lundi 18 janvier 2016

Privot et Benzine renoncent aussi au projet de prévention du radicalisme: voici leur lettre ouverte adressée à Rudi Vervoort

CONTRIBUTION EXTERNE (AVEC V. R.) 

La Libre


Soutenu par la région, le projet de contextualisation du Coran perd ses concepteurs. Voici leur lettre ouverte.  

Cette fois, le coup risque d’être fatal. Après le retrait de l’acteur Ismaël Saidi, ce sont les deux islamologues qui l’accompagnaient au départ du projet qui renoncent à l’offre de subsides avancée par la Région bruxelloise pour la réalisation de capsules vidéos visant à recontextualiser le Coran et ainsi lutter contre son instrumentalisation.

LETTRE OUVERTE

Michaël Privot et Rachid Benzine ont annoncé leur décision dans une lettre ouverte qu’ils ont fait parvenir dimanche en soirée au ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS). "Après mûre réflexion, écrivent-ils , nous avons pris, également, la décision de décliner toute proposition future de financement de la part de la Région pour cet ensemble de projets, étant donné les incompréhensions et les attaques dont ils ont fait l’objet."

Les motifs qui les poussent à repousser le subside régional - 275.000 euros - sont les mêmes qui avaient conduit l’auteur de la pièce "Djihad" à jeter l’éponge. "On a vu que quelque chose n’allait pas , explique Michaël Privot. Des dossiers continuaient à sortir contre Ismaël Saidi après l’annonce de son retrait. Nous-mêmes, nous avons reçu notre lot de critiques venant de communautés musulmanes avant de voir les sites d’extrême droite s’emparer du sujet. On pouvait y lire des choses comme "Rudi Vervoort finance des terroristes". Et rien ne permet de penser que cela s’arrêtera. C’est trop chaud. Sans doute n’aurions-nous pas dû médiatiser le projet comme on l’a fait."

SE DONNER LE TEMPS

Cette décision sonne probablement le glas d’une initiative qui avait été annoncée à grand renfort de publicité le mercredi 6 janvier. Le gouvernement bruxellois avait pourtant espéré que le projet de lutte contre le radicalisme survivrait au retrait de son concepteur, Ismaël Saidi, refroidi par une vague de critiques et un début de polémique politique.

Si Michaël Privot et Rachid Benzine renoncent au subside public, ils n’abandonnent cependant pas leur projet. "Nous souhaitons prendre le temps de réfléchir à une autre façon de poursuivre nos projets", écrivent-ils dans leur courrier. Et d’annoncer leur intention de reconstituer "une équipe d’une quinzaine de personnes, notamment avec Ismaël Saidi" et d’avancer à leur rythme "en nous nourrissant de l’énorme énergie positive que ces projets ont aussi suscitée" .

 

LA LETTRE OUVERTE DE RACHID BENZINE ET MICHAËL PRIVOT

Bruxelles, le 17 janviers 2016

 

Lettre ouverte à l’attention de Monsieur Rudy Vervoort,

Ministre Président de la Région de Bruxelles-Capitale.

1000 Bruxelles.

 

Monsieur le Ministre-Président,

Ce mercredi 6 janvier, vous annonciez, lors d’un interview croisée avec l’auteur-comédien Ismaël Saïdi, la subsidiation d’un paquet complexe de projets que nous avions développés avec ce dernier pour contribuer à la lutte contre la radicalisation violente de type djihadiste (formation, production de livres et de syllabi, exposition itinérante et capsules d’animation visant à historiciser le Coran et la tradition prophétique pour lutter contre leur instrumentalisation par les fondamentalistes, les djihadistes et autres mouvements identitaires islamophobes).

Très rapidement, notre collègue Ismaël Saïdi (auteur de la pièce « Djihad »), dont l’organisation portait le projet, a choisi de se retirer face à la vague d’attaques personnelles et les menaces auxquelles il a dû faire face.

Le Gouvernement de Bruxelles-Capitale, par votre intermédiaire, a fait savoir à plusieurs reprises qu’il souhaitait poursuivre le projet, envers et contre tout. Une marque de soutien et de confiance que nous avons appréciée à sa juste valeur en ces temps difficiles où il est indispensable d’investir dans des approches complexes et à long terme.

Cependant, après mûre réflexion, nous avons pris, également, la décision de décliner toute proposition future de financement de la part de la Région pour cet ensemble de projets, étant donné les incompréhensions et les attaques dont ils ont fait l’objet.

Nous souhaitons prendre le temps de réfléchir à une autre façon de les poursuivre, détachée des enjeux politiques et communautaires immédiats. Car ces projets, pour vivre, pour être entendus, ont besoin d’être compris pour ce qu’ils sont : un travail scientifique de vulgarisation d’un savoir qui peut sauver beaucoup de jeunes de l’emprise d’une lecture radicale voire guerrière. Or aujourd’hui, nos projets sont réduits, bien malgré nous, à un enjeu politique et des luttes communautaires conjoncturelles dont nous ne souhaitons pas être prisonniers.

Nous avions commencé ces projets à quelques-uns. Nous reconstituons une équipe d’une quinzaine de personnes, notamment avec Ismaël Saïdi, et nous avancerons à notre rythme, en nous nourrissant de l’énorme énergie positive que ces projets ont aussi suscitée.

Nous tenons à remercier toutes celles et ceux, anonymes ou connus, de tous les secteurs, qui sont montés au créneau pour défendre ces projets ou nous témoigner de leur soutien, publiquement ou personnellement. Nous sommes plus que jamais convaincus de leur bien-fondé et de leur pertinence.

La Région de Bruxelles-Capitale a, par son soutien, prouvé qu’elle pouvait aujourd’hui écouter et comprendre des projets originaux et porteurs : nous espérons fortement que ce souffle continuera et que nous verrons naître bien d’autres projets qui, conjugués au nôtre, réinventeront ce faire-ensemble dont nous avons tant besoin.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre-Président, nos meilleures salutations.

 

Rachid Benzine et Michaël Privot

Islamologues et responsables pédagogiques du projet

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA PAROLE QUI DÉCONSTRUIT ET CELLE QUI RECONSTRUIT


C’est un formidable camouflet, un de plus pour le gouvernement Bruxellois et son Ministre Président. Rachid Benzine (Les nouveaux penseurs de l’islam) est un type tout à fait sérieux et honorable. Qu’il jette l’éponge après avoir accepté le défi de monter un projet de déradicalisation est tout à fait interpelant.

Il me semble pourtant que l’équation est très simple. Les ados djihadistes radicaux ont d’abord été radicalisés avant d’être islamisés, on devrait dire islamistisés car c’est à l’islamisme qu’ils ont fait allégeance. Comment ? Par la parole, par un conditionnement verbal proféré par des instigateurs sournois, des maîtres d’illusion, des champions de la dénégation, soit en rue, en salle de sport, en marge des mosquées, soit plus couramment, sur internet. Ils ne peuvent donc être déradicalisés que par la parole, une parole qui déconstruise la parole radicale c’est-à-dire, selon moi,  la parole de rectitude éthique proférée par un Coran qui marche, c’est-à-dire par exemple le Schaerbeekois Ali Daddy pour qui le Coran est avant tout une éthique et non pas une incitation à la haine et à la violence. 

Regardé comme non représentatif par le précédent Ministre président, Daddy insiste dans son excellent ouvrage "Le Coran contre l’intégrisme" sur la dimension éthique du texte fondateur. Il estime que ces jeunes adolescents égarés ont besoin d’une guidance qui les ramène sur la voie de rectitude. "Qui bien se dirige, ne le fait que pour lui-même. Qui s'égare, ne le fait qu'à son propre dam." Coran, essai de traduction de Jacques Berque p. 229)  Qui s'égare ne peut vous nuire, si bien vous vous guidez. (ibid p.13)


MG

 

Aucun commentaire: