lundi 7 décembre 2015

Vent de colère

Le Figaro



L'éditorial d'Alexis Brézet, directeur des rédactions au Figaro

C'est une colère qui vient de loin. Une colère froide, brutale, sans nuance ni merci. Elle a mijoté trente ans au feu de l'impuissance publique et des échecs gouvernementaux. Pour s'exprimer, elle a emprunté tour à tour le chemin d'une abstention galopante et celui du désaveu systématique de toutes les majorités sortantes, mais le vote Front national est depuis toujours sa plus spectaculaire expression. Elle est née, cette colère, sous François Mitterrand (1984, premier succès électoral du FN) ; elle a grossi sous Jacques Chirac et Lionel Jospin (et ce fut le 21 avril 2002) ; elle a décru puis enflé à nouveau du temps de Nicolas Sarkozy, au rythme de l'espoir et de la désillusion ; mais c'est François Hollande qui détiendra devant l'Histoire le triste privilège de l'avoir fait exploser.

Dimanche, sur son passage, elle a tout emporté. Désormais sans conteste premier parti de France, le Front national - dont le score a triplé d'une élection régionale à l'autre, du jamais-vu! - s'installe avec fracas au cœur de notre paysage politique. Pour la gauche comme pour la droite, c'est un échec cinglant. Pour la France, un saut dans l'inconnu, dont les conséquences politiques, quels que soient les gains régionaux éventuels du FN, porteront bien au-delà du second tour. 

 

Les partis traditionnels n'ont jamais paru si désemparés.

 

(…)On aurait tort de voir dans le résultat de dimanche un épiphénomène ou un accident. Si la terrible actualité des semaines écoulées a évidemment contribué à la dynamique FN en apportant aux yeux de beaucoup la confirmation de ses sombres prophéties, la colère qui l'alimente en profondeur se nourrit d'une angoisse, ancienne et profonde: celle d'un pays qui ne se sent plus protégé par ses gouvernants contre les malheurs qui l'assaillent. 

À l'insécurité économique, dont le chômage endémique est la manifestation la plus éclatante, à l'insécurité culturelle liée aux conséquences sur notre mode de vie d'une immigration incontrôlée, voilà que vient s'ajouter, depuis le carnage du 13 novembre, une insécurité existentielle: celle que le radicalisme islamiste a fait advenir en frappant en plein Paris. Ces menaces-là, assurément, ne se laisseront pas aisément congédier!

En vérité, cette inquiétude multiforme n'est pas propre à la France. Toute l'Europe (en témoignent, quasiment partout, les succès électoraux des partis nationalistes ou protestataires) est travaillée par cette angoisse sourde, identitaire, collective et personnelle, celle des vieilles nations, hantées par le sentiment de leur déclin et terrifiées par la perspective de passer au laminoir de la mondialisation.

 

La colère, c'est à cela qu'on la reconnaît, est mauvaise conseillère. Elle se rit des nuances, des objections et des arguments…

Il s'agit bien d'un «soulèvement contre le pouvoir», ou plutôt contre tous les pouvoirs - politiques, économiques, médiatiques - tous accusés pêle-mêle d'impuissance et, plus grave, d'indifférence aux malheurs des Français

Parce que la déconfiture des socialistes la place en situation, demain, de conduire le pays, la droite est tenue à une responsabilité particulière. Elle a le devoir non pas d'opposer des imprécations à d'autres imprécations, mais de démontrer, arguments à l'appui, l'inanité du programme économique du FN, de la sortie de l'euro à la retraite à 60 ans. Le devoir aussi, par-delà les excès et les caricatures, d'entendre cette demande implicite qui sourd du vote Front national. Demande d'autorité, de courage, de constance, de cohérence et, pour tout dire, de dignité. Bref, de tout ce dont la politique s'est trop souvent dépouillée depuis des années.

Elle doit, sans fausse pudeur, revenir à ses fondements: l'autorité dans les fonctions régaliennes, la liberté dans le domaine économique, la protection dans le domaine social et culturel. 

Elle doit remonter aux sources de la démocratie, c'est-à-dire entendre la voix du peuple plutôt que celle des experts. 

«Soyez ce que vous devez être!», ont hurlé dimanche les électeurs. Que ceux qui ont des oreilles entendent. Demain, il sera peut-être trop tard…

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CHOC FRONTAL


Il s'agit bien d'un «soulèvement contre le pouvoir», ou plutôt contre tous les pouvoirs - politiques, économiques, médiatiques - tous accusés pêle-mêle d'impuissance et, plus grave, d'indifférence aux malheurs des Français

En vérité, cette inquiétude multiforme n'est pas propre à la France. Toute l'Europe (en témoignent, quasiment partout, les succès électoraux des partis nationalistes ou protestataires) est travaillée par cette angoisse sourde, identitaire, collective et personnelle, celle des vieilles nations, hantées par le sentiment de leur déclin et terrifiées par la perspective de passer au laminoir de la mondialisation.

 

Voici donc une analyse froide, chirurgicale des maux qui affectent la France et, assurément l’Europe entière qui ne sachant plus à quel saint se vouer se donne au démon, en désespoir de cause, comme le fit l’Allemagne désemparée en 1933.

Le réveil est brutal mais ce n’est qu’une demi-surprise. On mesurera seulement dimanche prochain l’ampleur réelle de la catastrophe.

 MG

 

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