vendredi 11 décembre 2015

Des Juifs contre l’islamophobie

DANS LE CADRE DE LA

JOURNÉE INTERNATIONALE CONTRE L’ISLAMOPHOBIE – 12/12/2015

AMSTERDAM, BARCELONE, BRUXELLES, LONDRES, MADRID, PARIS


Des Juifs contre l’islamophobie


COMMUNIQUÉ COMMUN DE

L’UNION DES PROGRESSISTES JUIFS DE BELGIQUE (UPJB)

ET DE L’UNION JUIVE FRANÇAISE POUR LA PAIX (UJFP)

 

Comme tous les citoyens épris de justice et d’humanité, nous avons été sidérés et indignés par les massacres de masse commis à Paris le 13 novembre, dont l’onde de choc a traversé les frontières.

L’émotion ne doit pas encourager des mesures discriminatoires à l’encontre d’un « ennemi » qui a été désigné depuis 2001 avec la théorie du « choc des civilisations ».

Parce que nous avons été autrefois les parias de l’Europe jugés inassimilables et accusés de tous les maux et que l’antisémitisme est toujours à l’oeuvre et assassin, nous disons avec force à nos sœurs et à nos frères arabes, turcs, musulmans, « d’apparence musulmane », nés et éduqués ici ou venus d’ailleurs :

— > Nous sommes tous ici chez nous. L’égalité en droit, en respect et en dignité est due à tous.

— > Personne n’a le droit de multiplier des lois et des règlements discriminatoires dont vous êtes aujourd’hui les premières cibles.

— > Personne n’a le droit d’établir entre nous des distinctions en fonction d’une nationalité d’origine qui feraient de beaucoup d’entre vous des citoyens de seconde zone.

— > Personne n’a le droit de vous suspecter à cause de votre religion, de votre apparence ou de votre origine présumée.

— > Personne n’a le droit de vous sommer de vous justifier.

— > Personne n’a le droit de mélanger à l’envi islam, islamisme et terrorisme, pas plus que d’assimiler Juifs et sionistes.

— > Personne n’a le droit de proclamer un Etat d’urgence qui vous transformerait en coupables potentiels.

— > Personne n’a le droit de vous discriminer au travail, au logement, à l’éducation ou à la citoyenneté.

— > Personne n’a le droit de multiplier les guerres et d’ériger des murs ou des camps à l’entrée de l’Europe ou sur son territoire.

Il n’y a pas d’alternative au "vivre ensemble" dans l’égalité des droits en Europe comme en Palestine/Israël. Juifs et musulmans, cette société est la nôtre. À nous de la rendre plus belle et plus juste, à l’unisson avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« CHAUSSER LES LUNETTES DE L’ESPOIR » MATHIAS ENARD


Ce communiqué vaut son pesant d'étoiles, de barbes, de voiles, de croix et de kippas à ranger au musée des accessoires inutiles et des identités meurtrières.  Il renvoie à un autre texte que nous avons publié déjà et auquel nous reviendrons souvent.

Comment réaliser une nouvelle universalité en tenant compte de la légitimité des cultures différentes qui traduisent les valeurs d’une communauté et qui sont transmises de génération à génération, mais, en même temps, qui édifient des valeurs communes transcendant les cultures, qui seraient des valeurs humanistes qui défendent la dignité humaine ? 

Cette universalité peut-être de l’ordre de l’interculturalité c’est-à-dire d’un projet qui met les cultures en interaction pour promouvoir le respect d’une autre culture et d’y puiser, le cas échéant, certaines de ces valeurs, selon le principe de la réciprocité, mais toujours sous le couvert des valeurs communesinstituées. Pour qu’un tel projet puisse réaliser, le critère doit toujours être la dignité humaine. Ce qui veut dire que le critère suppose que toutes les valeurs d’une culture ne sont pas acceptables, car celle qui subvertit se ou l’ébranle la dignité humaine doive être abolie, comme c’est le cas de l’inégalité entre hommes et femmes, de l’excision, de la violence familiale, du harcèlement... Mais pour que les interactions interculturelles puissent créer un monde commun, il convient d’établir en commun des valeurs communes. L. Couloubaritsis




BOZAR INVITE LE ROMANCIER FRANÇAIS À SUCCÈS MATHIAS ENARD 

 


MATHIAS ENARD

RENCONTRE AVEC LE GONCOURT 2015

© Marc Melki

BOZAR invite le romancier français à succès Mathias Enard (1972) à nous présenter son dernier roman Boussole au cours d’une discussion animée par l’écrivain belge Grégoire Polet. Dans un style caractéristique, débordant d’énergie et d’anarchie, Enard décrit une nuit sans sommeil, tissée de souvenirs, d’opium, de musique classique et de Moyen-Orient. Une soirée à ne pas manquer pour tous ceux qui souhaitent mieux comprendre l’histoire tourmentée opposant Est et Ouest. Mathias Enard a étudié le perse et l’arabe, et a effectué de longs voyages à travers le Moyen-Orient. Son roman Rue des voleurs (2012) a été nominé pour le Prix Goncourt. Début novembre Enard remporte le prix Goncourt 2015 avec Boussole.

 

MATHIAS ENARD, DÉROUTANTE «BOUSSOLE»

Par Philippe Lançon (Libération) 

De Vienne à Istanbul, l’écrivain met en scène une bande d’orientalistes. Mais son érudition tous azimuts alourdit le propos.


Le Caire, en 2013 (photo issue de la série «Désir d’Egypte II»). Photo Denis Dailleux. Agence VU 

 

Quelques vers du Poison de Baudelaire suffisent à expliquer la forme de l’épais nouveau livre à fumerolles de Mathias Enard : «L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,/ Allonge l’illimité,/ Approfondit le temps, creuse la volupté,/ Et de plaisirs noirs et mornes/ Remplit l’âme au-delà de sa capacité.» Boussole est la confession d’un mangeur d’opium intellectuel. Le narrateur est un universitaire orientaliste, musicologue autrichien, Franz Ritter. Il habite Vienne, ancienne «porte de l’Orient».On ferait plus vite le tour de ce qu’il ignore que de ce qu’il sait. C’est affolant, comme une boussole qui aurait perdu le nord à force d’indiquer tantôt la bibliothèque, tantôt le musée. Henry Miller disait que«s’orienter, c’est tout perdre». Ritter cherche à ne rien perdre, nous voilà donc désorientés avec lui, de Vienne en Orient.

Atteint d’une maladie grave, sentant la mort venir, il fume l’opium comme un autre orientaliste, le Français Faugier, le lui a appris jadis à Istanbul. Faugier est un «sachant» lui-même monstrueux, une sorte de cuistre noceur et suicidaire, comme la plupart des personnages du livre - un groupe d’universitaires et/ou diplomates en Orient, plus ou moins globe-trotters et solitaires. Ils étalent sans cesse leur culture - comme Brichot, le cuistre du salon Verdurin -, parlant au débotté de n’importe quel sujet au lit, dans un cocktail ou autour d’un feu de camp archéologique, comme s’ils l’avaient potassé pour donner une conférence de type «Connaissances du monde» : leurs dialogues et leurs présences ne sont trop souvent que prétextes à anecdotes et informations. Ils ont aussi cette familiarité un peu vieux jeu des intellectuels qui cherchent à se dévergonder : des gens pour qui érudition rime avec arpion. Faugier a une caractéristique amusante : «Il était d’une grossièreté constante dans toutes les langues, même en anglais.»

Ogre voyageur

Quant à la femme que Ritter aime, Sarah, c’est la super fille de l’air : toujours éloignée, toujours intelligente, toujours supérieure, toujours puits de science et de liberté. C’est le genre de personne qui, face à la tombe de Dalida au cimetière Montmartre, vous fait un topo sur la chanteuse, Alexandrie, Le Caire et les relations diplomatiques entre la France et l’Egypte depuis 1750, avant de disparaître dans les traces de son parfum en chantant Bambino. Ritter, le cuistre sentimental, ne peut y résister ; le lecteur, si : il est moins abstrait. Sarah a écrit, entre autres, un article sur Balzac et l’Orient. Naturellement elle est belle, sensuelle et polyglotte. Le plus rare des dialectes ne lui est pas étranger. Son pied est oriental : posé à plat, il fait un pont sous lequel l’eau peut passer - et il en passe. Aux dernières nouvelles, elle serait à Bornéo, enquêtant sur une tribu. Ritter est horrifié par ce qu’elle découvre. Il a pourtant dû lire Lévi-Strauss, ou même Redmond O’Hanlon. Mais Sarah, son magistral complexe incarné, ne s’élève que pour l’abaisser. Ils ont eu leur nuit d’amour à Téhéran.

(…)

SEMELLES DE PLOMB

Grammaire de l’opium : Ritter divague dans ses souvenirs et ses visions, ses amitiés et ses amours, ses lectures et ses théories. Il allonge son savoir illimité, remplissant l’âme du lecteur de connexions et d’informations très au-delà de toute capacité. Cette dérive d’opiomane a un propos : faire l’inventaire personnel et savant des liens et malentendus que tissent l’Europe et l’Orient depuis quelques siècles - des manières dont artistes, écrivains, musiciens, universitaires, aventuriers, hommes de pouvoir et fous furieux ont utilisé, dans les deux sens, la culture de l’autre - dont ils l’ont influencée. Cela va de cet Egyptien, ami de Courbet, qui devint ministre ottoman et propriétaire de l’Origine du monde et des Bijoux, à un illuminé iranien, rencontré dans un musée de Téhéran, qui salue Ritter et Laugier d’un retentissant «Heil Hitler», les prenant pour des Allemands : «Il expliqua longuement que Hitler avait révélé au monde que les Allemands et les Iraniens formaient un seul peuple, que ce peuple était amené à présider aux destinées de la planète, et qu’il était selon lui bien triste, oui, bien triste que ces idées magnifiques ne soient pas encore concrétisées.»

Pourquoi faut-il que Ritter ajoute : «Cette vision de Hitler en héros iranien avait quelque chose d’effrayant et de comique à la fois, au milieu des coupes, des rhytons et des plats décorés» ? Parce que c’est un donneur de leçons et un mauvais écrivain. Un homme qui, se relisant, écrit : «Je suis attiré et repoussé par ce moi ancien comme par un autre. Un premier souvenir, intercalé entre le souvenir et moi. Une feuille de papier diaphane que la lumière traverse pour y dessiner d’autres images. Un vitrail. Je est dans la nuit. L’être est toujours dans cette distance, quelque part entre un soi insondable et l’autre en soi. Dans la sensation du temps. Dans l’amour, qui est l’impossibilité de la fusion entre soi et l’autre. Dans l’art, l’expérience de l’altérité.» Ce genre d’envolée à semelles de plomb est, en soi, sans importance : personne ne demande à un universitaire comme Ritter d’écrire bref et bien. Mais comment faire pour bien écrire un roman mal écrit par un universitaire ? C’est un défi qu’Enard a dû se lancer, comme dans les tournois d’éloquence ou de chevalerie.

ENCYCLOPÉDIE INTIME

Un mot qui fut très à la mode voilà quelques années, et qui a disparu de la circulation des lieux communs progressistes, définit somme toute son objet : métissage. Son livre nous conduit, de Vienne à Téhéran, d’Istanbul à Damas, aux sources d’un métissage qui a mal tourné, entre l’Occident et l’Orient. Sa morale résiduelle est que l’orientalisme doit être un humanisme. Cet humanisme se développe en milieu indifférent ou hostile - écoutez une tirade parmi dix autres : «La construction d’une identité européenne comme sympathique puzzle de nationalismes a effacé tout ce qui ne rentrait plus dans ses cases idéologiques. Adieu différence, adieu diversité. Un humanisme basé sur quoi ? Quel universel ? Dieu, qui se fait bien discret dans le silence de la nuit ? Entre les égorgeurs, les affameurs, les pollueurs, l’unité de la condition humaine peut-elle encore fonder quelque chose, je n’en sais rien. Le savoir, peut-être. Le savoir et la planète comme nouvel horizon.» C’est en tout cas l’horizon du livre. Boussole ? Une encyclopédie intime et démonstrative, déguisée en roman, du métissage inévitable et manqué entre les deux mondes ; de ses enchantements vécus et de ses illusions perdues. Bref, une histoire d’amour qui a mal tourné.

On y croise les protectorats britanniques et français, les musées de Vienne, la révolution iranienne, les bordels d’Istanbul, les ruines de Palmyre, les colloques en Styrie et l’actualité en Syrie. On circule dans les échanges internationaux entre la petite bande d’orientalistes comme dans une galerie souterraine, un peu aveugle, torche à la main. Sur les murs, il y a des portraits, des médaillons. Ils révèlent des aventures : celles des multiples intercesseurs et messagers entre les deux mondes. Outre les deux personnages mentionnés plus haut, ils s’appellent Sadegh Hedayat, Franz Liszt, Mendelssohn, Annemarie Schwarzenbach, Donizetti, Mozart, Brahms, Gobineau, Beethoven, Mahler, Hainfeld, Germain Nouveau, Rimbaud, Balzac, Sheridan Le Fanu, et vingt autres. Vous apprendrez tout - ou, en tout cas, beaucoup - sur leurs vies, leurs œuvres, la place que l’Orient tient chez les uns, l’Occident chez les autres. Vous apprendrez tant qu’il est probable que vous ne vous souviendrez de presque rien.

PAROLE AUTONOME

Mais il y a tout de même des personnes, des scènes et des lieux que vous n’oublierez sans doute pas : la petite bande dans les ruines de Palmyre, devisant au cœur du château par une nuit glaciale ; l’épopée de celle qui y posséda le Zenobia Hotel, qui voulut être la première femme à entrer dans La Mecque et qui finit assassinée sur son voilier au large de Tanger, la Basque Margad’Andurain ; ou l’étudiant français nommé Lyautey qui, à Téhéran, à la veille de la Révolution, finit par se prendre pour un homme du peuple iranien, devint un interprète de Khomeiny à Neauphle-le-Château, perdit celle qu’il aimait et se pendit en 1980. Certaines de ces histoires sont vraies, d’autres vraisemblables, peu importe. Elles se suivent et s’assemblent, enchâssées dans le grand récit flottant de Ritter, cette «interminable érection sans but», comme la nouvelle du «Curieux malavisé» dans les aventures de Don Quichotte. Ce sont des jouissances malheureuses. La manière dont Enard les agence est expliquée par son narrateur : elles forment une longue «Séance, une Maqâma, genre noble de la littérature arabe où les personnages se passent la parole pour explorer, chacun à son tour, un sujet donné».Quiconque l’a vécu a senti la parole circuler, s’échauffer, s’alléger pour devenir autonome, comme un génie volant de lampe en lampe. Boussole recherche cette magie et l’atteint rarement.

Ce pourrait être un «roman wikipedia», un de plus. Mais si ce n’est pas un roman, c’est tout de même beaucoup mieux qu’un recyclage narratif : on sent que l’érudition est le produit d’une vie, celle de l’auteur, lui-même orientaliste. Il a voulu tout y mettre de son rêve, de sa virtuosité, de son espoir désespéré de «l’autre dans soi». Son expérience passe parfois dans les seconds rôles, rarement dans les premiers. Peut-être est-ce une conséquence de l’opium : tout s’égare dans des paradis - ou des enfers - artificiels. Baudelaire, derniers mots de la Pipe d’opium «C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes d’hallucinations.» 

Philippe Lançon

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« UNE HISTOIRE D’AMOUR QUI A MAL TOURNÉ. »

 

Retenons que « Boussole », pour les désorientés que nous sommes est 

un livre qui nous conduit, de Vienne à Téhéran, d’Istanbul à Damas, aux sources d’un métissage qui a mal tourné, entre l’Occident et l’Orient. Sa morale résiduelle est que l’orientalisme doit être un humanisme. Cet humanisme se développe en milieu indifférent ou hostile - écoutez une tirade parmi dix autres : «La construction d’une identité européenne comme sympathique puzzle de nationalismes a effacé tout ce qui ne rentrait plus dans ses cases idéologiques. Adieu différence, adieu diversité. Un humanisme basé sur quoi ? Quel universel ? Dieu, qui se fait bien discret dans le silence de la nuit ? Entre les égorgeurs, les affameurs, les pollueurs, l’unité de la condition humaine peut-elle encore fonder quelque chose, je n’en sais rien. Le savoir, peut-être. Le savoir et la planète comme nouvel horizon.» C’est en tout cas l’horizon du livre. Boussole ? Une encyclopédie intime et démonstrative, déguisée en roman, du métissage inévitable et manqué entre les deux mondes ; de ses enchantements vécus et de ses illusions perdues. Bref, une histoire d’amour qui a mal tourné.

Un livre à lire, sans doute malgré les réserves formulées ici. Puisse-t-il nous aider à chausser nos lunettes d’espoir

MG

 

 

 

 

 

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