samedi 26 mars 2016

Crise politique belge: des failles béantes

Christophe Berti,rédacteur en chef (Le Soir)

Jan Jambon et Koen Geens ne pouvaient rien faire d’autre que de présenter leur démission face aux éléments concrets quant au manque de rigueur dans le dossier d’Ibrahim El Bakraoui. L’édito de Christophe Berti.

Décidément, rien ne sera épargné aux Belges. Après les attentats de mardi, après l’émotion, les larmes et le deuil, voilà la crise politique. Une crise dont le pays se serait bien passé dans les circonstances actuelles. Mais cette crise est d’autant plus importante qu’elle est le fruit de dysfonctionnements sérieux de la police et de la justice, soulignés par les ministres concernés eux-mêmes, qui ont présenté leur démission au milieu d’une nuit d’une tension extrême.

Jan Jambon et Koen Geens ne pouvaient rien faire d’autre que de présenter leur démission face aux éléments concrets quant au manque de rigueur et au laxisme de leurs services dans la gestion de la liberté conditionnelle d’Ibrahim El Bakraoui. Il est absolument terrible de constater qu’avec un respect rigoureux et professionnel du système de contrôle (un système, rappelons-le, mis en place après… l’affaire Dutroux), les forces de l’ordre auraient pu, sans doute, arrêter le terroriste avant les attentats de Paris et de Bruxelles. On n’est plus dans le « Belgium bashing » caricatural, mais bien dans un cas concret qui met en lumière des fautes lourdes.

«RESPONSABLE MAIS PAS COUPABLE»

Jambon et Geens devaient démissionner. C’était leur responsabilité politique. Ils ont d’ailleurs ressorti le couplet du « responsable mais pas coupable » hier soir à la télévision, dans un exercice d’équilibrisme bien compliqué. Mais Charles Michel n’avait d’autre choix que de refuser – temporairement – leur démission.

Pour des raisons politiques et politiciennes qu’il faudra évoquer plus tard, mais surtout pour éviter d’ajouter du chaos au chaos. Car un départ des ministres, surtout Jambon, poids lourd de l’exécutif et du premier parti du pays, aurait pu remettre en cause la vie même du gouvernement et il n’est pas imaginable d’avoir un pays sans gouvernement alors que deux terroristes courent toujours, que le niveau de la menace reste élevé et que la population attend des réponses à des questions fondamentales.

Car, et c’est le plus important, bien au-delà du sort de Jambon et Geens (qui ne sont qu’en sursis à nos yeux, il ne faudra pas oublier d’examiner leur cas plus tard), seul cet aspect-là compte vraiment aujourd’hui : il faut calmer les choses, rassurer les Belges et leur permettre de comprendre dans quel pays ils vivent. La pression montait, ces derniers jours, sur les services de renseignement, montré du doigt de toutes parts, mais on se rend compte désormais que c’est aussi la justice et la police qui sont, comme souvent ces dernières années, dans le collimateur. C’est un fait quasi récurrent dans le Royaume, la faiblesse des fonctions régaliennes.

Le gouvernement n’a pas de plan B devant lui : il doit définir les responsabilités précises, corriger les dysfonctionnements et tenter de réinstaurer la confiance dans les institutions. C’est une montagne. Un Everest. Et cela passera par une commission d’enquête digne de ce nom, un exercice douloureux mais ô combien indispensable. On évoquait hier dans ces colonnes la nécessité de clarté et de transparence. C’est ce qu’on attend, c’est ce que les Belges attendent de cette commission : comprendre, analyser, corriger.

Sans faux-fuyant. Les résultats des derniers exercices de ce genre, à différents niveaux (la commission Galant sur les marchés publics, celle sur les tunnels bruxellois ou l’Office wallon des déchets) n’incitent pas à l’optimisme, mais cette fois, il en va de la crédibilité du gouvernement fédéral et de services fondamentaux de l’Etat. Les faits sont cruels, terribles, brutaux : un homme belge, sous liberté conditionnelle après une condamnation à 10 ans de prison, s’est rendu deux fois à la frontière syrienne, a échappé à tout contrôle et s’est fait exploser à Zaventem mardi. Pour regarder les familles des victimes en face, le monde politique doit s’expliquer sur ce constat accablant, quoi qu’il lui en coûte. Et avec dignité.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

AU-DELÀ DE L’ÉMOTION

Nous ne commenterons pas mais il s’avère que l’heure est grave, infiniment plus préoccupante que nous l’imaginions hier encore en regardant en boucle, consternés, les images terrifiantes du double drame qui  endeuillé Bruxelles et scandalisé l’ensemble des citoyens d’Europe hormis une faction d’islamistes monstrueusement complices.

Le gouvernement vacille sur ses bases et nous risquons une crise de régimeLes mines patibulaires qu’affichent depuis deux jours les super ministres Jambon et Geens nous laissaient supposer une évolution dramatique.

Le Premier ministre, Charles Michel, a refusé le départ de Geens et Jambon, après une nuit de difficiles tractations impliquant leurs présidents de parti. Que ce soit clair: la situation sécuritaire du pays n'aurait pas été aussi préoccupante, les deux hommes auraient sauté, tout simplement. Leur responsabilité politique est écrasante, même s'il ne s'agit évidemment pas de fautes délibérées.

Lorsque les dysfonctionnements seront mis au jour, c'est tout le gouvernement, en ce compris le Premier, qui seront sur la sellette. Leur responsabilité politique sera totale.(…)

Charles Michel tient, contre vents et marées, il se renforce dans l'adversité. Et il tiendra, probablement.

Car quel signal serait-ce de perdre la tête sous le coup de boutoir des radicaux islamistes ! (Mouton Le Vif)


Nous vivons la période la plus dangereuse et aussi la moins exaltante de l’après-guerre. Nous renvoyons le lecteur au cri d’alarme d’ Etienne Davignon, Ministre d’Etat que nous reproduisons in extenso.


L’AUTORITÉ DE L’ETAT DOIT REVENIR AU CENTRE DES QUESTIONS POST-ATTENTATS. ELLE DOIT IMPÉRATIVEMENT S’ACTIVER DANS LE DOMAINE DE LA PRÉVENTION MAIS NE PEUT LAISSER PLACE AUX ACCOMMODEMENTS AVEC DES PRINCIPES FONDAMENTAUX.

Tous, ce matin, nous nous réveillons le cœur et l’esprit en proie à des sentiments multiples, la tristesse bien évidemment, la colère légitime contre des criminels de la pire espèce, l’appréhension vis-à-vis du futur.

Au-delà de cette émotion, un enseignement, pour moi fondamental, se dégage de la manière dont nos responsables politiques et judiciaires font face à l’épreuve : l’autorité de l’Etat est indispensable pour que la démocratie fonctionne et que la Nation vive.

Notre goût, ou même notre addiction au compromis, ne nous a-t-il pas poussés vers des accommodements que la réalité que nous découvrons ne peut plus tolérer ?

S’il est évident qu’il faut combattre avec la dernière vigueur les amalgames et que la liberté de religion est sacrée, il est tout aussi évident que l’usage que certains en font ne l’est pas.

Notre Etat de droit consacre des valeurs que tous les habitants du Royaume ont l’obligation légale et civique de respecter. L’Etat doit en être le garant. Par exemple, aucune justification ne peut être invoquée chez nous, pour contester l’égalité entre les hommes et les femmes, la mixité dans l’enseignement ou un traitement identique pour tous les scolarisés.

S’il se fait que des communautés se regroupent dans nos villes, elles ne peuvent vivre en dehors des obligations qu’entraîne leur présence en Belgique.

Il ne peut donc plus être question de fermer les yeux sur les mosquées clandestines, ni sur les solidarités familiales ou amicales lorsqu’elles conduisent à cautionner des activités criminelles.

Les événements actuels ont démontré le caractère illusoire du flou résultant d’accommodements avec des principes fondamentaux.

L’autorité de l’Etat n’est juste que si elle ne fait pas d’exception entre ceux auxquels elle s’applique.

Bien sûr, l’Etat doit aussi montrer son autorité dans le domaine de la prévention qui implique une action au niveau de l’enseignement, de l’accompagnement social des familles, du respect de nos valeurs parmi lesquelles la lutte contre les discriminations demeure centrale.

Dans ces conditions, l’autorité de l’Etat et l’exercice de ses fonctions régaliennes retrouveront une légitimité et un respect que le fonctionnement de la démocratie exige.

Etienne Davignon, Ministre d’Etat

 


APRÈS L'AUDITION "SOMMAIRE" D'ABDESLAM, LE MONDE FUSTIGE LES ENQUÊTEURS BELGES

LA JUSTICE BELGE SEMBLE ÊTRE PASSÉE À CÔTÉ DU DRAME QUI SE TRAMAIT

Plus grave, Le Monde pointe du doigt la faiblesse de l'interrogatoire. "Cette audition, assez sommaire, truffée d’incohérences, montre que les enquêteurs ont peut-être raté une occasion d’obtenir des renseignements qui auraient pu permettre de déjouer les attentats du 22 mars." Le Monde explique qu'effectivement, les enquêteurs se sont davantage consacrés à trouver ses complicités lors de sa cavale ou des faits du 13 novembre, et assez peu sur ce qui aurait pu suivre.

Le Monde ajoute : "L’interrogatoire n’est pas du tout poussé. Salah Abdeslam se contente de répondre aux questions qu’on lui pose, minimisant son rôle, mais ne donne aucun élément qui pourrait éveiller les soupçons des enquêteurs. Ainsi la justice belge semble être passée à côté du drame qui se tramait."

"LES FRÈRES EL BAKRAOUI, JE NE LES CONNAIS PAS"... ET LES ENQUÊTEURS NE LE RELANCENT PAS

Enfin, sur ses liens avec les frères El Bakraoui qui se sont fait exploser dans le métro et à Zaventem, Salah Abdeslam est beaucoup moins loquace note Le Monde. Les enquêteurs l'ont pourtant bien interrogé sur ce point mais sa réponse « je ne [les] connais pas » ne sera jamais relancée par les enquêteurs. 




ZAVENTEM-MAELBEEK: 73 MINUTES DE LAXISME ? (DIRECT)

PA. D. La Libre Belgique


Plus d'une heure s'est écoulée entre les deux attaques qui ont touché l'aéroport de Zaventem à 7h58 et la rame de métro dans la station de Maelbeek à 9h11. Plus précisément 73 minutes. Comment les autorités ont réagi après les premières explosions ? Le second attentat dans le métro aurait-il pu être évité ? Pourquoi n'a-t-on pas imposé une mise à l'arrêt et une évacuation immédiates du réseau de transport public ? Des questions que de nombreux citoyens se posent, trois jours après les attentats de Bruxelles.

Depuis les attentats du 13 novembre, le scénario des attaques multiples est pourtant dans tous les esprits. À Paris, six cibles différentes ont été frappées en une demi-heure seulement. Un laps de temps beaucoup trop court pour contrer l'une ou l'autre attaque. À Bruxelles, le temps écoulé entre les deux attentats était sensiblement plus long. 

Mais aucune mesure concrète n'a vraisemblablement été prise pour prévenir d'éventuelles répliques.

Dès l'annonce des explosions à Zaventem, les autorités régionales et fédérales se parlent. "Nous apprenons qu'il y aurait des explosions à Zaventem à 8h05 dont nous ignorons la nature. Le temps que les soupçons d'attentat se précisent, des contacts sont pris entre le cabinet et les services fédéraux et les représentants du centre de crise. Dans le cadre de ces contacts, le risque de réplique est évidemment évoqué", explique-t-on au cabinet du ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS).

Le niveau de la menace passe à 4 peu après 8h30 sans que cela soit communiqué aux médias. Il est en tout cas certain que plusieurs policiers ont reçu, à ce moment-là, l'information du relèvement de la menace. Après-coup, il peut sembler évident que le réseau de transport était une cible. Mais mardi matin, la liste des cibles potentielles évaluées par l'Ocam est longue : du port d'Anvers aux centrales nucléaires en passant par les gares et les hôtels. "Sur le moment, aucune cible ne semble plus évidente qu'une autre et les attentions sont partout", confie une source gouvernementale.

Au sein de la Stib, des agents s'inquiètent dès l'instant où ils apprennent que des explosions ont eu lieu à l'aéroport. "Nous savons que le métro est une cible de choix. Deux dispatcheurs ont demandé au directeur de l'exploitation du métro de rentrer les métros. On leur a répondu qu'il fallait continuer de rouler durant l'heure de pointe", s'indigne un conducteur de métro contacté mardi. Au sein des dispatchings -notamment sécurité- de la Stib, la consigne communiquée reste donc de bien continuer les embarquements afin d'assurer la vitesse commerciale du métro.

La question de la Stib est bien entendu évoquée lors des échanges entre la Région et le Fédéral. "Des contacts sont également pris avec la direction de la Stib", précise-t-on au cabinet de Rudi Vervoort qui indique"qu'il n'y a pas de procédure automatique en cas de soupçon d'attentats, mais une évaluation du fédéral sur l’ensemble des cibles potentielles"

L'évacuation systématique des gares ou du métro ne coule donc pas de source. Pendant 73 minutes, aucune recommandation précise n'est fournie par l'Ocamaux autorités régionales. Quant aux zones de polices bruxelloises, elles ne reçoivent pas d'instruction opérationnelle en particulier de la part du Fédéral.

9h11: Khalid El Bakraoui se fait exploser dans la deuxième voiture d'une rame orange qui s'apprêtait à quitter la station Maelbeek pour rejoindre Arts-Loi. "Le second attentat a été déclaré et la fermeture de l'ensemble du réseau Stib a été décrétée immédiatement", indique-t-on chez Vervoort.

Une évacuation de l'ensemble du réseau aurait-elle permis de sauver des vies ? Impossible à dire. Une évacuation d'une telle ampleur aurait pu comporter d'autres types de risques, sans forcément éviter le pire.

Il n'empêche que l'absence de consignes après le premier attentat fera certainement l'objet de nombreuses questions de la part des parlementaires durant la commission conjointe prévue cet après-midi à la Chambre en présence des ministres Jan Jambon (NV-A), Didier Reynders (MR) et Koen Geens(CD&V).


 

GEENS, JAMBON ET REYNDERS  SUR LE SELLETTE 

Bernard Demonty Le Soir

 

Les trois ministres donneront les premiers éléments sur les dysfonctionnements de la police et de la justice concernant les attentats de Bruxelles.

• Jan Jambo

Ce vendredi, à 14 heures, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA), le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) et le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders (MR) seront entendus devant les Commission réunies des Relations extérieures, de l’Intérieur et de la Justice.

Les trois ministres donneront les premières explications sur événements qui ont permis à Ibrahim El Bakraoui, l’un des kamikazes de Zaventem, de rentrer en Belgique sans être inquiété, alors que la police turque l’avait appréhendé à 50 kilomètres de la Syrie. Quelles sont les questions sans réponse à ce jour ?

1POURQUOI L’AMBASSADE DE BELGIQUE À ANKARA A-T-ELLE TRANSMIS TARDIVEMENT L’INFORMATION VENANT DE TURQUIE ?

Le 14 juillet 2015, les autorités policières turques informent le policier de l’ambassade de Belgique à Ankara qu’un dénommé Ibrahim El Bakraoui a été appréhendé à la frontière syrienne et sera renvoyé le jour même vers Amsterdam. El Bakraoui est connu des services de police belge suite à une condamnation à 10 ans de prison pour braquage. Il est en liberté conditionnelle, mais ne respecte pas, depuis juin, les conditions de cette libération.

Selon plusieurs sources, l’ambassade de Belgique ne prend connaissance que tardivement de l’information, et ne contacte la police néerlandaise que le lendemain de l’arrivée d’El Bakraoui à Amsterdam. Trop tard. De premiers arguments ont été évoqués par le ministre de la Justice, Koen Geens, à la RTBF jeudi soir. Tout en reconnaissant que la Belgique a mal exploité l’information, il indique que l’information turque manquait de précision.

2POURQUOI, UNE FOIS L’INFORMATION TRANSMISE À BRUXELLES, EL BAKRAOUI N’A-T-IL PAS ÉTÉ ACTIVEMENT RECHERCHÉ ?

Même tardivement, l’information de rapatriement d’El Bakraoui a bel et bien été transmise en Belgique. Mais de l’aveu même du ministre de la Justice, Koen Geens, le suspect n’a pas été recherché activement. Pourquoi, sachant que les attentats de Charlie Hebdo et le démantèlement de la cellule de Verviers avaient déjà eu lieu, le suspect n’a-t-il pas été traqué ?

3EL BAKRAOUI A-T-IL ÉTÉ RENVOYÉ UNE DEUXIÈME FOIS EN EUROPE ET LA BELGIQUE ÉTAIT-ELLE AU COURANT ?

Des sources turques affirment qu’elles ont renvoyé El Bakraoui une deuxième fois en Europe (elles ne précisent pas dans quel aéroport) le 25 août. A ce moment, le condamné est signalé et recherché car sa libération conditionnelle a entre-temps été révoquée. Est-il vrai qu’El Bakraoui a été renvoyé en Europe une deuxième fois ? Les autorités belges en ont-elles été informées ?

4QUEL(S) DÉPARTEMENT(S) ET QUEL(S) MINISTRE(S) PORTENT LA RESPONSABILITÉ DES MANQUEMENTS ?

Quand la réponse aux trois premières questions, et à d’autres qui surgiront des débats, sera connue, restera à déterminer les responsabilités dans les manquements. Est-ce la justice ? L’intérieur ? Les Affaires étrangères ? Tant Jan Jambon (intérieur) que Koen Geens (Justice) ont reconnu des fautes dans leurs départements. Concernant les Affaires étrangères, les deux ministres ont indiqué que l’ambassade n’a été que le « lieu formel » où les manquements ont pu avoir lieu, exonérant ainsi, à ce stade, les Affaires étrangères, le département de Didier Reynders. La réponse à cette question ne sera pas donnée à l’issue de la séance de vendredi. Elle devra résulter de la commission d’enquête parlementaire qui se tiendra dans les prochaines semaines.

 

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