mardi 29 mars 2016

Lettre à Béatrice: «Ne vous inquiétez pas, on va se reconstruire des rêves»

Maxime Biermé 

Le Soir



 

Dans ce texte, Maxime Biermé, jeune journaliste au « Soir » répond à la lettre que Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef de ce journal, a écrite à son fils/sa fille au lendemain des attentats.

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Bonne-maman, papa, maman, chers tous.

Je sais que vous avez pleuré mardi devant la télé, puis en lisant les excuses de Béatrice Delvaux à destination de ma génération.

Je sais que vous avez peur et que depuis quelques jours, un sentiment de culpabilité a pris le dessus.

Je vous le dis tout de suite : je ne suis pas fâché.

En tout cas pas contre vous.

Je suis fâché sur ceux qui se sont fait exploser dans le métro que je prends tous les matins pour aller travailler. Fâché sur ceux qui ont détruit le hall de l’aéroport qui a toujours été synonyme pour moi de grands voyages et d’opportunités à l’étranger.

Je suis fâché parce qu’ils nous ont rajouté un fardeau de plus à porter sur nos épaules. Et pas des moindres. Un piège énorme. Un puits sans fond de haine dans lequel ils tentent chaque jour de nous pousser.

Certains ont d’ailleurs déjà basculé. Ils hurlent leur colère et leur incompréhension du bout des doigts sur les réseaux sociaux, le déversoir de haine 2.0. Ceux-là se sont fermés. Ils ont laissé les terroristes gagner.

Tu m’as dit : « Reviens vivre à la campagne. On est bien ici… Je sais que je ne peux pas t’obliger… » A toi qui ne vis pas à Bruxelles. Toi qui ne croises des musulmans que via ton écran de télévision, je te dis que fuir n’est pas une solution.

Ma plus grande crainte, c’est que vous ne nous entendiez pas. Vous parlez de guerre, un concept étranger qui n’existe pour nous que dans les livres d’histoire et dans les souvenirs douloureux de nos grands-parents.

Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre Kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide.

Papa, merci pour ta promesse de me tirer une balle dans le pied si un jour le service militaire obligatoire qui t’a tant affecté devait être à nouveau d’application. Non je n’ai pas oublié.

Tout ce que nous voulons aujourd’hui, c’est comprendre.

Pourquoi avez-vous laissé cela arriver ?

Pourquoi, alors que j’en croise des dizaines tous les jours dans le bus, le métro ou sur le piétonnier, n’ai-je aucun ami musulman ?

Pourquoi dites-vous qu’on n’aurait pas dû les accueillir « chez nous » ?

N’avez-vous pas compris que le monde a changé ? Il n’y a plus de « chez nous ». Je me sens « chez moi » à Londres grâce à mon Erasmus. Je me sens chez moi à Madrid, Mexico ou Paris parce que j’y ai séjourné pour un stage, un job étudiant ou simplement pour me dorer la pilule pendant l’été.

La mondialisation n’est un danger que pour ceux qui ne savent en saisir les opportunités. L’intégration n’est pas « un échec ». C’est le défi de ce début de siècle.

Je ne comprends pas pourquoi ceux qui parlent le plus fort aujourd’hui sont ceux qui attisent la haine de l’autre.

Je vous avoue que je panique un peu car je sais que c’est à ma génération de trouver des solutions à toutes ces « crises » et autres « menaces » qui dominent l’actualité.

C’est à nous de changer le lexique du quotidien.

Alors, histoire de méditer un peu, je vais aller boire une bière en terrasse à Flagey, à Paris, à Molenbeek. Partout où c’est ouvert.

Pas pour vous provoquer en jouant les sans-peurs qui se moquent du danger. J’ai peur. Mais parce qu’il faut avancer.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« PARCE QU’IL FAUT AVANCER »


Avancer droit devant en dépassant toutes les erreurs du passé.

Je suis fâché parce qu’ils nous ont rajouté un fardeau de plus à porter sur nos épaules. Et pas des moindres. Un piège énorme. Un puits sans fond de haine dans lequel ils tentent chaque jour de nous pousser.

Faut-il que notre génération, celle des soixante-huitards honteux aient les épaules solides pour le porter ce fardeau, à la manière d’Atlas portant le monde sur les siennes? Et pourtant il faut imaginer Atlas heureux,aurait pu dire Camus.

C’est d’ailleurs à Atlas que m’a fait penser Dany le Rouge, désormais septuagénaire et toujours aussi pugnace et vert dans son passage flamboyant chez Ruquier. C’est que Cohn Bendit est un caractère, comme FinkielkrautMélanchon, Verhofstadt ou Régis Debray ou même le vieux Edgar Morin. Et c’est précisément ce qui manque le plus à nos hommes politiques nationaux actuels et aussi à votre jeune génération : du caractère. 

Certains ont d’ailleurs déjà basculé. Ils hurlent leur colère et leur incompréhension du bout des doigts sur les réseaux sociaux, le déversoir de haine 2.0. Ceux-là se sont fermés. Ils ont laissé les terroristes gagner.

Ce qu’il faut aujourd’hui c’est une immense indignation et plus encore, un immense sursaut pédagogique de la part des media et aussi de la classe politique, comme celui du vieux vicomte Davignon qui vient de lancer dans le Soir un appel churchillien en faveur de la défense de l’Etat et aussi de la relance de la construction européenne :

L’autorité de l’Etat est indispensable pour que la démocratie fonctionne et que la Nation vive. Notre goût, ou même notre addiction au compromis, ne nous a-t-il pas poussés vers des accommodements que la réalité que nous découvrons ne peut plus tolérer ?

L’autorité de l’Etat dans l’exercice de ses fonctions régaliennes doit retrouver  la  légitimité et le respect que le fonctionnement de la démocratie exige. (…)

L’Europe est en danger. «  On a perdu la perspective de l’objectif européen  ». «  L’Union européenne est sur le point de s’écrouler et il n’y a presque aucun leader pour la défendre  ».

Mais revenons au plaidoyer de notre jeune indigné.

Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre Kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide.

Tout ce que nous voulons aujourd’hui, c’est comprendre.

Pourquoi avez-vous laissé cela arriver ?

Des craies et des câlins ? Franchement, petit, ce n’est pas vraiment cela qui vous aidera à comprendre. Il faut que la génération bisounours –pardon de l’appeler ainsi-spontanément internationaliste-  prenne conscience qu’il est urgent de mobiliser au-delà des qualités de cœur, les ressources de l’intelligence et surtout du caractère. C’est sans doute le premier but de ce blog qui me mobilise tous les matins et dont le premier dessein est de comprendre. Comprendre pour réagir, comprendre pour mobiliser toutes les forces de l’intellect, de l’imagination et surtout de la volonté. Volonté de comprendre mis surtout volonté de riposter sans fléchir, en raidissant la nuque.

Pourquoi, alors que j’en croise des dizaines tous les jours dans le bus, le métro ou sur le piétonnier, n’ai-je aucun ami musulman ?

C’est ton problème, petit et surtout c’est ton choix.

Moi, j’ai des amis musulmans avec qui, depuis des années, j’échange au quotidien. Ils me parlent de leurs soucis, de leur mal être et de leur incompréhension face au départ de leurs neveux ou jeunes voisins vers la Syrie, face à la médiocrité des imams de garage et l’insolence, des recruteurs des rues et de la toile, de leur indignation face à la dualisation scolaire qui s’apparente à de l’apartheid.

C’est à l’école publique qu’on apprend à se frotter à des camarades qui pensent autrement, pas dans les grands bahuts cathos qui sont autant de ghettos pour une jeunesse, sinon dorée, du moins socialement favorisée. Ils me disent, ces amis musulmans, qu’il serait bon qu’on découvre autre chose dans le Coran que la caricature qu’en font les djihadistes qui l’ignorent superbement alors il contient une puissante éthique capable de déradicaliser des djihadistes et aussi de les intégrer dans notre société démocratique. Ils me disent, ces amis musulmans,qu’ils n’en peuvent plus d’être soupçonnés eux et leur communauté de complicité avec les djihadistes, ces têtes brûlées suicidaires en qui ils ne sauraient se reconnaître.

Pourquoi dites-vous qu’on n’aurait pas dû les accueillir « chez nous » ?

Qu’on se souvienne quand même que « on » c’est d’abord le monde des employeurs qui a fait appel dès les années soixante à une main d’œuvre à bon marché recrutée au Maghreb et en Turquie. La suite est connue.

N’avez-vous pas compris que le monde a changé ? Il n’y a plus de « chez nous ». Je me sens « chez moi » à Londres grâce à mon Erasmus. Je me sens chez moi à Madrid, Mexico ou Paris parce que j’y ai séjourné pour un stage, un job étudiant ou simplement pour me dorer la pilule pendant l’été.

La mondialisation n’est un danger que pour ceux qui ne savent en saisir les opportunités. L’intégration n’est pas « un échec ». C’est le défi de ce début de siècle.

Bravo petit, c’est magnifique de parcourir l’Europe et le monde en se proclamant cosmopolitique. Mais comment, dans le même temps ignorer son voisin et co-citoyen musulman. Franchement j’ai du mal à te comprendre.  

Je vous avoue que je panique un peu car je sais que c’est à ma génération de trouver des solutions à toutes ces « crises » et autres « menaces » qui dominent l’actualité.

C’est à nous de changer le lexique du quotidien.

Alors, histoire de méditer un peu, je vais aller boire une bière en terrasse à Flagey, à Paris, à Molenbeek. Partout où c’est ouvert.

Certes on vous rencontre nombreux au Belga à Flagey, au Carillon au Bataclan, éventuellement à l’Union à Saint Gilles, au Verschueren  à l’Espérance ou au  Central Park  de Schaerbeek mais beaucoup plus rarement devant un thé menthe au café marocain la Ruche au Midi ou dans les salons de thé marocains de Molenbeek

Pas pour vous provoquer en jouant les sans-peurs qui se moquent du danger. J’ai peur. Mais parce qu’il faut avancer.

Sachez que mes parents, vos grands parents n’avaient pas peur pendant les quatre ans qu’a duré l’occupation nazie de la Belgique.

N’ayez pas peur, est la parole fétiche des anges quand ils surgissent dans la Thora comme dans le Coran.  C’est ce que dit Jésus quand les apôtres le réveillent dans la barque battue par la tempête. N’ayez pas peur. Car comme on dit la peur est mauvaise conseillère.

MG

 

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