mercredi 30 mars 2016

Edouard Delruelle: «Il est urgent de construire un islam de Belgique»

Le Soir

M. C. (st)

Le philosophe et ancien directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme a répondu à vos questions concernant le vivre ensemble et l’ « après attentat ».

                                                                     

 Edouard Delruelle

Lors d’un chat organisé ce matin sur le site internet du Soir, Edouard Delruelle, professeur de philosophie et ancien directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, a répondu aux questions des lecteurs du Soir par rapport aux attentats qui ont touché Bruxelles.

Beaucoup ont remarqué la différence de réactions post-attentats entre la France et la Belgique. « Les attentats de Bruxelles arrivent après ceux de Paris, qui a en quelque sorte posé la « symbolique ». Historiquement, Paris a toujours été une ville de manifestations et même de révolutions. Et en Belgique, il y a tout de même eu des initiatives, il est vrai plus modestes… C’est la Belgique… »explique Edouard Delruelle.

CES PSEUDO-MESURES N’APPORTENT RIEN À LA POPULATION

Des mesures de sécurité ont également été mises en œuvre, passant du niveau 3 au niveau 4, pour revenir à 3 en seulement trois jours. « On a très mal géré ces histoires de niveau 4 ou 3 » affirme le philosophe. « Fermeture précipitée d’écoles, annonces contradictoires (niveau 3 mais mesures de niveau 4). Et puis qu’est-ce que ces chiffres signifient ? Peut-on vraiment objectiver une menace ? Quel rapport entre celle-ci, « objective » et le sentiment d’insécurité, « subjectif » ? Dans les autres pays, ils n’ont pas ces pseudo-mesures qui, à mon sens, n’apportent rien à la population… ».

Depuis les attentats, le racisme semble plus que présent et les événements de ce week-end durant lesquelles des hooligans ont tenu à se faire entendre ne sont pas là pour le démentir. « La parole raciste se libère, les actes (discriminations, agressions) aussi. Et c’est en tous sens… Mais le racisme a toujours été là, non pas comme un vieux démon mais comme une composante structurelle des sociétés modernes depuis des siècles. Les barrages que nous y mettons ne sont que de fragiles parapets. »

Cependant, Edouard Delruelle voit une solution : « Pour contrer le racisme, les leçons de morale comptent peu, il n’y a qu’une vraie cohésion sociale, un « grand récit » collectif qui donne le sentiment aux gens que « demain sera meilleur », qui puisse détourner le grand nombre d’entre eux du racisme. On ne peut vaincre les passions tristes (le racisme est une passion triste) qu’avec des passions joyeuses ».

IL FAUT DONNER AUX IMMIGRÉS LEUR PLACE DANS LA SOCIÉTÉ

Samedi, le philosophe belge s’était exprimé dans le journal Le Soir en affirmant qu’il faut « donner aux populations immigrées une place qu’elles n’ont pas dans la société aujourd’hui ». Ces propos font peur à certains internautes, mais il a tenu à s’expliquer : « Il faut sortir de l’opposition entre « laïcisme » et « multiculturalisme ». Donc il faut donner aux immigrés toute leur place dans la société (= reconnaissance), mais il faut aussi de la neutralité, affirmer le primat de la loi étatique sur les religions. Il faut les deux. C’est pourquoi je suis pour qu’on aide un islam de Belgique, mais aussi (par exemple) pour l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique ».

Une question reste pourtant sur les lèvres de tous les Belges : comment vivre avec cette menace ? Le professeur y répond avec philosophie : « Nous nous sommes habitués à vivre avec le risque d’être tués sur la route ; nous devrons nous habituer à celui-ci… L’être humain a une énorme faculté d’adaptation – heureusement et hélas… ».

Pour conclure, l’homme de 53 ans reste optimiste : « Je crois que nous vivons des heures sombres, et que la seule façon de les traverser est l’intelligence collective. La tentation est au contraire le « chacun pour soi » (comme on le voit avec la question des réfugiés), le « sauve-qui-peut » (qui peuvent ? les plus forts). Le racisme, c’est un peu ça aussi. Alors que face à n’importe quelle difficulté, l’intelligence collective est capable de trouver des solutions. Y arriverons-nous ? « Pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté », disait Gramsci… ».

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

MOBILISER L’INTELLIGENCE COLLECTIVE


Depuis les attentats, le racisme semble plus que présent et les événements de ce week-end durant lesquelles des hooligans ont tenu à se faire entendre ne sont pas là pour le démentir. « La parole raciste se libère, les actes (discriminations, agressions) aussi. Et c’est en tous sens… Mais le racisme a toujours été là, non pas comme un vieux démon mais comme une composante structurelle des sociétés modernes depuis des siècles. Les barrages que nous y mettons ne sont que de fragiles parapets. »

Cependant, Edouard Delruelle voit une solution : « Pour contrer le racisme, les leçons de morale comptent peu, il n’y a qu’une vraie cohésion sociale, un « grand récit » collectif qui donne le sentiment aux gens que « demain sera meilleur », qui puisse détourner le grand nombre d’entre eux du racisme. On ne peut vaincre les passions tristes (le racisme est une passion triste) qu’avec des passions joyeuses ».

IL FAUT DONNER AUX IMMIGRÉS LEUR PLACE DANS LA SOCIÉTÉ

« Donner aux populations immigrées une place qu’elles n’ont pas dans la société aujourd’hui. »

Une place, sa place dans la société, cela se conquiert de haute lutte, cela ne se donne pas. C’est ce qu’ont compris au fil des décennies les immigrés venus de Pologne, d’Italie (ils nous ont même fourni un premier ministre), d’Espagne (ils ont fourni à la France le sien), de Flandre (du temps de charbonnages et de la sidérurgie wallonne), qui ont su habilement conquérir la leur.  C’est ce qu’ont compris, surtout, les juifs de la diaspora qui sont désormais dans nos sociétés comme des poissons dans l’eau. C’est une évidence, les musulmans ont beaucoup à apprendre de l’adaptabilité et de la résilience sémite. Mais qu’ils sachent que dans les communautés hébraïques, l’intégration voire l’assimilation(Finkielkraut) passe nécessairement par l’école et surtout par la réussite scolaire. Cela, curieusement, seules les jeunes filles musulmanes semblent l’avoir bien compris.  

 

Mais aussi de la neutralité : affirmer le primat de la loi étatique sur les religions. Il faut les deux. C’est pourquoi je suis pour qu’on aide un islam de Belgique, mais aussi (par exemple) pour l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique ».

 

Plus que jamais et surtout avec la montée d’un islam salafiste, traditionaliste et partisans de la charia c’est-à-dire du non-respect de la séparation entre la mosquée État, ceci doit être rappelé avec force et insistance. Il est devenu urgent de combattre cette forme d’islam réactionnaire importé massivement d’Arabie Saoudite par des imams qui ne savent rien et qui veulent tout ignorer de notre système démocratique. Pas de signes convictionnels donc dans l’espace public.

 

Comment vivre avec la menace terroriste ? « Nous nous sommes habitués à vivre avec le risque d’être tués sur la route ; nous devrons nous habituer à celui-ci… L’être humain a une énorme faculté d’adaptation – heureusement et hélas… ».

Cette réponse n’est pas digne d’un philosophe, c’est une réponse de sophiste qui ne saurait convaincre personne. On ne se résigne pas au terrorisme, on le combat avec détermination, toutes les armes disponibles et de préférence à l’échelle européenne. Et l’une d’entre elles, convenons-en, c’est bien évidemment l’école de qui on est en droit d’attendre qu’elle forme des citoyens armés d’un esprit critique capable de leur faire résister aux tentations barbares et totalitaires. La carte blanche du professeur de religion de l’école de la Sainte-Famille à Schaerbeek que nous analyserons dans un prochain commentaire montre que ce n’est pas vraiment simple.

Mobiliser l’intelligence collective. La tentation est au contraire le repli identitaire, communautariste, inspiré par une pensée triste qui raisonne en fonction d’appartenance à des groupes, un autre mot pour dire nationalisme.

Bien sûr qu’il faut envisager de créer un islam de Belgique ou plus exactement d’Europe et ne plus se contenter de laisser se développer de manière anarchique l’islam en Europe. C’est un défi à dimension européenne. On évoque cela volontiers et très souvent sur ce blog mais on ne dit jamais comment penser cet islam de Belgique, comment, surtout, former les imams qui demain devront le dispenser. C’est une question fondamentale à laquelle personne ne semble vouloir s’atteler sérieusement. C’est pourtant la pierre angulaire de la bonne intégration des musulmans et des musulmanes dans notre société démocratique.

MG

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