mardi 1 décembre 2015

Vive la France

L’obs


Cette expression cocardière n'est pas notre genre, mais aujourd'hui nous avons plaisir à le faire.



Au nord de Rennes, dans le village de Hede-Bazouges, le 27 novembre, jour d'hommage national. (DAMIEN MEYER/AFP)

 

Oui, vous avez bien lu ! C’est sous ce titre que j’ai envie d’écrire aujourd’hui : "Vive La France !" Et ça ne m’était encore jamais arrivé.

Parce que je suis journaliste ? Non. Parce que je suis un intellectuel. Pour aggraver mon cas, un intello de gauche. Alors cette expression cocardière, patriotarde, chauvine, et bourgeoise, ce n’est pas notre genre, c’est même plutôt déconseillé.

Après un si long parcours, j’aurais pu saisir l’occasion de prononcer une déclaration d’amour. D’autant que je l’ai eu souvent au bord des lèvres. Pas en combattant, mais en voyageant, ou en lisant.

Bref, je viens d’écrire "Vive la France" et j’ai un extrême plaisir à le faire, comme si je m’étais auparavant violé, et que je me délivrais enfin.

Qu’est-ce qui me fait soudain pousser ce cri ? Quel besoin ? Je suppose que vous avez déjà deviné ! Incroyable : le monde entier pense que notre pays meurtri, agressé, déchiré, et à un moment où se multiplient les déclinistes, les masochistes, et tous ceux pour qui s’en ait fini de notre fierté ancienne notre révolution, les 3 couleurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, c’est à ce moment-là que nous parvient ce lumineux message de confiance et d’attachement.

Je ne sais pas si vous avez éprouvé le même sentiment que moi, mais de voir à la télévision, dans tous les stades, les théâtres, les places publiques remplis d’hommes et de femmes et de jeunes, tant de jeunes qui disaient dans notre langue leur solidarité et leurs amour. Je n’ai pas pu être indifférent.

Pas de larmes à l’œil, mais un pouls accéléré. Ces morts… Le Bataclan, Charonne, Voltaire, Saint Denis… En somme, ce sont eux qui nous apportaient, cette résurrection dans la tendresse et dans l’intimité.

Certains d’entre vous se disent - et comme ils ont tort ! - que je suis en train de répondre aux boutades de Michel Onfray. En tout cas, je ne suis nullement indigné par le fait qu’on le laisse parler. Au contraire, c’est si on l’en empêchait que j’irai, comme Jean-Pierre Chevènement, à son secours, en réclamant pour lui la liberté, mais je serais un peu ridicule, et nous le sommes tous, puisque les médias le cajole, et se le dispute. Plus il se fait provocateur et plus on lui donne la parole. C’est la loi de la télé.

Simplement, c’est un philosophe qui fait la leçon et que je prends au sérieux. Qu’il m’ait pris Camus… Simplement pour une fois, il ne connait pas son sujet. Il a mieux étudié Freud qu’il n’a étudié l’islam. Tous les réformateurs musulmans devraient lui servir de référence.

J’ai suffisamment critiqué mon pays et chanté le combat de tous les colonisés arabes et musulmans pour lui demander, à mon tour, le privilège de m’écouter.

Mais je veux revenir vite, à cette émotion qui a ressuscité la France, en exigeant qu’on soit digne d’elle, et comme tous les étrangers musulmans ou pas, je redis : "Vive la France !"

Jean Daniel

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

COCORICO

Pour un non-Français ou plus exactement pour un Belge, cet assaut cocardier lancé par trois des plus prestigieuses signatures de France est parfaitement incongru et totalement insupportable. Edgar Morin décortiquant la Marseillaise, on aura vraiment tout entendu. Même De Gaulle n’y aurait pas songé. On a envie de hurler comme Ségolène Royale aux journalistes qui l’interrogent : vous faites le jeu du FNFrançois Hollande compte les points de popularité inespérés dans les derniers sondages. Résiliant comme personne, il rebondit dans sa nouvelle posture de général Boum Boum. Comme la grande duchesse de Gerolstein, les Français « aiment les militaires. » Je suis Charlie était un cri de colère de caractère universel. Et tandis que Paris et la France sont l’objet d’une adulation unanime qui nourrit un sursaut nationaliste cocardier - on est en guerre - la N-VA orchestre habilement une campagne de dénigrement de Bruxelles et Molenbeek, les socialistes et de tout ce qui est belge Brussels and Belgiumbashing. Mettez le communautaire au frigo, il en ressort aussitôt avec comme une odeur de pourri.  Je sens venir à grands pas la crise de régime.

MG  

 

MERCI, LE MONDE !

Par Jacques Attali

Au lendemain de l’immense tragédie qui a frappé Paris, le 13 novembre 2015, il n’y a presque aucun Français qui n’ait reçu un ou des témoignages de sympathie de connaissances étrangères, qu’il s’agisse de gens rencontrés occasionnellement en vacances, de collègues de travail ou d’amis véritables;  tous se sont manifestés dans les heures qui suivirent la nuit d’enfer, pour prendre des nouvelles et dire leur émotion.

Les autorités publiques de plus de 180 pays ont envoyé au gouvernement français des messages de solidarité. Des dizaines de présidents de République ou de chefs de gouvernement ont fait des discours en français. Les plus beaux et les plus symboliques bâtiments publics et privés du monde entier se sont spontanément éclairés aux couleurs de la France, de l’Australie au Brésil, de l’Arabie Saoudite à la Corée du Sud, avant même qu’on ne pense, à Paris, à en faire autant avec la Tour Eiffel. On a chanté la Marseillaise dans des milliers de stades dans le monde, à l’opéra de New York, devant l’ambassade de France à Madrid, et dans tant d’autres endroits.

(…)A l’initiative de la France, le conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies vient de décréter à l’unanimité, dans un élan unique, que les ennemis de la France étaient ceux de l’humanité.

Cela dit l’importance de la France dans l’ordre international et rappelle la nécessité de défendre ce qu’elle est.

Qu’avons-nous fait pour mériter une telle solidarité ? Pourquoi cela advient-il à l’égard de la seule France et non d’aucun des autres pays victimes récemment d’une tragédie équivalente, tels, par exemple, la Russie ou le Liban, pour ne parler que des attentats commis le mois dernier par le même ennemi ?

La France ne doit pas être comme une jolie femme qui croit que tous les hommages lui sont dus. L’empathie dont nous avons ainsi fait l’objet nous confère une responsabilité, nous impose un devoir. Il nous faut en être digne.

1. D’abord, en prenant conscience de ce que nous représentons pour le monde : nous sommes considérés partout comme le pays des Lumières, des droits de l’Homme, de la littérature, de l’art de vivre, de la gastronomie, de l’élégance, de la liberté, de l’impertinence et de la tolérance. 

2. Ensuite, en défendant chez nous ces valeurs et ce mode de vie. Pour que l’humanité puisse continuer à nous admirer et nous défendre en cas de besoin, et pour qu’elle continue à avoir un repère, une référence. En particulier, en ne prenant pas la gravité de la situation comme prétexte pour déraper dans la xénophobie, instaurer la fermeture des frontières, cultiver l’égoïsme, ni pour donner le pouvoir à un parti extrémiste, lequel voudra, entre autres, essayer de convaincre le peuple de restaurer la décapitation – dont nos adversaires d’aujourd’hui font le plus vaste usage.

3. Enfin, en manifestant la même empathie pour les autres, quand les circonstances s’en présenteront. Pour les victimes d’attentats commis ailleurs, en  commençant  par la Russie, le Liban et le  Mali. Mais aussi, plus largement, pour des victimes plus anonymes d’ennemis moins identifiables : les réfugiés qui se noient, les enfants qui meurent de faim – un toutes les sept secondes sur la planète – et tant d’autres. Plus utilement encore, pour ceux qui vivent ailleurs et qu’il nous appartient de recevoir au mieux quand ils viennent nous visiter et d’aider, dans les limites de nos moyens, à instaurer dans leur propre pays les conditions d’une bonne vie.

Nous devons aussi mieux comprendre ceux qui vivent tous les jours des drames équivalents à celui du 13 novembre à Paris, et sont tentés de venir se réfugier chez nous.

Merci, le Monde ! Nous ferons en sorte que vous ayez toujours envie d’être là quand nous aurons besoin de vous.

Et nous vous le rendrons.

 


UNIVERSELLE « MARSEILLAISE »

LE MONDE | Par Edgar Morin (Sociologue et philosophe)



La Marseillaise, que l'on chante désormais dans une étonnante unanimité, des communistes aux lepenistes, vient d'être brutalement mais justement secouée. Cela ne vient pas de la ministre Christiane Taubira, qui a préféré commémorer l'esclavage en se recueillant plutôt qu'en chantant l'hymne qui a accompagné toutes les aventures de la France une bonne part du XIXe siècle, mais aussi les cruelles expéditions coloniales, couvrant d'un voile glorieux les méfaits de la colonisation. Cela vient de l'acteur Lambert Wilson, qui, à la suite des remous anti-taubiresques causés par la droite, s'est soudain senti honteux des paroles – racistes, dit-il abusivement –, en fait sanguinaires et vengeresses, du 1er couplet, que l'on chante en ignorant les autres. Comme ce couplet apparaît révoltant et absurde si on le place dans notre conjoncture actuellement pacifique, j'ai voulu expliquer pourquoi il me paraît important de l'assumer quand même.

Le 1er couplet de La Marseillaise, qui est seul exécuté, mémorisé et chanté, surprend. Cet hymne de combat (il fut celui de l'armée du Rhin ) est tout à fait différent des hymnes nationaux, qui sont quasi religieux et liturgiques, à la Nation (Deutschland über alles, « l'Allemagne au-dessus de tout ») ou à la royauté, symbole de la Nation (God Save the King, « Que Dieu sauve le roi »).

Cet hymne de combat est un hymne d'éveil et de résistance à l'invasion des armées royalistes conjurées. Le danger est alors mortel pour la République naissante. Son caractère sanguinaire est lié à ce moment d'exaltation, voire d'ivresse vitale. Et surtout, il lie indissolublement l'identité de la République à la résistance aux tyrannies. Il lie non moins indissolublement l'idée de République à l'idée de France.

COUPLET 1

Allons enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la tyrannie,

L'étendard sanglant est levé, (bis)

Entendez-vous dans les campagnes

Mugir ces féroces soldats ?

Ils viennent jusque dans vos bras.

Egorger vos fils, vos compagnes !

Vichy a supprimé ce premier couplet, par haine de la République, et effacé la résistance à l'invasion parce qu'il pratiquait la collaboration avec l'envahisseur. Certes, le couplet qui l'a remplacé a sa beauté dans « amour sacré de la Patrie », mais il élimine la République de l'identité française. Vichy fut raciste (et non le 1er couplet de La Marseillaise, qui est certes sanguinaire, mais dans l'ivresse guerrière). Or ce caractère sanguinaire est ouvertement répudié pour l'après-victoire. (voir fin du couplet 15).

 

La Marseillaise a eu quinze couplets originaux, qu'il faut ici rappeler. Les 2e, 3e et 4e couplets confirment et prolongent le 1er.

COUPLET 2

Que veut cette horde d'esclaves

De traîtres, de rois conjurés ?

Pour qui ces ignobles entraves,

Ces fers dès longtemps préparés ? (bis)

Français ! Pour nous, ah ! Quel outrage

Quels transports il doit exciter !

C'est nous qu'on ose méditer

De rendre à l'antique esclavage !

COUPLET 3

Quoi ! Ces cohortes étrangères

Feraient la loi dans nos foyers !

Quoi ! Ces phalanges mercenaires

Terrasseraient nos fils guerriers ! (bis)

Dieu ! Nos mains seraient enchaînées !

Nos fronts sous le joug se ploieraient !

De vils despotes deviendraient

Les maîtres de nos destinées !

COUPLET 4

Tremblez, tyrans et vous, perfides,

L'opprobre de tous les partis !

Tremblez ! Vos projets parricides

Vont enfin recevoir leurs prix ! (bis)

Tout est soldat pour vous combattre

S'ils tombent, nos jeunes héros,

La terre en produit de nouveaux,

Contre vous tout prêts à se battre.

Le 5e couplet prend de la hauteur, devient magnanime et demande d'épargner « les tristes victimes s'armant à regret contre nous ».

COUPLET 5

Français, en guerriers magnanimes,

Portons ou retenons nos coups !

Epargnons ces tristes victimes,

A regret s'armant contre nous ! (bis)

Mais ce despote sanguinaire !

Mais ces complices de Bouillé !

Tous ces tigres qui, sans pitié,

Déchirent le sein de leur mère !

Le 6e, magnifique, introduit le patriotisme, le liant à la liberté (adopté par Vichy parce que Patrie remplace République).

COUPLET 6

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs !

Liberté, Liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs ! (bis)

Sous nos drapeaux que la victoire

Accoure à tes mâles accents !

Que tes ennemis expirants

Voient ton triomphe et notre gloire !

REFRAIN

Aux armes, citoyens !

Formez vos bataillons !

Marchons, marchons !

Qu'un sang impur…

Abreuve nos sillons !

La strophe sur le « sang impur » choque légitimement aujourd'hui. Mais le caractère racial du sang n'est nullement présent dans la conscience des révolutionnaires du XVIIIe siècle. Il n'apparaîtra qu'avec les théories racistes de Gobineau et du nazisme.

Le 7e couplet introduit les générations futures dans la continuité républicaine et tyrannicide.

COUPLET 7

(Couplet des enfants)

Nous entrerons dans la carrière,

Quand nos aînés n'y seront plus ;

Nous y trouverons leur poussière

Et la trace de leurs vertus. (bis)

Bien moins jaloux de leur survivre

Que de partager leur cercueil

Nous aurons le sublime orgueil

De les venger ou de les suivre !

Le suivant est déiste. Il nous évoque le culte de l'Etre suprême de Robespierre et aussi le Gott mit uns (« Dieu avec nous ») des Allemands. Il fut supprimé par Joseph Servan de Gerbey, ministre de la guerre, en 1792.

COUPLET 8

Dieu de clémence et de justice

Vois nos tyrans, juge nos coeurs

Que ta bonté nous soit propice

Défends-nous de ces oppresseurs (bis)

Tu règnes au ciel et sur terre

Et devant Toi, tout doit fléchir

De ton bras, viens nous soutenir

Toi, grand Dieu, maître du tonnerre.

Le 9e ajoute l'idée d'égalité à celle de liberté ; il faudra attendre 1848 pour la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Le 10e porte un ultime anathème à la royauté.

COUPLET 9

Peuple français, connais ta gloire ;

Couronné par l'Egalité,

Quel triomphe, quelle victoire,

D'avoir conquis la Liberté ! (bis)

Le Dieu qui lance le tonnerre

Et qui commande aux éléments,

Pour exterminer les tyrans,

Se sert de ton bras sur la terre.

COUPLET 10

Nous avons de la tyrannie

Repoussé les derniers efforts ;

De nos climats, elle est bannie ;

Chez les Français les rois sont morts. (bis)

Vive à jamais la République !

Anathème à la royauté !

Que ce refrain, partout porté,

Brave des rois la politique.

Les 10e et 11e couplets sont les deux couplets sublimes qui lient patriotisme et universalisme et préfigurent les thèmes de L'Internationale.

COUPLET 11

La France que l'Europe admire

A reconquis la Liberté

Et chaque citoyen respire

Sous les lois de l'Egalité ; (bis)

Un jour son image chérie

S'étendra sur tout l'univers.

Peuples, vous briserez vos fers

Et vous aurez une Patrie !

COUPLET 12

Foulant aux pieds les droits de l'Homme,

Les soldatesques légions

Des premiers habitants de Rome

Asservirent les nations. (bis)

Un projet plus grand et plus sage

Nous engage dans les combats

Et le Français n'arme son bras

Que pour détruire l'esclavage.

Les 13e et 14e sont négligeables. Le dernier ouvre un avenir apaisé.

COUPLET 15

Enfants, que l'Honneur, la Patrie

Fassent l'objet de tous nos voeux !

Ayons toujours l'âme nourrie

Des feux qu'ils inspirent tous deux. (bis)

Soyons unis ! Tout est possible ;

Nos vils ennemis tomberont,

Alors les Français cesseront

De chanter ce refrain terrible.

La Marseillaise dans son intégrité est donc un grand hymne où sont associées Nation, République, universalisme, liberté, dans une intensité frémissante qui est justement celle de l'an I, de Valmy, du moment fondateur de la France républicaine et du moment paroxystique de la défense de la liberté nationale. Le premier couplet porte cette marque. Il est remémorateur, commémorateur, régénérateur.

En dépit de ses excès de langage qui, en contrepartie, apportent un extrême romantisme, il doit être conservé. En revanche, il faut ressusciter le 11e et le 12e, qui correspondent si bien à nos temps planétaires d'interdépendance des peuples et de communauté de destin de toute l'humanité. Ils portent en eux l'universalisme de l'ère planétaire déjà présent dans le message de La Marseillaise.

Enfin, La Marseillaise est un hymne d'éveil et de résistance qui a valu pour les résistances qui ont suivi, qui vaut pour celles que nécessite notre temps, et qui vaudra pour les résistances futures.

• Edgar Morin (Sociologue et philosophe) 

 

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