mercredi 24 février 2016

La misère sexuelle du monde arabe

Contributing Op-Ed Writer

By KAMEL DAOUD New York Times



CreditEiko Ojala


ORAN, Algérie — Après Tahrir, Cologne. Après le square, le sexe. Les révolutions arabes de 2011 avaient enthousiasmé les opinions, mais depuis la passion est retombée. On a fini par découvrir à ces mouvements des imperfections, des laideurs. Par exemple, ils auront à peine touché aux idées, à la culture, à la religion ou aux codes sociaux, surtout ceux se rapportant au sexe. Révolution ne veut pas dire modernité.

 

Les attaques contre des femmes occidentales par des migrants arabes à Cologne, en Allemagne, la veille du jour de l’an ont remis en mémoire le harcèlement que d’autres femmes avaient subi à Tahrir durant les beaux jours de la révolution. Un rappel qui a poussé l’Occident à comprendre que l’une des grandes misères d’une bonne partie du monde dit “arabe”, et du monde musulman en général, est son rapport maladif à la femme. Dans certains endroits, on la voile, on la lapide, on la tue ; au minimum, on lui reproche de semer le désordre dans la société idéale. En réponse, certains pays européens en sont venus à produire des guides de bonne conduite pour réfugiés et migrants.

Le sexe est un tabou complexe. Dans des pays comme l’Algérie, la Tunisie, la Syrie ou le Yémen, il est le produit de la culture patriarcale du conservatisme ambiant, des nouveaux codes rigoristes des islamistes et des puritanismes discrets des divers socialismes de la région. Un bon mélange pour bloquer le désir, le culpabiliser et le pousser aux marges et à la clandestinité. On est très loin de la délicieuse licence des écrits de l’âge d’or musulman, comme “Le Jardin Parfumé” de Cheikh Nefzaouiqui traitaient sans complexe d’érotisme et du Kamasutra.

Aujourd’hui le sexe est un énorme paradoxe dans de nombreux pays arabes : On fait comme s’il n’existait pas, mais il conditionne tous les non-dits. Nié, il pèse par son occultation. La femme a beau être voilée, elle est au centre de tous nos liens, tous nos échanges, toutes nos préoccupations.

La femme revient dans les discours quotidiens comme enjeu de virilité, d’honneur et de valeurs familiales. Dans certains pays, elle n’a accès à l’espace public que quand elle abdique son corps. La dévoiler serait dévoiler l’envie que l’islamiste, le conservateur et le jeune désoeuvré ressentent et veulent nier. Perçue comme source de déséquilibre — jupe courte, risque de séisme — elle n’est respectée que lorsque définie dans un rapport de propriété, comme épouse de X ou fille de Y.

Ces contradictions créent des tensions insupportables : le désir n’a pas d’issue ; le couple n’est plus un espace d’intimité, mais une préoccupation du groupe. Il en résulte une misère sexuelle qui mène à l’absurde ou l’hystérique. Ici aussi on espère vivre une histoire d’amour, mais on empêche la mécanique de la rencontre, de la séduction et du flirt en surveillant les femmes, en surinvestissant la question de leur virginité et en donnant des pouvoirs à la police des moeurs. On va même payer des chirurgiens pour réparer les hymens.

Dans certaines terres d’Allah, la guerre à la femme et au couple prend des airs d’inquisition. L’été, en Algérie, des brigades de salafistes et de jeunes de quartier, enrôlés grâce au discours d’imams radicaux et de télé-islamistes, surveillent les corps, surtout ceux des baigneuses en maillot. Dans les espaces publics, la police harcèle les couples, y compris les mariés. Les jardins sont interdits aux promenades d’amoureux. Les bancs sont coupés en deux afin d’empêcher qu’on ne s’y assoit côte à côte.

Résultat : on fantasme ailleurs, soit sur l’impudeur et la luxure de l’Occident, soit sur le paradis musulman et ses vierges.

Ce choix est d’ailleurs parfaitement incarné par l’offre des médias dans le monde musulman. A la télévision, alors que les théologiens font fureur, les chanteuses et danseuses libanaises de la “Silicone Valley” entretiennent le rêve d’un corps inaccessible et de sexe impossible. Sur le plan vestimentaire, cela donne d’autres extrêmes: d’un côté, la burqa, le voile intégral orthodoxe ; de l’autre, le voile moutabaraj (“le voile qui dévoile”), qui assortit un foulard sur la tête d’un jean slim ou d’un pantalon moulant. Sur les plages,le byrquinis’oppose au bikini.

Les sexologues sont rares en terres musulmanes, et leurs conseils peu écoutés. Du coup, ce sont les islamistes qui de fait ont le monopole du discours sur le corps, le sexe et l’amour. Avec Internet et les théo-télévisions, ces propos ont pris des formes monstrueuses — un air de porno-islamisme. Certains religieux lancent des fatwas grotesques : il est interdit de faire l’amour nu, les femmes n’ont pas le droit de toucher aux bananes, un homme ne peut rester seul avec une femme collègue que si elle est sa mère de lait et qu’il a tété.

Le sexe est partout. Et surtout après la mort.

L’orgasme n’est accepté qu’après le mariage — mais soumis à des codes religieux qui le vident de désir — ou après la mort. Le paradis et ses vierges est un thème fétiche des prêcheurs, qui présentent ces délices d’outre-tombe comme une récompense aux habitants des terres de la misère sexuelle. Le kamikaze en rêve et se soumet à un raisonnement terrible et surréaliste: l’orgasme passe par la mort, pas par l’amour.

L’Occident s’est longtemps conforté dans l’exotisme ; celui-ci disculpe les différences. L’Orientalisme rend un peu normales les variations culturelles et excuse les dérives : Shéhérazade, le harem et la danse du voile ont dispensé certains de s’interroger sur les droits de la femme musulmane. Mais aujourd’hui, avec les derniers flux d’immigrés du Moyen-Orient et d’Afrique, le rapport pathologique que certains pays du monde arabe entretiennent avec la femme fait irruption en Europe.

Ce qui avait été le spectacle dépaysant de terres lointaines prend les allures d’une confrontation culturelle sur le sol même de l’Occident. Une différence autrefois désamorcée par la distance et une impression de supériorité est devenue une menace immédiate. Le grand public en Occident découvre, dans la peur et l’agitation, que dans le monde musulman le sexe est malade et que cette maladie est en train de gagner ses propres terres.

Kamel Daoud, chroniqueur au Quotidien d’Oran, est l’auteur de “Meursault, contre-enquête.”


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« L’ORGASME PASSE PAR LA MORT, PAS PAR L’AMOUR. »

C’est avec que sidération que l’Europe découvre, par le détour de la funeste nuit de Cologne, que dans le monde arabe Eros rime avec Thanathos. Pour la plupart des Européens ceci est une sinistre découverte. Elle est d’autant plus préoccupante qu’on observe chez pas mal de jeunes belges d’origine immigrée des comportements insupportables inspirés par des habitudes importées d’Orient et singulièrement de la décidément très pernicieuse Arabie Saoudite laquelle diffuse depuis des décennies ses modèles d’agir, de penser et de croire en terres européennes. Le grand public en Occident découvre, dans la peur et l’agitation, que dans le monde musulman le sexe est malade et que cette maladie est en train de gagner ses propres terres. Les sexologues sont rares en terres musulmanes, et leurs conseils peu écoutés. Du coup, ce sont les islamistes qui de fait ont le monopole du discours sur le corps, le sexe et l’amourCe paragraphe est absolument terrifiant et doit nous secouer, nous réveiller de notre torpeur angélique qui tend à tout accepter de la part de ceux qui pensent et qui croient autrement que nous. Le machisme affiché des musulmans radicaux est punissable par les lois et surtout parce que totalement inacceptable et en contradiction avec une de nos valeurs fondamentales : la stricte égalité entre les hommes et les femmes. L’islam dans sa pratique littérale est il soluble dans la démocratie, dans le modernisme, dans une certaine conception des droits de la femme non négociable ?

Qui ne respecte pas cette prémisse contraignante n’est pas digne de vivre sur le continent européen. C’est à prendre ou à laisser. 

Qui ne comprend pas cela n’a rien à faire en terre de liberté européenne. Kamel Daoud écrit que Cologne est le triste rappel du fait que la femme est "niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée" (dans le monde arabo musulman).

 

MG


 

L'ISLAM ET LA GAUCHE : KAMEL DAOUD, NE RENONCEZ PAS !


L'Obs


Pris entre les feux croisés des fondamentalistes religieux et ceux d'une certaine gauche, l'écrivain algérien a annoncé qu'il cesserait son activité de journaliste. Voici pourquoi il doit résister.


L'écrivain algérien a annoncé qu'il cesserait son activité de journaliste. (BERTRAND LANGLOIS/AFP)


A la suite de la série d’attentats qui a ensanglanté la France, la parole des intellectuels de confession musulmane s’est libérée. Longtemps mutiques, par un scrupule bien compréhensible de ne pas semer de divisions dans leur communauté déjà durement ostracisée, ceux ci ont commencé à appeler de plus en plus fort à un examen critique de l’islam, et ont rejoint de libres penseurs qui les avaient précédé comme Abdelwahab Meddeb, ce Voltaire arabe qui s’autorisait à diagnostiquer une "maladie de l’islam" ou encore Malek Chebbel pour qui "La séparation entre la politique et la religion est le point le plus crucial de la marche de l'islam vers la modernité".

Ainsi dans un autre genre Kamel Daoud dans une tribune publiée par le New York Times : "L’Arabie Saoudite est elle un Daesh qui a réussi ?", fustigeait notre alliance avec un royaume qui assure dans le monde et en Europe la promotion d’un islam wahhabite dangereux"Ce puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté."

DEUX TOTALITARISMES INTELLECTUELS

Mais en signant ce texte dans le New York Times, Daoud commettait un premier crime de lèse bien pensance. Car cette volonté de procéder à un aggiornamento de l’Islam est arrivé à un moment d’extrême crispation politique en Europe et en particulier en France.

Les attentats ont mis en exergue d’autres lignes de fractures entre les deux courants de la gauche qui semblent irréconciliables. L’islam dans sa pratique littérale est il soluble dans la démocratie, dans le modernisme, dans une certaine conception des droits de la femme non négociable ? 

Est-ce un crime de poser la question ? Certains à gauche au nom d’une peur panique de faire le jeu du Front national le pensent. Et les intellectuels, écrivains comme Kamel Daoud ont été pris en tenaille entre deux totalitarismes intellectuels.

D’une part celui des fondamentalistes de Daesh, de l’autre celui de ceux que leurs détracteurs appellent les "islamo gauchistes" qui hurlent en meute à l’islamophobie dès qu’on commence à formuler une analyse critique des principes de vie préconisés par un islam rétrograde importé d’Arabie Saoudite.

Ainsi par exemple au nom de cette volonté nécessaire de dissocier islam et terrorisme, quelques uns de ces penseurs insistent sur le fait que l’expression la plus rigoriste de cet islam, ce qu’on appelle vulgairement en France le salafisme (en fait donc comme le wahhabisme saoudien) n’a rien à avoir avec le djihadisme. Bien au contraire ce salafisme souvent quiétiste qui prône une mise à l’écart militante des affaires terrestres, un désintérêt pour la vie politique et publique serait paradoxalement le garant contre la tentation du djihad de l’épée. C’est la thèse d’un Raphael Lioger

Pour preuve, ces penseurs avancent que les terroristes sont des analphabètes de l’islam, qui singent ses rites et se sont radicalisés loin des mosquées. En quête de rupture, ils ne se revendiqueraient de cette religion qu’au nom du rejet qu’elle suscite dans la société française. On pourrait même dire que ce serait la France incapable d’intégrer ses musulmans qui serait à l’origine de cette hybridation de circonstance. Les jeunes "désintégrés" seraient malades de la France et de son système d’exclusion bien plus que de son islam.

Ces penseurs dans leur hâte louable de dissocier l’islam du djihadisme se refusent donc à examiner le fait que le djihad de Daesh se fait au nom de l’islam, et qu’il transpose une tradition médiévale islamique dans son intégralité à l’époque contemporaine.

D’autres, moins nombreux il est vrai, par un excès d’angélisme qui découle bien, celui là, d’une mauvaise conscience post coloniale, vont jusqu’à à nier la supériorité de valeurs occidentales comme l’égalité entre les sexes par un relativisme tiers-mondiste mâtiné sans doute d’une bonne dose de misogynie.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la publication de la tribune de Kamel Daoud dans le "Monde". Celui-ci examine de manière littéraire (et non avec la rigueur d’un chercheur ou celle d’un sociologue et c’est bien son droit) les événements de Cologne, au cours desquels des immigrés principalement d’origine marocaine et algérienne ont attaqué sexuellement des femmes. Après avoir renvoyé dos à dos la gauche et la droite, qui se contentent de fantasmer les événements, Kamel Daoud écrit que Cologne est le triste rappel du fait que la femme est "niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée" (dans le monde arabo musulman).

Selon l’écrivain, "Le sexe est la plus grande misère dans le 'monde d’Allah'.Sacrilège absolu, Daoud rapproche le paradis islamique d’un "bordel" avec son "fantasme des vierges pour les kamikazes". L’image est osée, le raccourci sans doute outrancier. Mais cette tribune a le grand mérite de poser une question fondamentale pour notre modèle d’intégration, celle du rapport d’un certain islam aux femmes, évacuée en France depuis la mort de l’association "Ni putes, ni soumises".

 

GUEULE DE BOIS DES EUROPÉENS

Bien sûr, le texte de Kamel Daoud est arrivé à un moment de malaise douloureux où nous, Européens, avons la gueule de bois : Angela Merkel dans un sursaut remarquable contre l’avancée de la peste brune qui gagne notre continent, nous avait sauvé en accueillant a bras ouvert une population traumatisée par une guerre épouvantable que l’Occident n’a rien fait pour empêcher.

A un moment où les affaires du monde nous donnent peu l’occasion de nous réjouir, ce spectacle d’amitié entre les peuples et de sentiments enfin bons, nous avait évidemment réconfortés. Dans un imaginaire collectif chahuté, il nous rachetait de bien plus que de la guerre en Syrie. Un répit de courte durée, un charme rompu par cette irruption de la violence du désir de populations immigrées frustrées dont on a cru, à tort il est vrai, qu’elles étaient principalement issues de la vague récente de migrations. Mais dont les actes posent le constat de l’échec de leur intégration dans une société qui essaye de promouvoir le respect des droits des femmes.

Alors des chercheurs sans doute blessés, sans doute inquiets, ont cru bon de publier un texte collectif contre l’écrivain algérien, ce qui déjà en dit long. On pétitionne contre un gouvernement qui abuse de son pouvoir, mais à quoi bon se mettre à plusieurs pour clouer au pilori un intellectuel, déjà sous le coup d’une fatwa, comme s’il s’agissait de faire masse pour le réduire au silence ? L’effet est déplorable. On comprend le désarroi et l’amertume de Kamel Daoud. Mais on le supplie de revenir sur cette tentation si attirante de la tour d’ivoire. Justement, en cette époque de "sommations", nous avons plus que jamais besoin de sa "naïveté", de sa liberté, de sa littérature.

Sara Daniel

 

 

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