mardi 10 mai 2016

Le gouvernement ne gère-t-il pas les prisons comme des hangars à viande?

La Libre
CONTRIBUTION EXTERNE

Une opinion de Yahyâ Hachem Samii. Criminologue, directeur d'un service d'aide aux justiciables, aux victimes et aux détenus, il s'exprime ici à titre personnel.
15 jours de grève, déjà. La plus longue depuis plus de 6 ans. Un ministre qui dit être allé au-delà du possible et un gouvernement qui envoie l'armée pour pallier, une première. Et depuis plusieurs jours, cette impression amère que les véritables problèmes s'effacent et qu'on ne regarde que la surface des choses. 'Qui va céder ?' semble désormais l'unique priorité médiatique.
Le ras-le-bol des agents pénitentiaires s'inscrit pourtant dans une suite logique qui est en oeuvre depuis plusieurs années. Les gouvernements n'ont en effet cessé de réduire les coûts des prisons, tout en se lançant dans des projets de construction dont de nombreux experts prédisent qu'ils vont peser lourdement et durablement sur les finances de l’État sans apporter de réponse aux problèmes de fond. Quand les autorités parlent prisons, c'est à la fois pour en durcir les conditions de vie et de sortie (toujours plus depuis plus de 20 ans) et pour évoquer les nouvelles technologies comme la réponse à tous les problèmes. Au fond, c'est à se demander si le gouvernement fédéral ne gère pas les prisons comme des hangars à viande, se contentant de renouveler certains hangars, avec de beaux frigos ultramodernes, sans jamais s'inquiéter sur le contenu.
Or, on ne parle pas ici de viande, mais d'individus, de personnes de chair et d'os qui sont incarcérées suite à une décision judiciaire, qui sortiront un jour et qui, entretemps, doivent avoir pu se remettre en question, avec toutes les ressources qu'elles ont en elles, mais aussi les défauts, les troubles et les obstacles qui peuvent les conduire à la récidive. J'ajoute qu'autour de ces individus, il y a également des milliers de familles, des parents et des enfants, qui sont impactés par la détention et qu'encor une fois, on oublie ici.
Il est plus que temps que le gouvernement fédéral se pose enfin la question sur l'intérêt de mesures qui transforment les prisons en hangars, avec un personnel réduit et remplacé par des caméras de surveillance et des boutons ouvre-porte, tout en laissant les détenus de plus en plus livrés à euxmêmes, n'ayant accès à des activités et des mises en projet que sur des horaires de plus en plus limités, et sur des locaux que vont devoir se disputer les services chargés d'offrir ces activités et ces accompagnements. Ainsi, la réduction annoncée des horaires va condamner purement et simplement une série d'initiatives salutaires mises laborieusement en place par des associations en concertation avec le personnel pénitentiaire.
Où est passé l'objectif de réinsertion, cet objectif dont tout le monde parle sans que personne le voie venir ? La réinsertion, ce n'est pas un mot placé là pour faire joli ou pour faire plaisir à quelques idéalistes naïfs. C'est une nécessité primordiale pour notre société et pour notre sécurité.
La réinsertion, c'est intervenir auprès des individus qui ont fauté pour qu'ils développent d'autres façons de penser et d'agir, plus en phase avec notre société et avec eux-mêmes. C'est proposer dès le début de la détention des espaces pour penser à ce qui s'est passé, découvrir de nouvelles possibilités, se former, s'ouvrir à d'autres réalités, rencontrer des personnes pouvant leur transmettre quelque chose et à qui ils peuvent transmettre à leur tour. Cela passe par des formations, des groupes de parole, des activités centrées sur la culture, le débat, le sport, la lutte contre la dépendance à l'alcool ou à la drogue. Autant de choses qui ne sont pas là pour passer le temps ou pour faire oublier les heures interminables passées en cellule, mais pour que la détention ne soit pas qu'un temps mort, un temps inutile, qui génère de la rancoeur, de l'incompréhension, de la souffrance gratuite et de la violence.
La réinsertion, c'est ce qui donne du sens à la condamnation elle-même. Il ne suffit pas de punir, il faut aussi que la punition serve, que les gens comprennent la portée de leurs actes et qu'ils puissent se reconstruire autrement. On me dira : il y a des personnes qui ne se remettront jamais en question. Certes, mais ce n'est pas sur cette infime minorité qu'on a construit l'ensemble de notre justice pénale. Au contraire, nous savons, nous voyons qu'avec une écrasante majorité, il y a moyen d'agir. Face à une criminalité qui se concrétise, c'est donc une obligation pour nos gouvernants de prendre les mesures qui permettent d'éviter qu'elle se répète et crée davantage de victimes, davantage de souffrances.
Nous assistons à un leurre pourtant déjà bien usé. Pour chaque euro « économisé » aujourd'hui, combien devrons-nous en débourser ensuite ? Chaque rechute coûte inévitablement en frais d'enquête, de justice, de réincarcération, sans compter le coût humain pour la société.
Nous assistons à une fuite en avant au nom de discours qui surfent sur les événements et qui donnent une façade « virile », « rassurante » pour masquer non seulement le vide, mais aussi une politique de plus en plus contre-productive, accentuant le danger là où elle est censée le réduire.
Nous assistons à un dérèglement organisé et persistant du système pénal par le Gouvernement Fédéral, par ailleurs sans aucune considération pour les services qui, « malheureusement pour eux », dépendent d'autres niveaux de pouvoir.
Combien de temps encore le Gouvernement Fédéral va-t-il jouer avec le feu ? Tant qu'il ne traite pas les causes de l'inflation pénitentiaire en Belgique, qu'au moins il se donne les moyens d'une politique utile et qu'il laisse les services dépendant des Communautés et Régions travailler normalement, en concertation et en complémentarité, pour que la réinsertion devienne enfin une réalité. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IL NE SUFFIT PAS DE PUNIR, IL FAUT AUSSI QUE LA PUNITION SERVE 

Triste spectacle que celui des piquets de grèves de matons en vestes rouges et vertes attablés devant des bacs de Jupiler face aux portes de bronze des anciennes prisons.  Les policiers chargés de prendre le relais se mettent aussi en grève et aussi les militaires réquisitionnés pour assurer la sécurité. La grève est politique et entend faire fléchir le gouvernement fédéral qui fait mine de tenir en se demandant comment il va restaurer la sérénité dans les établissements pénitentiaires dont quelques-uns ont déjà été saccagés. Il est plus que temps que le gouvernement fédéral se pose enfin la question sur l'intérêt de mesures qui transforment les prisons en hangars, avec un personnel réduit et remplacé par des caméras de surveillance et des boutons ouvre-porte, tout en laissant les détenus de plus en plus livrés à eux-mêmes, n'ayant accès à des activités et des mises en projet que sur des horaires de plus en plus limités, et sur des locaux que vont devoir se disputer les services chargés d'offrir ces activités et ces accompagnements.
Combien de temps encore le Gouvernement Fédéral va-t-il jouer avec le feu ? Tant qu'il ne traite pas les causes de l'inflation pénitentiaire en Belgique, qu'au moins il se donne les moyens d'une politique utile et qu'il laisse les services dépendant des Communautés et Régions travailler normalement, en concertation et en complémentarité, pour que la réinsertion devienne enfin une réalité.
On imagine que la vie en prison est un enfer. Déjà que l’incarcération est une chose terrible. Être, en plus, privé de promenade, de douche et d’activités parce que l’opposition instrumentalise les matons en les incitant à créer une crise majeure dans les prisons et le cauchemar se transforme en enfer.
Faire des économies partout dans les services a ses limites.
L’image du gouvernement s’en trouve brouillée et celle de l’opposition ternie. Bref c’est l’ensemble de la classe politique qui perd la face.
Curieusement on ne parle plus de crise financière ni  des boat people et des vagues d’immigration. C’est toujours cela de gagné. 
MG

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