dimanche 24 avril 2016

Décret inscription: "Jusque quand devrons nous sécher les larmes de nos enfants?"

La Libre
CONTRIBUTION EXTERNE
Une opinion de José Fernandez. 


La problématique du décret inscription va - dès ce lundi - revenir sur le devant de la scène médiatique, avec le démarrage des inscriptions dites "chrono" pour les élèves sans écoles à Bruxelles (1287 enfants à l’heure actuelle).

Le décret inscription : arme de destruction massive de la cohésion sociale.
Comme près de 1.200 familles, nous voilà à notre tour plongés dans les désatreuses conséquences du décret inscription. Notre fille cadette est à l’heure actuelle sans école. Notre histoire n’est pas très différente de celle de centaines de familles bruxelloises : nous avons fait un choix, il y a 9 ans déjà, de scolarité pour notre fille. C’est une élève brillante, motivée, disciplinée qui voudrait plus tard faire des études de médecine. Et elle ne pourra sans doute pas rejoindre l’établissement qui l’aurait préparée à ce cursus de la manière la plus favorable à nos yeux, établissement qui se trouve en face de son école primaire à Laeken, situé à 1 km de notre domicile dans la même commune.
Comme beaucoup d’autres familles, depuis quelques jours, les scénarii catastrophes se succèdent : comment faire face à la nécéssité de mettre notre fille dans une écolé de l’autre côté de la ville, lui faire prendre 3 trams à 12 ans pour 1h30 de trajet… Déménager ? Arrêter de travailler (alors que nous sommes indépendants) ?
L’opacité du décret et ses règles d’application font qu’il est très difficile d’anticiper quoi que ce soit. Nous étions convaincu que notre indice composite, de 5,669, lui permettrait sans doute d’y arriver. Las, la CIRI nous a communiqué la semaine dernière ses résultats : elle est en liste d’attente dans les deux écoles de son choix.
DÉCRET IDÉOLOGIQUE
Ce décret a été construit sur un dogme idéologique : celui qui veut que pour pallier à l’absence d’équité sociale dans le monde à l’extérieur, il fallait la “décréter” au sein des enceintes scolaires, microscome de notre société. Le PS l’a voulu et le cdH de Joëlle Milquet l’a docilement mis en oeuvre, en se révélant, malgré les promesses, incapable d’y intégrer un critère au demeurant prépondérant pour nos enfants, celui lié à la pédagogie.
Ce décret idéologique s’est fondé sur deux postulats intellectuellement faux : le premier, celui qu consiste à croire qu’un enfant est égal à un autre enfant. Quels que soient ses choix, envies, capacités ou rêves, le décret considère que nos enfants sont interchangeables comme des numéros dans un dossier administratif.
Le deuxième postulat tout aussi cynique, c’est celui qui voudrait qu’une école est égale à une autre école : quel que soit les choix, envies, capacités ou rêves de leurs directions, une école est égale à une école.
Les études le démontrent désormais, ce voeu pieux, au demeurant fort louable de mixité sociale est un échec : les études de la FWB montrent clairement que la mixité sociale n’a guère évoluée au sein des établissements. Au contraire, la prépondérance donnée au critère géographique a même renforcé les écoles-ghettos que l’on voulait pourtant degheottiser…
EFFETS PERVERS
Mais les effets du décret vont bien au delà de leur impact psychologique et logistique sur les familles. D’abord le décret a créé un véritable marketing de l’offre scolaire : une école complète est réputée “bonne”, une école “incomplète” et bien forcément, c’est qu’il y a un problème… Tout cela est parfaitement visible sur le site de la FWB. Le remède est pire que la maladie qu’il prétendait soigné.
Et surtout, et c’est sans doute cela le plus dramatique, le décret tue la solidarité et la cohésion sociale : les parents déploient des stratégies individualistes qui sont le fruit direct de la logique du décret : puisque liste il y a, il faut donc faire en sorte d’être “avant” les autres. On se replie sur son problème immédiat qui par définition mathématique se résoudra si celui de votre voisin s’accroît… D’ailleurs, le problème se pose tous les ans, mais avec des familles différentes, et donc il disparaît au bout de quelques mois…
ALORS, MADAME SCHYNS, QUE COMPTEZ-VOUS RÉELLEMENT FAIRE?
Jusque quand devrons-nous continuer à sécher les larmes de nos enfants déboussolés, perdus, qui vivent comme une injustice totale (“je travaille bien à l’école, mais mon voisin qui n’étudie jamais lui aura une place et moi pas”…) les conséquences de ce décret qu’ils ne comprennent pas (comme beaucoup de familles d’ailleurs)?
On peut malheureusement supposer que votre métier de femme politique vous pousse en premier lieu à résoudre les problèmes qui se traduisent en voix pour vos prochaines élections… Et quand on sait que l’essentiel des effets néfastes du décret se situent à Bruxelles – alors que vous êtes une élue verviétoise – on peut supposer que vous en ferez encore moins que votre désormais inculpée, mais néanmoins bruxelloise, prédécesseur à ce poste …
Et surtout, quand est-ce que nos femmes et hommes politiques vont-ils réellement faire preuve de vision stratégique ? La problématique démographique bruxelloise, singulièrement dans les communes du nord de la région n’est pas nouvelle : cela fait maintenant 10 ans que l’on nous prédit l’apocalyspe scolaire qui est train de se produire.
AMATEURISME POLITIQUE
En fonction des études et de leurs projections, on évalue entre 16.000 et plus de 30.000 places à créer dans l’enseignement bruxellois pour faire face à la demande. Il faut en moyenne 10 années pour faire sortir une école de terre (une vraie, pas un container de tôle mal isolé…).
A Laeken, plus que partout ailleurs, la situation est alarmante depuis 2008. Le manque de vision et d’anticipation à amener de manière absurde les politiques à construire – et c’est à leur honneur – de nombreux logements supplémentaires situés à Neder-over-Hembeek par exemple… Sans avoir anticipé que les familles qui viendraient s’y installer avait besoin d’écoles pour leurs enfants… Une telle inefficacité politique fait peur et ne peut être elle aussi que source de fracture de la cohésion, politique cette fois, entre une population qui n’en peut plus de constater l’amateurisme permanent de nos édiles politiques et la réalité de leur vie quotidienne.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RIEN QUE LE MEILLEUR ; RIEN DE PIRE

La meilleure école (et tant pis pour la mixité scolaire), le meilleur jeu (plutôt un jeu éducatif ennuyeux qu’un jeu vidéo amusant), le meilleur dessin animé (plutôt "Kirikou" que "Bob l’éponge"), le meilleur cours particulier… le meilleur "tout ce que vous voulez" pourvu que ce soit le meilleur… et que cela contribue à rendre son enfant encore meilleur… Tout faire pour son enfant, c’est aussi étouffer pour lui. Et ce n’est pas ce qui est attendu d’un parent. Les enfants ont, pour grandir et s’épanouir, un urgent besoin de parents qui respirent et prennent le temps de le faire. Pour cela, il n’est sans doute pas inutile de nos jours de leur rappeler qu’une éducation réussie prend le plus souvent la forme d’un savoureux cocktail constitué d’une juste mesure d’intérêt bienveillant, d’un zeste de délicatesse affective et d’une énorme dose de sérénité. 


LE SYNDROME D’HYPER-PARENTALITÉ 

La Libre
CONTRIBUTION EXTERNE


Certains parents très exigeants vis-à-vis d’eux-mêmes ont décidé de mettre au monde non pas un enfant, mais un enfant heureux et destiné à le demeurer jusqu’à la fin de leur vie. Seulement tout faire pour son enfant, c’est aussi étouffer pour lui.

Une opinion de Bruno Humbeeck, psychopédagogue, formateur au centre de formation pour enseignants de l'université de Mons.


De l’enfant non voulu à l’enfant souhaité, tout un chemin avait déjà été parcouru par la grâce d’une contraception de mieux en mieux généralisée. De l’enfant désiré à l’enfant programmé, la route s’est encore de nos jours poursuivie faisant de la procréation un acte de mieux en mieux maîtrisé. Or, des enfants désirés et programmés, c’est exactement ce qu’il fallait pour mettre d’emblée sous pression ces parents nouveaux qui, parce qu’ils doivent maintenant assumer la responsabilité totale de la venue au monde de leur enfant, se sentent, du même coup, responsables de tout ce qui lui arrive comme de tout ce qui pourrait lui arriver. Et ces parents hyper-responsables deviendront rapidement des parents oppressés présentant un ensemble de symptômes que nous désignons à travers le concept d’hyper-parentalité.
L’hyper-parentalité n’est pas, à proprement parler, une maladie ni même un désordre. A priori, cette forme d’éducation parentale désigne seulement une tendance, celle de parents très exigeants vis-à-vis d’eux-mêmes, qui ont décidé de mettre au monde non pas un enfant mais un enfant heureux et destiné à le demeurer jusqu’à la fin de leur vie.
Cette forme de parentalité hypertrophiée se manifeste généralement par l’apparition de trois symptômes qui ont tendance à se renforcer mutuellement en s’organisant en syndrome. Dans sa forme aggravée, l’hyper-parentalité fatigue l’enfant en même temps qu’il épuise son parent. Burn out parental et/ou de l’enfant, phobie scolaire, troubles de l’apprentissage multipliés par "dys" et tout le cortège des autres difficultés éducatives contemporaines comme l’hyperkinésie ou le haut potentiel viennent alors masquer le diagnostic en attirant l’attention sur un symptôme spectaculaire qui n’est en réalité que l’indice d’un trouble plus profond qui affecte la parentalité dès lors qu’elle met sous pression l’acte éducatif et ceux qu’il concerne.
Le paroxysme de cette symptomatologie est le plus souvent atteint à l’adolescence. L’adolescence exerce effectivement généralement sur le processus éducatif le même effet que la levure sur le pain. Elle gonfle tout. A bout de souffle, certains parents en viennent alors à consulter dans l’urgence pour une crise de l’adolescent qui, le plus souvent, demeure, il faut bien en convenir, essentiellement la leur.
LE "PARENT-HÉLICOPTÈRE"
Le premier de ces indices, en révélant la volonté du parent de contrôler tout ce qui se passe dans et autour de la vie de l’enfant, contribue à l’installation du symptôme que l’on identifie sous le vocable de "parent-hélicoptère". Dans cette forme de parentalité, l’occupation essentielle du parent consiste à se transformer en hélicoptère et à "tourner" de façon un peu "névrotique" autour de son enfant en manifestant à propos de tout ce qu’il vit une vigilance exacerbée et constante. "Que fais-tu ?", "Qu’est-ce que tu lis ?", "A quel jeu joues-tu ?", "Qui fréquentes-tu ?"… Le parent-hélicoptère se nourrit de ses propres contradictions chaque fois qu’il émet un certain nombre d’injonctions paradoxales du style "Ne t’éloigne pas de moi et sois autonome", "explore ton environnement pour apprendre tout en restant à mes côtés". Toutes ces injonctions parfois contradictoires invitent à favoriser le contrôle permanent de tout ce qui entoure l’enfant et s’avère susceptible de le menacer tout en promouvant en apparence son indépendance.
LE "PARENT-DRONE"
Le deuxième symptôme qui définit l’hyper-parentalité manifeste en quelque sorte une forme aggravée de "parentage-hélicoptère" : c’est une attitude qui est généralement désignée à travers le concept de "parent-drone". Ce trouble du comportement parental évoque l’attitude du parent qui ne tolère que ce qui lui semble, à ses yeux d’adulte, le meilleur pour son enfant sur le plan éducatif comme sur celui de son développement individuel. La meilleure école (et tant pis pour la mixité scolaire), le meilleur jeu (plutôt un jeu éducatif ennuyeux qu’un jeu vidéo amusant), le meilleur dessin animé (plutôt "Kirikou" que "Bob l’éponge"), le meilleur cours particulier… le meilleur "tout ce que vous voulez" pourvu que ce soit le meilleur… et que cela contribue à rendre son enfant encore meilleur…
Cette propension à ne concevoir pour l’enfant que ce qu’il y a de meilleur en toutes circonstances amène également le parent à ne tolérer chez le petit être en développement dont il a la charge que la recherche d’émotions positives (la joie) en évacuant tout le registre émotionnel qui s’en éloigne (tristesse, colère, peur, dégoût).
LE "PARENT-CURLING"
Enfin, le troisième symptôme de l’hyper-parentalité désigne la tendance névrotique à n’agir en permanence qu’en fonction du bonheur présent de l’enfant et de sa réussite future. Cette exigence que le parent se fixe à lui-même évoque un ensemble d’attitudes que l’on regroupe généralement sous le vocable de "parent-curling". La métaphore du curling est en effet particulièrement adaptée pour non seulement évoquer l’acte éducatif (celui-ci prend la forme d’un "lancer" harmonieux suivi d’un "lâcher" au bon moment susceptible de mettre celui que l’on éduque en position d’atteindre la cible) mais aussi suggérer ses dérives névrotiques (lorsque pour atteindre la cible les joueurs prennent le parti de balayer énergiquement devant le palais pour favoriser son évolution en direction de l’objectif)…
Ce balayage particulièrement spectaculaire et énergivore évoque ce que font les parents quand, obnubilés par l’idée de participer à la réalisation du bonheur de leur enfant, ils focalisent leur attention sur lui et concentrent l’essentiel de leurs activités sur l’accompagnement actif de son développement. Oublieux d’eux-mêmes, les parents-curling perdent alors souvent de vue que la réussite de l’acte éducatif dépend surtout de la qualité du lancer-lâcher initial et imaginent pouvoir exercer une influence déterminante sur la trajectoire de leur enfant, au-delà du mouvement premier, en balayant nerveusement devant lui tout au long de son développement. Ils consomment ainsi une énergie considérable pour ne retirer en définitive de leur action qu’une forme d’illusion de contrôle.
Evidemment, l’exercice de l’hyper-parentalité et l’expression de ses principaux symptômes ne sont pas sans risque. Pour le parent d’abord qui se donne des exigences excessives et s’épuise à remplir le cahier de charges démesuré qu’il s’est imposé. Pour l’enfant ensuite qui est soumis à une pression parentale souvent implicite mais néanmoins très forte. L’injonction qui lui est donnée de faire preuve d’une euphorie perpétuelle et de réaliser un parcours sans faute, contraint alors l’enfant à rassurer en permanence un parent rendu anxieux au plus petit échec, angoissé à la moindre difficulté et effrayé par tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un contretemps dans cette course au bonheur.
Tout faire pour son enfant, c’est aussi étouffer pour lui. Et ce n’est pas ce qui est attendu d’un parent. Les enfants ont, pour grandir et s’épanouir, un urgent besoin de parents qui respirent et prennent le temps de le faire. Pour cela, il n’est sans doute pas inutile de nos jours de leur rappeler qu’une éducation réussie prend le plus souvent la forme d’un savoureux cocktail constitué d’une juste mesure d’intérêt bienveillant, d’un zeste de délicatesse affective et d’une énorme dose de sérénité.
Bruno Humbeeck tiendra une conférence sur la question ce jeudi 28 avril à 20h à la salle W: halll Station du Centre culturel et de congrès de Woluwe-Saint-Pierre (93 avenue Charles Thielemans à 1150 Bruxelles).

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