien malgré la possibilités de lourdes pertes humaines.

Après avoir connu des guerres dévastatrices sur leur propre sol, les sociétés démocratiques sont entrées dans une nouvelle ère de leur histoire, marquée par le développement de la consommation et du loisir, qui a amené une nouvelle mentalité individualiste. La fin des grandes idéologies, la chute du mur de Berlin ont pu laisser croire à l'avènement d'un nouveau monde unifié et pacifié sous la double modalité des lois du marché et des valeurs des droits de l'homme. L'Union européenne s'est construite en partie sur ces illusions.

Il faut en finir avec les illusions qui nous désarment, retrouver le sens de notre histoire en faisant valoir et en défendant fermement les valeurs de notre civilisation. (Le Goff)

 

C’est un message très fort qu’il sera difficile de transmettre au plus grand nombre. Cela exigera de la part de nos dirigeants ce dont ils se montrent rarement capables : un immense effort de pédagogie collective. C’est précisément en cela qu’excellaient Churchill, De Gaulle et Helmut Schmidt. Ces hommes de caractère -tous les trois ont fait la guerre- étaient aussi de grands intellectuels sachant manier leur langue, comme Shakespeare, Corneille ou Kant et surtout c’étaient de brillants pédagogues.  

Nous devons hélas nous satisfaire de chefs de guerre et de chefs d’Etat au petit pied. 

M.G.

 

LE GOFF : «L'ÉTAT DÉTIENT LA VIOLENCE LÉGITIME, IL DOIT EN USER»

Par Vincent Tremolet de Villers (Le Figaro) 
ENTRETIEN - Le sociologue Jean-Pierre Le Goff appelle les sociétés démocratiques à sortir d'une mentalité angélique et pacifiste.

LE FIGARO. - LE BILAN DES ATTENTATS DE VENDREDI EST LE PLUS IMPORTANT, EN FRANCE, DEPUIS LA SECONDE GUERRE MONDIALE. PEUT-ON PARLER DE RETOUR TRAGIQUE DE L'HISTOIRE?

JEAN-PIERRE LE GOFF. - Le tragique revient sous la forme la plus extrême du terrorisme et de la barbarie islamiste, qui produisent un traumatisme qui coupe littéralement le souffle et peine à trouver les mots. Les survivants de ces massacres sont les premiers touchés, mais pas seulement. C'est l'ensemble de la population qui est sous le choc, et jusqu'aux plus hauts représentants de l'État. Les images en direct à la télévision, l'information et les réseaux sociaux qui s'emballent, les témoignages dramatiques qui s'accumulent… produisent des effets de sidération. Il y a un temps pour l'expression de la souffrance et de la compassion, il y a un temps pour le deuil, et nous y sommes une nouvelle fois. Mais, en même temps, il s'agit d'analyser et comprendre ce qui s'est passé, d'organiser la riposte. Dans ce domaine, les cellules psychologiques, la verbalisation du vécu traumatisant, les témoignages de soutien et de solidarité…, pour nécessaires et utiles qu'ils soient, ne peuvent évacuer des questions qui dépassent le cadre de la souffrance individuelle et collective et appellent des réponses claires et cohérentes: comment a-t-on pu en arriver là? Quels moyens policiers, militaires, mais aussi politiques et diplomatiques, sont nécessaires pour vaincre le terrorisme islamiste? Il ne suffit pas de condamner pour la énième fois ces horreurs, encore faut-il se donner un ensemble de moyens pour les combattre efficacement.

DEPUIS LES CRIMES DE MOHAMED MERAH, LA VIOLENCE AUGMENTE D'ATTENTAT EN ATTENTAT. AVONS-NOUS REFUSÉ DE LE VOIR?

Dans le moment, on les voit sans les voir, parce que les images en direct collent à l'événement. En ce sens, il y a une forme de transparence qui nous aveugle, parce qu'elle est sans profondeur et déclenche des affects qui nous empêchent de prendre du champ. Les commentaires des commentaires qui tournent en boucle peuvent finir par lasser et viennent buter sur l'éternelle question: que faut-il faire au juste pour venir à bout de ce qui nous accable? Nous vivons dans une société bavarde qui peut croire que l'on a agi sur les choses quand on a beaucoup parlé sur elles. Nous sommes arrivés à un point de saturation.

QUEL EST L'IMPACT DE TELS ATTENTATS SUR LA VIE EN SOCIÉTÉ?

Dans une telle situation dramatique, une angoisse diffuse se répand dans l'ensemble de la population avec le sentiment de vivre dans une société où l'État se montre largement impuissant à assurer la protection vitale de ses concitoyens. C'est comme si, dans l'espace de ces événements tragiques, le pacte fondamental qui relie les citoyens à l'État était soudain brisé, laissant des individus dans un sentiment d'insécurité existentielle, n'ayant plus de références et de cadre solide sur lesquels ils puissent compter. C'est le sentiment de confiance indispensable à la vie en société qui fait soudain défaut avant que l'État ne reprenne la main. Dans ces moments particuliers se développe une sorte de colère rentrée et de rage impuissante que peuvent chercher à exploiter les démagogues et les extrémistes. Que ce moment émotionnel ne nous empêche pas d'affronter cette épreuve tragique sans «noyer le poisson» ; c'est la condition pour combattre les germes de conflits ethniques et communautaires en France et en Europe.

LES POLITIQUES EUX-MÊMES PARAISSENT PARFOIS DÉSEMPARÉS DEVANT CETTE VIOLENCE…

Dans ses premières déclarations «à chaud», le président de la République a fait référence à un terrorisme et à une barbarie sans nom ; il n'a pas prononcé les mots d'«islamistes» et de «djihadistes». Une fois de plus, nous avons du mal à désigner précisément notre ennemi, à expliquer dans quelles conditions il a pu naître et se développer, à évaluer l'efficacité des moyens pour le combattre. Le terrorisme en question ne s'apparente pas à une pathologie ou à une catastrophe naturelle, il est né dans un contexte géopolitique particulier, dans des conditions sociales et politiques déterminées, il se réclame d'une interprétation islamiste de la charia et du djihadisme… Autant d'éléments qu'il importe d'analyser et de comprendre si nous voulons sortir de l'émotion et des lamentations, de l'invocation de valeurs générales et généreuses. Il importe, avant tout, à l'État d'être à la hauteur d'une telle situation. Mais les citoyens doivent être informés et éclairés sur ces questions.

L'ESPRIT DU 11 JANVIER ÉTAIT-IL UNE ILLUSION?

Plutôt que d'invoquer un «esprit» du 11 janvier, rempli de bons sentiments, il s'agit de comprendre l'ambivalence de l'événement, qui n'était pas une illusion. D'un côté, un sursaut patriote et républicain, des manifestations comme la France en connaît dans son histoire où le peuple sait se rassembler dans les épreuves. De l'autre, une incompréhension sur ce qui est arrivé: «Comment a-t-on pu commettre de tels actes barbares?», une grande difficulté à affronter la réalité, à admettre que la France est en guerre, à croire que les démocraties puissent avoir des ennemis qui veulent les détruire… On a du mal à désigner l'ennemi par crainte de stigmatiser nos compatriotes musulmans. Les manifestations du 11 janvier avaient les aspects d'une «grande marche blanche» silencieuse à travers toute la France pour manifester en silence, partager sa douleur.

«ON A LAISSÉ DES IMANS AUTOPROCLAMÉS  FINANCÉS PAR DES PAYS FONDAMENTALISTES  PRÊCHER LA HAINE  CONTRE LA DÉMOCRATIE,  LES JUIFS ET  LES CHRÉTIENS»

Jean-Pierre Le Goff

Cela témoigne d'une nouvelle sensibilité émotionnelle et compassionnelle qui est présente au plus haut sommet de l'État. En témoigne la photo du visage d'Angela Merkel posant sa tête sur l'épaule de François Hollande, tout aussi ému. En même temps est apparue ouvertement une réalité sur laquelle les pouvoirs publics avaient été alertés depuis longtemps: l'islamisme radical se greffe sur un phénomène de déstructuration anthropologique qui concerne une partie de la jeunesse et qui débouche sur le fanatisme et le terrorisme.L'antisémitisme a prospéré dans les territoires perdus de la République ; on a laissé des imams autoproclamés issus de pays fondamentalistes prêcher la haine contre la démocratie, les juifs et les chrétiens, les «blasphémateurs» et tous les «mécréants». Les pays en question sont en même temps des alliés qu'on ne tient pas à trop contrarier. Telles sont les réalités dérangeantes que le 11 janvier a fait apparaître, et l'on a pu croire que cette fois on ne pourrait plus les dénier ou les minimiser…

LES TERRORISTES SERAIENT TRÈS JEUNES. LEURS CIBLES RÉVÈLENT LA HAINE QU'ILS PEUVENT AVOIR POUR DES COMPORTEMENTS ET DES DIVERTISSEMENTS (MUSIQUE, RESTAURANT, FOOTBALL) QUI, DANS LES SOCIÉTÉS OCCIDENTALES, SONT PARTAGÉS PAR LE PLUS GRAND NOMBRE. COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ?

Je ne crois pas que ces criminels et leurs victimes aient grandi côte à côte. Qu'ils soient ou non de nationalité française, ces criminels n'ont rien à voir avec une «certaine idée de la France» et de la République. Les terroristes islamistes ont frappé précisément «là où cela fait mal», en plein cœur de Paris et aux alentours du Stade de France, où les grands événements sportifs attirent les foules et sont retransmis à la télévision. Là où règne une certaine insouciance associée à l'idée que Paris est toujours une fête, comme au temps de la bohème. C'est une nouvelle mentalité liée au développement des loisirs, de la fête et du spectacle qui s'est trouvée soudainement confrontée à la mort, aux meurtres de sang-froid… La fracture entre deux mondes est des plus nettes: d'un côté un mépris fanatique de la mort, de l'autre un souci individualiste de soi, de la convivialité et des plaisirs qui, pour légitime qu'il soit, peut se construire et vivre dans un univers à part, faussement protecteur, qui le maintient à distance des désordres du monde et de la guerre. L'épreuve de la réalité, du fanatisme et de la mort est d'autant plus difficile à affronter.

NOS SOCIÉTÉS DÉMOCRATIQUES SONT-ELLES PRÊTES À FAIRE LA GUERRE?

Ces événements tragiques interpellent une nouvelle fois une mentalité angélique et pacifiste qui se refuse à admettre le fait que nous sommes en guerre, qu'en démocratie l'État est le «détenteur de la violence légitime» et qu'il doit frapper comme il se doit. Dans la marche du 11 janvier à Paris, on a pu voir certaines scènes de fraternisation avec la police qui se manifestaient par des appels à des «bisous»… Il se trouve que le terrorisme islamiste a frappé le jour même où certains avaient décrété une «journée de la gentillesse», ce qui montre à quel point on peut vivre en dehors de la réalité. Cela n'implique pas pour autant d'abandonner toute vigilance vis-à-vis des atteintes possibles aux libertés et des exploitations politiciennes d'une telle situation d'exception.

Les événements tragiques que nous vivons depuis les attentats de New York marquent la fin d'un cycle historique qui a eu sa part d'illusions. Après avoir connu des guerres dévastatrices sur leur propre sol, les sociétés démocratiques sont entrées dans une nouvelle ère de leur histoire, marquée par le développement de la consommation et du loisir, qui a amené une nouvelle mentalité individualiste. La fin des grandes idéologies, la chute du mur de Berlin ont pu laisser croire à l'avènement d'un nouveau monde unifié et pacifié sous la double modalité des lois du marché et des valeurs des droits de l'homme. L'Union européenne s'est construite en partie sur ces illusions.

Un seuil a été franchi, nous sommes à un nouveau tournant. Il faut en finir avec les illusions qui nous désarment, retrouver le sens de notre histoire en faisant valoir et en défendant fermement les valeurs de notre civilisation.

 

Jean-Pierre Le Goff

Né en 1949, il est philosophe de formation. Écrivain et sociologue, ses ouvrages portent sur les évolutions de la société française, notamment les paradoxes de Mai 68 et le gauchisme culturel. Il est l'auteur, entre autres, de La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012).

 

 

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