jeudi 17 mars 2016

Forest ou les deux visages de Bruxelles

La Libre

MATHIEU COLLEYN 



Le clocher de l’église Saint-Augustin, accident architectural Art Déco, domine Bruxelles depuis les années 30. D’un jaune délavé, l’édifice est planté place de l’Altitude Cent, dans l’un de ces quartiers résidentiels où se mêlent villas, maisons cossues et larges immeubles à appartements érigés pour les classes moyennes dans les années 60 et 70. Ces buildings donnent vue, pour les uns, sur la carrière de sable qui éventrait jadis ce flanc de colline où fut construit Forest National, pour les autres, sur la hêtraie du parc Duden, héritage des œuvres de Léopold II. Nous sommes à Forest. Plus exactement, dans le "haut" de Forest qui borde la frontière avec Uccle et dont le parc immobilier s’arrache à prix d’or depuis plusieurs années.

En descendant de ces hauteurs verdurées et bourgeoises, le visiteur atteint vite les quartiers populaires d’un ancien bassin industriel. Le "bas" de Forest, lui, longe les voies de chemin de fer reliant la gare du Midi, toute proche. Nombreux, les terrains en friche y témoignent de la difficulté éprouvée par ce coin de ville à se relever du départ massif de ses industries. Un déclin qui prit fin dans les années 80 et laissa place à une population fragilisée. Tel un phare bétonné, le Wiels, rénové en centre d’art contemporain, côtoie un bâtiment à l’abandon, issu lui aussi des brasseries Wielemans-Ceuppens qui firent la fierté de la commune jusque dans les années 70. De ces fabriques, il ne reste finalement que l’immense usine de montage Audi qui s’étend jusqu’au Ring de Bruxelles.

SAINT-DENIS N’EST PAS UN GHETTO

C’est dans les maisons d’ouvriers ou de cadres inférieurs des usines disparues qu’est venue s’installer une population majoritairement d’origine étrangère. Le quartier Saint-Denis, où se sont déroulées les perquisitions violentes de mardi, se situe dans le prolongement de cette zone et jouxte le centre administratif de la commune. La place Saint-Denis, où donne la rue du Dries, et alentours concentrent une population aux origines et profils socio-économiques divers sans pour autant s’apparenter à l’image du ghetto de pauvreté et d’immigration dont souffrent d’autres parties de Bruxelles. Même si le quartier assiste à un timide retour des classes moyennes, le taux de chômage oscille là tout de même entre 21 et 28 %. Cela fait des années qu’est attendu ce coup de fouet qui lui rendra son attractivité. Il viendra peut-être des lourds investissements publics prévus dans les cinq ans. Notamment pour la rénovation et la réaffectation de l’abbaye de Forest, un bijou datant du XVIIIe siècle.

Un autre quartier de Forest concentre des difficultés plus importantes : Saint-Antoine isolé à la frontière saint-gilloise. C’est là qu’eurent lieu, en 1991, de violentes émeutes opposant la jeunesse d’alors aux forces de l’ordre. La boîte de nuit au départ de ces troubles est aujourd’hui occupée par une association musulmane. "Un lieu de prière non reconnu" qui inquiète certains, car il serait proche des Frères musulmans et financé par le Qatar, qui vient d’acheter un bâtiment dans le quartier Saint-Denis afin d’y implanter une école secondaire confessionnelle.

QUERELLES POLITIQUES

La dualité haut/bas de Forest continue de structurer la politique locale. Et assure une césure électorale assez nette. A la droite libérale, le haut de la commune et son électorat réputé aisé, aux socialistes, le bas et ses électeurs issus en grande majorité de l’immigration marocaine. Longtemps, les deux forces politiques ont fait alliance. Mais leur équilibre fut brisé net par de violentes disputes au tournant des années 2000. Deux défections spectaculaires dans les rangs socialistes avaient alors permis à la très libérale Corinne De Permentier de ravir le mayorat à la socialiste Magda De Galan. Un PS ivre de colère allait valser dans l’opposition. Avant de retrouver le pouvoir en 2012, à la faveur d’une alliance avec Ecolo.

Depuis 2012, la commune est dirigée par une majorité PS, Ecolo, Défi, emmenée par le socialiste Marc-Jean Ghyssels. Elle mise sur l’urbanisation d’un foncier privé important et le retour d’une classe moyenne contributive, source de revenus fiscaux dont la commune, en grande difficulté financière, manque cruellement.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA GRANDE CÉSURE



Cette analyse pertinente nous donne une excellente grille de lecture de la commune de Forest dont on parle, en somme,  assez rarement.

La dualité haut/bas de Forest continue de structurer la politique locale. Et assure une césure électorale assez nette. A la droite libérale, le haut de la commune et son électorat réputé aisé, aux socialistes, le bas et ses électeurs issus en grande majorité de l’immigration marocaine.

On pourrait dire, à peu près, la même chose de Schaerbeck, de Molenbeck, d’Ixelles, de Saint-Gilles, de Jette, d’Etterbeek, de Koekelberg... Toutes ces communes offrent le même facies à la Janus : une bourgeoisie vieillissante dans le haut de la cité et des communautés immigrées résidant dans les bas quartiers, on a envie de dire les bas-fonds du nom d’un quartier populaire pauvre qui fut détruit autrefois-sns doute à dessein- lors e la construction de la colonne du Congrès. Une fois de plus le dessin de Kroll synthétise cela avec un incomparable brio. Mais cette césure n’est pas forcément une fatalité sur laquelle se lamenter. Elle est peut-être une chance pour insuffler de la mixité sociale et plus  de dialogue interculturel, comme le suggère ce dessin assez sarcastiquement, du reste.

Le problème, c’est que ces deux population, la communauté belgo belge et la communauté belgo immigrée se mélangent peu et surtout ne fréquentent pas les même écoles, accentuant de la sorte le phénomène des ghettos qu’ils soient marocains ou turcs.

Lors d’un colloque sur l’avenir de Bruxelles, sir Peter Hall, géographe anglais distingué a lancé ceci :

Une étude très récente menée au Royaume-Uni par le géographe Dany Dawlingde l’université de Sheffield montre combien la ségrégation de caractère social et spatial gagne du terrain en Angleterre. J’imagine ajouta Peter Hall que c’est pareil en Belgique. 

Et d’ajouter :

La seule manière de relever ce défi consiste à accroître la mixité scolaire, ce qui est de nature à restreindre le choix d’école pour les parents de la classe moyenne soucieux d’envoyer leurs enfants dans les meilleures écoles. Il s’agit là d’une question politique extrêmement difficile ainsi que nous pouvons le constater en Angleterre. J’imagine que c’est pareil en Belgique et particulièrement à Bruxelles.

Le libre choix des écoles, c’est sans doute la vraie pierre d’achoppement, celle qui freine le plus efficacement l’effort de mixité et forcément de cohésionsociale, comme le montre le paragraphe qui suit : 

Le quartier Saint Antoine de Forest  est  situé à la frontière saint-gilloise. C’est là qu’eurent lieu, en 1991, de violentes émeutes opposant la jeunesse d’alors aux forces de l’ordre.

La boîte de nuit au départ de ces troubles est aujourd’hui occupée par une association musulmane. "Un lieu de prière non reconnu" qui inquiète certains, car il serait proche des Frères musulmans et financé par le Qatar, qui vient d’acheter un bâtiment dans le quartier Saint-Denis afin d’y implanter une école secondaire confessionnelle.

Chacune  de ces communes a son  quartier Saint-AntoinePour qui sait lire, ce dernier paragraphe est une métaphore de ce qui risque d’advenir : la boîte de nuit refusant l’accès aux jeunes musulmans est devenue un lieu de prière et une école musulmane va s’ouvrir bientôt dans le quartier. Tout est dit. Il est temps qu’on comprenne du côté  des pouvoirs publics qu’il n’est de salut qu’à travers l’enseignement.

Le MR et le PS semblent l’ignorer : le premier en flirtant avec l’enseignement catholique qui plaît à sa clientèle bourgeoise, le second en abandonnant par stratégie politique l’école publique à la CDH Milquet qui défend clairementl’école libre, catho et privée. 

L’école publique, disait en 1907 l’échevin sociliste schaerbeekois.

Frans Fischer, est le palais du peuple, il ajoutait qu’au lieu d’abaisser

l’homme, il faut chercher à l’élever sans cesse…. Cent ans plus tard,

ces paroles interpellent. Le taux de chômage des jeunes est dans ces communes de près de 40%

 

Effectivement c’est seulement par l’école que nous pourrons agir sur les défis actuels en recherchant des pistes d’amélioration d’un enseignement qui doit êtreprioritairement un outil d’émancipation. 

Aujourd’hui, un jeune Bruxellois sur cinq quitte l'école secondaire sans diplôme, soit le double de ce que connaît la Flandre ou la Wallonie. Un tiers des jeunes Bruxellois grandit dans une famille qui vit de revenus ne provenant pas du travail.  Un quart des familles bruxelloises vit sous le seuil de pauvreté. 

Circonstance aggravante : la carte des statistiques du chômage et de la pauvreté et celle des chiffres de la criminalité coïncident parfaitement. Dès lors, tous les niveaux de pouvoir, fédéral, flamand, francophone et bruxellois doivent coopérer pour trouver des solutions, sans se cacher » Les choses ont elles  évolué dans la bonne direction ? Pas vraiment. Depuis lors, des centaines d’ados, souvent paumés, ont fait le grand saut vers le djihaddisme.   

Il y a six ans que ce diagnostic a été posé par Béatrice Delvaux et Yves Desmedtdans le Soir.  Depuis rien ; si le Pacte d’excellence avec ces réformettes, ses « reformekes », comme les appelle Philippe Maystadt. Même Philippe Moureaux l’a reconnu « ma principale erreur fut sans doute de ne pas m’occuper assez des jeunes ». 

Une erreur cardinale qui se paye cash aujourd’hui et, à mon sens, on n’a encore rien vu. Ce n’est pas l’introduction d’un cours de citoyenneté-si nécessaire qu’il soit- qui va résoudre le problème. Ce qu’il nous faut c’est une réforme en profondeur de l’école publique au service de sa vraie vocation : celle d’une école citoyenne et émancipatrice.


MG

 


 « Des militaires et des policiers en plus, c’est bien. Mais ce n’est pas une réponse suffisante pour assurer l’extinction espérée du radicalisme destructeur qui mérite, tout autant que le dévouement policier, l’activation effective des acteurs sociaux, de l’enseignement, de la culture : de l’intelligence à opposer à la résignation que demeure, in fine, la seule riposte de la force. » 

Marc Metdepenningen  Le Soir

 

 

 

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