vendredi 20 novembre 2015

"On regarde la télé pour se rassurer mais la logique de la télévision, c'est de produire du stress"

E.W. La Libre Belgique



Les images en boucle des attentats à Paris et des opérations de police qui s'ensuivent sont oppressantes. Pourquoi ne peut-on s'en détacher ? Quelles en sont les conséquences. Entretien avec Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des médias.

 

Depuis les attentats sanglants qui ont eu lieu à Paris, la déclaration de l'état d'urgence et les opérations policières qui s'en sont suivies, les chaînes de télévision, principalement les chaînes d'info continue, couvrent les événements en direct et sans cesse. Au vu de l'ampleur dramatique des événements, il est difficile de décrocher des écrans, surtout que toutes les chaînes et les sites web se concentrent sur cette actualité. Mais pourquoi une telle surenchère d'images en boucle et quelles en sont les conséquences ? Entretien avec Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, directeur de recherche à l’Université Paris VII Denis Diderot. Dans son ouvrage « 3-6-9-12 apprendre à apprivoiser les médias » (Ed Erès), ce spécialiste de la télévision et des médias a donné aux adultes des clés concernant les enfants, la télévision et leur propre comportement. Précieux en ce moment

 

ON ASSISTE À UN DÉFERLEMENT D'IMAGES DRAMATIQUES ET ANXIOGÈNES QUI NE CESSENT PAS DEPUIS VENDREDI. CELA NOUS INFORME MAIS EST-CE QUE CELA NE NOUS SURINFORME PAS ?

Les télévisions et les sites d'info sont soumis à une triple contrainte. D'abord, les médias télévisés ont besoin de remplir les écrans, c'est le principe même de la télévision. Ils doivent suivre l'info et en rendre compte. Ce faisant, ils ont l'obligation de couvrir les efforts et les progrès de la police et les actions qui se passent. Dans le même temps, ils ont peu d'images et peu de possibilités supplémentaires.

Les médias ont en effet des consignes d'état d'urgence, ils ont obligation de ne pas communiquer des informations sur les forces de l'ordre susceptibles d'être utilisées par des terroristes.

Bref, dans un cas d'événement dramatique majeur, ils sont piégés par cette contradiction : il est nécessaire de montrer les événements pour informer et donc pour faire de l'audience sans dépasser le cadre imposé par les forces de l'ordre.

 

DU COUP, ON ASSISTE À UNE SURENCHÈRE, MÊME SI ELLE N'EST PAS TOUT À FAIT VOULUE COMME DANS LE CAS DE L'ASSAUT À SAINT-DENIS, CE MERCREDI MATIN ?

Oui, les chaînes meublent en faisant tourner les mêmes images en boucle... Tout en promettant que quelque chose va arriver en passant d'un envoyé spécial à un autre. Le message étant : Attention ne zappez pas, il se passe quelque chose et en donnant l'antenne en direct à un journaliste sur place. Ceux-ci sont stressés parce qu'ils sont sur le terrain bien sûr mais aussi parce qu'ils n'ont rien à dire de plus parfois... et cela se ressent.

C'est la logique des télévisions d'infos continue qui sont des producteurs de stressC'est une vraie machine à stresser ! La logique d'audience est à prendre en compte dans la couverture de ces événements.

 

QUE FAIRE ALORS ?

Il faut vraiment s'arracher à l'image et arrêter de regarder en boucle. La logique des téléspectateurs des médias télévisés c'est de chercher des images et des infos pour se rassurer en cas de crise majeure, pour se tenir au courant. C'est une démarche saine : on y va finalement pour « se faire du bien » mais les infos sont morcelées, contradictoires, répétitives : il n'y a pas du tout de réassurance à la clé mais une surcharge d'angoisse.

 

CELA FAIT-IL DE NOUS DES VOYEURS ?

L'être humain doit sa survie à un sens visuel extrêmement fort. Nous sommes des êtres de regard, on est attiré par tout ce qui bouge et donc c'est tout à fait normal d'être attiré par la télévision dans ces cas-là. La télévision joue de manière intrinsèque sur ce désir visuel. Par exemple, avec cette accroche des écrans divisés en 4 où l'on ne voit pas grand-chose mais où cela bouge 4 fois : on a l'impression qu'il se passe beaucoup de choses, alors on reste, on regarde.

En résumé, la télévision ne fabrique pas des voyeurs, elle attise nos sens visuels. Et dans le cas qui nous préoccupe, en montrant l'actualité en live.

 

UN MOT SUR LES ENFANTS, CONCERNANT LES IMAGES QU'ILS VOIENT À LA TÉLÉVISION ?

C'est l'occasion de rappeler que manger devant la télé n'est pas du tout conseillé, cela stresse les petits et cela empêche de parler de ce que l'on peut voir. Si les enfants ont moins de huit ans, il faut regarder les infos sans eux, en leur disant que ce n'est pas vraiment pour eux et qu'on leur en parlera après. Après huit ans, demandez-leur s'ils ont envie de regarder ces images et concentrez cette fenêtre sur 30 minutes, avant le repas du soir. Et parlez-en ensuite.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

MAINTENANT ON ARRÊTE ET ON PARLE D’AUTRE CHOSE 


Oui ? en effet il est vraiment difficile de décrocher des écrans

Trop c’est vraiment trop mais c'est la logique des télévisions d'infos continue qui sont des producteurs de stress une vraie machine à stresser ! La logique d'audience est à prendre en compte dans la couverture de ces événements.

Il faut vraiment s'arracher à l'image et arrêter de regarder en boucle. La logique des téléspectateurs des médias télévisés c'est de chercher des images et des infos pour se rassurer en cas de crise majeure, pour se tenir au courant

Il faut absolument casser cela et s’arracher à ce sortilège maléfique qui nous rend dingos. Souvenons-nous des images obsédantes passées en boucle de l’attentat des Twin Towers. Ne pas regarder exige énormément de volonté, un solide esprit critique et une vraie maîtrise de soi. Décidons donc de passer à autre chose sans pour autant nous désolidariser de victimes.


MG

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