mercredi 9 mars 2016

Une enseignante se demande où est passée la politesse. .

Une enseignante se demande où est passée la politesse des parents d'élèves

Une opinion de Gisèle Verdruyve, professeure de français depuis vingt ans dans l'enseignement général du réseau libre.

Il est facile de penser que les pires épreuves qu’un professeur doit traverser dans son travail concernent les préparations de ses cours, les corrections de ses travaux ou la gestion des écarts de discipline de ses classes. Grossière erreur d’appréciation…
Février. Il est 6 heures du matin sur un froid parking exposé à tous les vents. Vous venez de vous garer et vous vérifiez que vous n’avez rien oublié d’essentiel. La brosse à dents et les chaussettes, ce ne serait encore rien, mais pourvu que toutes les photocopies pour les activités soient bien dans ce classeur et que les confirmations de réservations des visites soient toutes dans cette farde ! De toute façon, il est trop tard, on part à Paris dans un quart d’heure !
Tandis que vous jonglez avec la seule paire de mains que la Nature a daigné vous accorder pour prendre votre valise, votre pique-nique, votre sac de documents administratifs (on sort du territoire belge : si un douanier zélé demandait à vérifier les autorisations parentales certifiées par la Commune, ce serait ballot de devoir plonger dans la soute à bagages !) et enfin, vos cartes, guides et autres descriptifs pour les visites pédago-ludiques (à 6 h du mat’, on peut faire des néologismes personnels !), vous maudissez l’envie qui vous a pris de vouloir organiser ce voyage à Paris pour vos 45 élèves.
D’ailleurs, ils sont où ceux-là ? Pendant que vous tentez de fermer le coffre de votre voiture avec un pied parce que vos mains sont prises et que vous tenez votre écharpe avec les dents, vous faites un rapide tour d’horizon du parking plongé dans la nuit. Ils sont quasiment tous là avec, pour la plupart, un de leurs parents. Tel un groupe de manchots empereurs tournant le dos à la bise cruelle, ils forment un agglomérat humain d’où émergent quelques buées respiratoires.

Des têtes se sont tournées et vous savez que vous avez été identifiée. Comme vos collègues vous ont rejoint dans les minutes qui ont suivi votre arrivée, vous savez qu’ils savent que les profs sont là. Comme, avec vos collègues, vous restez sur place parce que le car va arriver par ici et que cela ne sert à rien de traverser tout le parking avec armes et bagages pour atteindre la zone des manchots, vous suggérez par quelques gestes un regroupement des forces vives. Hélas, personne ne manifeste la moindre envie de vous rejoindre. Vous décidez donc, dans un mouvement de conciliation, de vous déplacer avec tout votre barda. Et quand vous pensez établir les premiers contacts humains, le car arrive et fonce droit vers la "zone manchots". Voilà que tous s’agitent pour être certains que la valise de la progéniture est bien en place. Alors vous faites de même, et tant pis pour la tentative de prise de contact.
Quand vous sortez la tête de la soute et qu’avec les collègues vous annoncez que vous allez faire l’appel avant que tout ce petit monde ne s’engouffre dans le véhicule, une partie des parents a déjà disparu. Les autres forment un arrière-fond dissimulé par les élèves qui trépignent pour foncer prendre les meilleures places du car, celles du fond ! Les noms s’égrainent et quand la litanie s’achève, les retardataires arrivent tandis que la horde prend enfin ses aises. Il n’est plus de temps de discuter : les enfants sont au chaud, pourquoi rester sur ce parking à se les geler ? Les ultimes parents s’en vont en lançant encore un dernier regard à leur adolescent qui, lui, est déjà dans son voyage, par l’esprit si ce n’est par les faits.
Et vous vous retrouvez là à vous faire la réflexion que, à l’exception de deux ou trois parents qui avaient quelque chose à vous dire, personne n’a jugé bon de venir simplement vous saluer vous et vos collègues pour vous souhaiter un bon voyage et que tout se passe bien et que la météo soit bonne, etc. Toutes ces banalités qui font partie du savoir-vivre et qui relèvent de la simple politesse. Vous êtes devenu un pourvoyeur de services. Et ça, personne ne vous avait dit que cela allait faire partie du métier !


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN ENSEIGNEMENT  POURVOYEUR DE SERVICES

Je m’attendais au pire. Il n’y a eu de fait ni impolitesse, ni insultes, ni invectives, ni coups, ni blessures mais, bien pire que cela il y a eu  indifférence et celle-ci, dans le chef de l’enseignante est ressentie  comme du mépris. Du moins est-ce ainsi que se comprend l’amertume de cette enseignante motivée : vous maudissez l’envie qui vous a pris de vouloir organiser ce voyage à Paris pour vos 45 élèves.
Engagée et déterminée, il faut l’être pour trimbaler 40 ados boutonneux dans la ville lumière où tout peut arriver. Il faut avoir organisé ce genre d’expédition pour savoir à quel point l’opération peut-être stressante, tant  elle engage la responsabilité civile et morale du professeur organisateur. C’est carrément de l’héroïsme et c’est d’autant plus frustrant qu’aucun de ces clampins blasés  issus de la classe moyenne ne vous dira sans doute le moindre merci. N’ont-ils pas visité Londres déjà ou New York ou Singapour avec leurs parents ? Alors Paris, vous comprenez ça n’est intéressant que dans la mesure où ce voyage permettra l’un ou l’autre flirt et plus si affinités. Surtout il mordra sur huit jours d’école et c’est toujours ça de matière en moins à devoir étudier.
Ce témoignage est plus intéressant parce qu’il ne dit pas que par ce qu’il exprime je m’explique : La Libre Belgique précise bien que Gisèle Verdruyve est professeure de français depuis vingt ans dans l'enseignement général du réseau libre.
La scène se déroule aux aubes sur un grand parking, ce qui laisse supposer qu’on n’est pas à Bruxelles. Les parents ont donc conduit en voiture les têtes blondes-on imagine difficilement qu’il s’agisse d’une classe d’enfants de migrants-et ils ont hâte de reprendre la route pour rejoindre leur job dans la capitale. On devine qu’ils appartiennent à la classe moyenne. Ils ne sont pas forcément catholiques puisqu’aujourd’hui de très nombreux parents laïques choisissent d’inscrire leurs enfants dans le réseau libre question d’éviter la promiscuité avec des enfants des classes inférieures. Le professeur de français est une femme, comme la majorité des enseignantes du secondaire aujourd’hui. C’est dire si ce métier de caractère intellectuel (mais oui j’insiste) est peu prisé actuellement par la gente masculine.
Ce style de voyage coûte cher, même si on choisit de se déplacer en bus et pas en Thalys. Les organiser est une manière d’écarter de l’établissement les classes sociologiques moins favorisées. Avec l’âpreté de la concurrence entre les écoles et les réseaux scolaires, l’enseignement en Belgique est devenu un véritable marché ou les enseignants, de leur propre aveu, sont devenus  pourvoyeurs de services.
On aimerait que l’enseignement redevienne un véritable service public, ce qu’il fut longtemps. Mais voilà dans ce pays, comme d’ autres l’offre d’enseignement confessionnelle est subsidiée par l’État à même titre et a même échelle que l’école publique. Cette situation résulte du pacte scolaire de 1959. Et pourtant la communauté française, autrement dit la fédération Wallonie Bruxelles est exsangue. C’est pour cela qu’on parle de plus en plus de la régionalisation de l’enseignement trente ans  après sa communautarisation il y a une trentaine d’années. Il serait temps d’envisager sérieusement la possibilité de créer un réseau unique, comme en Finlande, afin de de réaliser des économies d’échelle. Il faut savoir qu’en Finlande dont chacun se plaît à vanter la qualité de l’enseignement, celui-ci est organisé par les municipalités ce qui lui confère une très grande indépendance.
MG




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