samedi 20 février 2016

Faut-il arrêter de nommer les enseignants à vie ?

MONIQUE BAUS ET VALENTINE VAN VYVE 

La Libre


Seuls trois profs sur dix refuseraient qu'on touche à ce statut, d'après l'enquête effectuée par la députée flamande Ann Brusseel. Côté francophone aussi, la question a été posée à la rentrée, notamment par le Segec. Alors, tabou ou plus tabou?

 

Oui pour Ann Brusseel, députée du parlement flamand (Open Vld)

L’idée serait de remplacer l’actuelle nomination à vie par un contrat à durée indéterminée : quelque chose de solide qui, à la fois, garantirait la stabilité du travail mais permettrait aussi une certaine flexibilité. Le carcan actuel est trop rigide et empêche toute mobilité. Il rend également trop difficile l’entrée des jeunes dans le système et l’écartement de ceux qui ne font plus correctement leur travail.

Vous avez récemment lancé une grande enquête en ligne auprès des enseignants, portant sur toute une série de problématiques dont le système en vigueur, partout en Belgique, de nominations à vie. Pourquoi cette démarche et quels en ont été les résultats ?

Mon objectif était d’avoir une image correcte de ce que signifie exactement être professeur aujourd’hui. Quelles sont ses tâches et, dans celles-ci, quel est l’équilibre entre les tâches administratives, les préparations de cours et les tâches pédagogiques, par exemple. En tout, il y avait 78 questions dont plusieurs concernant le statut des enseignants. Parmi celles-ci, j’ai sollicité le sentiment des enseignants sur l’idée de remplacer l’actuelle nomination à vie par un contrat à durée indéterminée : quelque chose de solide qui, à la fois, garantirait la stabilité du travail mais permettrait aussi une certaine flexibilité. Et j’ai été incroyablement surprise de voir que la toute grande majorité des répondants n’était pas opposée à ce changement (49 % d’accord, 19 % neutres et 32 % opposés).

Comment comprenez-vous cette étonnante tendance ?

En tout cas, cela n’a rien à voir avec la rancoeur de ne pas être (ou de ne pas encore être nommé) puisque 70 % des enseignants de l’échantillon sont eux-mêmes nommés. Ce qu’on voit par contre, c’est qu’une grande partie de ceux qui sont favorables au changement sont plutôt jeunes (et je répète donc : jeunes ne veut pas dire pas encore nommés). Ce statut a d’énormes inconvénients. Le principal est le manque de flexibilité. Même si vous êtes nommé, vous pouvez avoir envie à un moment d’aller donner cours ailleurs. Ce n’est pas toujours possible. Vous envisagez peut-être d’enseigner une autre matière. Ce n’est pas toujours possible non plus. On est dans un carcan très rigide qui empêche la mobilité, et qui empêche aussi de pouvoir écarter un collègue qui, éventuellement, ne travaille plus comme il faut. Quand vous constatez que le niveau de l’enseignement diminue, vous ne pouvez pas toujours y faire quoi que ce soit… Des directeurs ont témoigné dans ce sens pour dire que le système actuel n’est pas toujours synonyme de qualité. Et ce sont les élèves qui en sont les victimes. Autre gros problème : ce carcan rend difficile pour les jeunes enseignants d’entrer dans le système. Vous devez courir d’un intérim à l’autre, vous avez très peu de stabilité et vous voyez des collègues qui sont bien installés et qui, pourtant, ne travaillent pas toujours mieux que vous. C’est le contraire de ce qu’il faudrait faire pour encourager et soutenir les jeunes enseignants dont on sait qu’ils sont très nombreux à quitter l’enseignement avant cinq ans d’ancienneté. Je suis certaine qu’un bon contrat avec un meilleur statut pour ceux qui commencent serait une bonne chose.




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

SUS AU CONSERVATISME SCOLAIRE QUI PARALYSE LES ÉCOLES


Un ancien instituteur surdoué devenu directeur d’école me confia un jour que,selon lui, il suffirait de deux mesures pour réformer profondément l’école. La première serait de bannir les photocopieuses de l’espace scolaire et de revenir au recours aux manuels scolaires de qualité. La seconde mesure encore plus radicale consisterait à mettre fin aux nominations définitives qui rendent selon son jugement les enseignants paresseux, routiniers et les transforment en fonctionnaires conservateurs et éternels grognons. Beaucoup l’ont constaté, une fois qu’un enseignant est nommé, son zèle et sa créativité fondent comme la neige au soleil de printemps.  Nous ne sommes pas loin de partager ce point de vue radical. Nous serions même enclins à pousser le raisonnement un cran plus loin. Ne devrait-on pas en effet, suite à une inspection très positive, envisager d’augmenter le salaire des enseignantes et des enseignants ayant obtenu la note hors ligne. Toute réforme de l’école passe en effet non pas par un recours à des directives édictées en chambre par des pédagogues éloignés du terrain mais bien au contraire par la mise en valeur de l’excellence des enseignants les plus performants. Un inspecteur me disait récemment que, toutes disciplines confondues, il lui suffisait de s’asseoir une heure ou deux dans la classe de l’enseignante ou de l’enseignant au travail pour se rendre compte de ses qualités et ses défauts. J’entends hurler jusqu’ici les syndicalistes en colère qui ne jurent que par l’ancienneté de service et l’égalité de toutes et de tous devant le statut des enseignants. C’est bien en cela que les syndicats portent une responsabilité majeure dans la détérioration de la qualité de l’enseignement tous réseaux confondus. Le système scolaire finlandais que tout le monde se plaît aujourd’hui à monter en épingle privilégie l’importance du facteur essentiel de l’école, à savoir son capital humain, autrement dit ses enseignants. Ceux-ci sont formés en Finlande  avec soin et sélectionnés de manière très rigoureuse et, ne dissimulons pas, correctement rémunérés. La grande erreur de Joëlle Milquet dans sa volonté de promouvoir un contrat d’excellence est, une fois de plus, d’écouter plus volontiers la voix des pédagogues et théoriciens en chambre que celle des praticiens du terrain. À agir ainsi, elle suscite la méfiance et l’hostilité des enseignantes et des enseignants qu’elle a tendance à infantiliser. Il n’est absolument pas concevable d’envisager la moindre réforme de l’école sans la complicité et la collaboration des enseignantes et des enseignants en place.De toute évidence, pour la majorité d’entre eux, l’acquisition d’une nomination dite définitive et devenue un but en soi.Si on veut la supprimer, il convient de proposer quelque chose en échange, par exemple des suppléments de rémunération pour les enseignants qui remplissent le mieux leur contrat. On me rétorquera que c’est un argument réactionnaire et néolibéral. Je réponds à cela que le syndicalisme d’école est à mes yeux responsable du climat de conservatisme corporatiste qui paralyse notre enseignement en communauté Wallonie Bruxelles. De toute évidence, la suppression des photocopieuses dans les écoles et celle des nominations définitives est de nature à transformer profondément la dynamique scolaire en Belgique francophone.

MG

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