samedi 5 décembre 2015

Le Front national, cette imposture

LE MONDE |Par Jérôme Fenoglio (Directeur du "Monde")


Editorial du « Monde ». Pendant près de quarante ans, sous la férule de Jean-Marie Le Pen, le Front national (FN) s’est satisfait de choquer les consciences et d’affoler la République, le temps des élections présidentielles. Depuis bientôt quatre ans, sous la présidence de Marine Le Pen, son ambition est tout autre :conquérir le pouvoir et mettre en œuvre son projet. Il s’en donne les moyens, s’implante, se renforce. Aux européennes de 2014, puis aux départementales du printemps, un électeur sur quatre a voté pour ses candidats. Aux régionales des 6 et 13 décembre, il espère améliorer ce score, l’emporter ici ou là, avec la présidentielle de 2017 en ligne de mire.

Il faut donc prendre le parti d’extrême droite au sérieux. A tous ceux qui, exaspérés par les échecs ou les impuissances des partis au pouvoir depuis des décennies, entendent le soutenir pour mieux exprimer leur défiance ou leur colère, il faut redire que ce parti constitue une grave menace pour le pays. Son idéologie, ses propositions sont contraires aux valeurs républicaines, à l’intérêt national et à l’image de la France dans le monde.

QU’EN EST-IL DE LA FRATERNITÉ QUAND LE FN PROPOSE LE RÉTABLISSEMENT DE LA PEINE DE MORT, AU MÉPRIS DE LA CONSTITUTION ?

Les valeurs républicaines ? Avec un cynisme consommé, la présidente du FN les revendique désormais. Mais que reste-t-il de l’égalité quand la « priorité nationale », fondée sur une discrimination ethnique généralisée à l’emploi, au logement et aux prestations sociales, reste au cœur du projet lepéniste ? Ou quand l’immigration est dénoncée comme la cause de tous nos maux et l’immigré désigné comme le bouc émissaire ?

Qu’en est-il de la fraternité quand le FN propose le rétablissement de la peine de mort, au mépris de la Constitution ? Ou quand sa présidente saisit le prétexte des attentats terroristes du 13 novembre pour réclamer la suspension immédiate des procédures d’asile des réfugiés, au mépris d’un droit universel et d’une tradition qui honorent la France ? Que devient la laïcité quand, brandie contre le fondamentalisme islamique, elle vise, en réalité, à jeter le soupçon sur l’ensemble de la communauté musulmane de France ? La liberté, enfin : la réaction de Mme Le Pen à l’appel récent de La Voix du Nord contre le FN dit assez quelle conception elle en a, agressive et intolérante.

UN PROGRAMME ÉCONOMIQUE ILLUSOIRE

L’intérêt national n’est pas moins menacé par le programme économique de l’extrême droite. Certes, le FN s’emploie depuis peu à gommer ses propositions les plus dissuasives. Mais son projet reste bâti sur trois illusions aussi simplistes que dangereuses. La première est de croire que la sortie de l’euro et le rétablissement du franc, qui restent l’objectif central, doperaient, sans risque, l’économie nationale. C’est oublier que la dévaluation de la monnaie se solde toujours par un appauvrissement : l’explosion de la dette publique serait immédiate et catastrophique. La deuxième illusion est de prétendre que la France pourrait retrouver une croissance vigoureuse et une industrie florissante grâce au protectionnisme et à une quasi-autarcie. C’est oublier que nous faisons plus de la moitié de notre commerce extérieur avec la zone euro et que nos partenaires ne manqueraient pas de riposter durement.

Enfin, le Front national promet de raser gratis : augmentation des bas salaires, revalorisation des retraites et rétablissement de la retraite à 60 ans, baisse des tarifs du gaz, de l’électricité, du train et des prix de l’essence… Non seulement ces mesures grèveraient lourdement les finances publiques, mais elles relèvent d’un étatisme d’un autre âge et ruineraient une compétitivité convalescente.

Quant à l’image de la France dans le monde, elle s’effondrerait aussi vite que son économie si, d’aventure, Mme Le Pen arrivait à ses fins. Ce serait celle d’un pays retranché derrière ses frontières, obsédé de sa pureté ethnique, portant la responsabilité du démantèlement de l’Union européenne, enfermé dans l’impasse d’un nationalisme étriqué et hargneux. Bref, un pays déconsidéré, tournant le dos à son histoire, autant qu’à son avenir.

Le parti de Mme Le Pen se prétend « national ». Elle-même se targue d’incarner« l’esprit de la France ». C’est, en tous points, une imposture. L’audience croissante du FN témoigne, certes, de l’efficacité de sa recette : attiser les peurs des Français pour mieux leur vendre ses mirages. Or, la peur, dans ce pays, a toujours conduit à des catastrophes. Puissent les électeurs en prendre conscience, dès ce dimanche. Jérôme Fenoglio (Directeur du "Monde") 


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

COUP DE SEMONCE

Les Français plus que les Belges lisent la presse.

La République, géant aux pieds d’argile est aux abois. Montée des périls ? On peut l’imaginer. Cet avertissement est vraiment un coup de semonce. Gageons qu’il sera entendu en France et au-delà des frontières. Ne vous plaignez pas du monde: il est ce que vous en faites. Et surtout ce que vous n’en faites pas. Et ne rien faire est la pire façon d’agir. Suicidaire.(Attali)
tout faire pour barrer la route aux ennemis de la République. (Joffrin)


NE VOUS PLAIGNEZ PAS 

Paru dans L'Express | 

 

Dans le monde entier, dans les démocraties les plus développées et en particulier en France, le peuple se trouve dans la même situation paradoxale : de moins en moins de gens s’occupent de politique et vont  voter, alors que de plus en plus se plaignent de leur sort et reprochent aux hommes politiques de ne pas s’occuper d’eux.
Cette attitude de « résigné-réclamant », si généralisée et si absurde, gagne partout du terrain. Il devrait pourtant être clair aux yeux de tous que, moins on s’occupe de politique, moins les hommes politiques sont incités à veiller aux intérêts de ceux qui ne font pas l’effort d’aller voter ni même de prendre soin d’eux-mêmes. Alors, aux habitants privilégiés de ces démocraties, où il est loisible à chacun de prendre son propre destin en main et d’influer sur le sort collectif, je dis :

« NE VOUS PLAIGNEZ PAS! »

1. Si vous ne vous occupez pas de vous-même, ne vous plaignez pas si votre vie ne ressemble pas à celle dont vous aviez rêvé. Personne ne peut faire en sorte que vous deveniez vous-même si vous ne faites pas l’effort d’emprunter le chemin qui peux vous y conduire , et de suivre les règles simples du « devenir-soi ».

2. Si vous ne vous occupez pas des autres, à commencer par vos propres enfants, vos parents, vos voisins, et aussi plus largement tous ceux dont le sort vous concerne ou influe sur le vôtre, directement ou indirectement, ne vous plaignez pas si, le jour venu, ils vous tournent le dos et vous clament leur mépris, s’ils ne sont pas là quand vous avez besoin d’eux. Ne vous plaignez pas si vous n’éprouvez pas le délicieux plaisir de rendre service, et en retour celui, tout aussi jubilatoire, d’être reconnaissant envers ceux qui vous aurons aidé à devenir vous-même.

3. Si vous ne votez pas, ne vous plaignez pas des choix que font les élus. En particulier, ne dites pas que les programmes de tous les partis sont identiques, qu’on a tout essayé et que voter ne sert à rien. Si vous ne votez pas, vous donnez en fait un bulletin double à ceux qui le font, vous leur abandonnez votre voix et ils choisissent pour vous des éléments essentiels de votre « devenir soi »: la sécurité, l’éducation, la santé… Ne vous plaignez pas du délabrement de l’école, des gaspillages d’argent public, des menaces qui pèsent sur notre système de santé, de l’insuffisance des moyens attribués aux forces de police et à l’armée.

4. Enfin, et plus encore, si vous ne faites pas vous-même de politique, si vous n’êtes membre d’aucun parti, si vous n’êtes jamais candidat à une investiture, ne vous plaignez pas de la qualité de la classe politique. Ne dites pas que les élus  sont médiocres, intéressés, corrompus, ne dites pas qu’il y a trop de fonctionnaires parmi eux. Ne dites pas plus qu’ils manquent de courage et ne s’intéressent qu’à leur réélection, ou ne songent qu’à placer leurs proches à tous les postes. Ne dites pas non plus qu’ils gaspillent l’argent public. D’abord, parce que, pour la plupart d’entre eux, ces critiques sont injustes. Ensuite, parce que ,si elles sont légitimes à l’encontre de quelques-uns, c’est de votre faute: vous n’essayez pas de faire vous-même de la politique, d’entrer dans un parti, d’être candidat, de contrôler les elus, et de le faire honnêtement, pour servir l’intérêt général, en particulier celui des prochaines générations.

Ne vous plaignez pas du monde: il est ce que vous en faites. Et surtout ce que vous n’en faites pas. Et ne rien faire est la pire façon d’agir. Suicidaire.
En particulier ne vous plaignez pas non plus des directions que prendront les régions , avec des présidents que vous aurez laissé choisir par d’autres, pour six ans. En n’allant pas voter dimanche, vous aurez voté, en réalité, pour le pire.

j@attali.com




VOTER

Par Laurent Joffrin — Libération

On sous-estime encore, dans l’opinion, le séisme politique qui peut naître des prochaines régionales. Si les sondages ont raison, le FN sera présent au second tour partout et l’emportera dans plusieurs régions. Non seulement l’extrême droite enregistrera, dans ce cas, un score qui le mettra en position de force pour franchir le premier tour de la présidentielle, mais la dynamique dont il bénéficiera rendra le second tour incertain. On peut certes faire l’autruche et penser que les sondages se trompent ; on peut aussi minimiser le danger en voyant dans l’arrivée du Front à la tête de quelques régions un mal secondaire, qui le mettra au pied du mur et démontrera son incapacité à gérer. On peut aussi agiter des amulettes ou brûler un cierge… Illusion que tout cela : les sondages ne se trompent pas toujours ; victorieuse, Marine Le Pen aura à cœur, tel Raminagrobis, de rassurer les belettes et les petits lapins jusqu’à la présidentielle. L’extrême droite profite comme jamais d’une actualité dramatique. Est-ce grave ? Oui. Le FN est un parti légal, mais il n’est pas un parti comme les autres. Au détour de deux meetings de cette campagne, il a une nouvelle fois montré sa nature profonde. Se référant à «l’instinct vital du groupe», Marine Le Pen a mangé le morceau. «Nous sommes grégaires, dit-elle, nous croyons aux communautés naturelles, à la famille, à la nation». Certes. Mais la République ? Pas un mot dans ce credo officiel. Quant à Marion Maréchal-Le Pen, elle proclame que l’identité française est grecque, romaine et chrétienne. On touche au noyau dur de l’idéologie frontiste. Dans ces professions de foi candides, passées inaperçues, aucune référence - aucune - à l’héritage républicain et encore moins aux valeurs universelles qui sont pourtant, elles aussi, une bonne part de la personnalité française. A l’inverse d’un slogan caricatural, le FN n’est ni fasciste ni nazi. Mais il est nationaliste. Pour lui, la nation, ou l’idée qu’il s’en fait, passe avant tout. Avant la liberté, l’égalité ou la fraternité ? Il faut le craindre. Ce n’est pas sûr, dira-t-on. Mais faut-il, quand on est un républicain conséquent, prendre un risque pareil ? Ce constat conduit à deux impératifs pour ceux qui croient à la République. D’abord, quels que soient les griefs légitimes qu’ils adressent à la classe politique, de droite ou de gauche, aller voter ; s’abstenir, c’est voter Le Pen. Ensuite, après le premier tour, oublier ses préventions et tout faire pour barrer la route aux ennemis de la République.

 

 

 

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