dimanche 1 mai 2016

”Nous avons tous plusieurs identités à la fois, d’où la complexité de s’intégrer”

Les Inrocks


Quartier de Belleville (photo Reuters)
Journaliste française ayant émigré aux Etats-Unis, Géraldine Smith publie ”Rue Jean-Pierre Timbaud” pour raconter son expérience à Belleville, entre obsession du vivre-ensemble et désillusions du modèle d’intégration français.
Dans son livre, Rue Jean-Pierre Timbaud, Géraldine Smith revient sur ses vingt années passées dans le quartier de Belleville à Paris pour tenter d’expliquer ses désillusions et l’échec du ‘’modèle d’intégration français’’ auquel elle croyait. Journaliste émigrée aux Etats-Unis, elle raconte comment les attentats contre Charlie Hebdo l’ont convaincue d’écrire sur sa propre expérience. Cette chronique, racontée à la première personne, décrit avec honnêteté la métamorphose d’une rue emblématique d’un Paris mixte mais victime de ségrégation. L’influence de l’islamisme radical, les déceptions, les exils et les craintes d’habitants ponctuent le récit qui met en perspective un certain vivre-ensemble condamné à l’échec puisque mal appréhendé.
VOUS AVOUEZ AVOIR ÉTÉ “TRÈS ÉMUE” EN TRAVAILLANT À CE RÉCIT. CE LIVRE EST-IL LE TRAVAIL D’UNE JOURNALISTE, D’UNE ROMANCIÈRE OU D’UN TÉMOIN ?
Géraldine Smith : C’est le fond de mon livre : nous avons tous plusieurs identités à la fois, d’où la complexité de s’intégrer, pas seulement pour les immigrés. “Je est un autre”, disait Rimbaud. “Je est une foule”, ai-je découvert rue Jean-Pierre Timbaud.
Concrètement, j’ai écrit un récit, le témoignage d’une mère de famille, d’une habitante du quartier qui se trouve être journaliste. Bien sûr, ma profession et ses réflexes m’ont aidée : j’ai l’habitude d’observer et de prendre des notes. Par exemple, les mères africaines qui s’en prennent aux Asiatiques dans un conseil d’école. Ou la bérézina de l’anniversaire de Max, dans tous ses détails. Rien n’est romancé. En complément d’enquête, j’ai revu des amis perdus de vue et des jeunes que je connaissais quand ils avaient quatre ans. J’ai aussi interviewé d’autres riverains. Beaucoup m’ont émue par leur histoire, leurs mots, leur façon de raconter. Parmi eux, Lucette, bimbelotière dans la rue depuis 1941. Ou Malika, une amie marocaine, nostalgique d’une France de son enfance qu’elle idéalisait.
C’EST UN RÉCIT À LA PREMIÈRE PERSONNE, POURTANT IL Y A UNE VRAIE AMBITION D’OBJECTIVITÉ. POURQUOI AVOIR DÉCIDÉ DE MENER CE TRAVAIL SOUS CETTE FORME ET NE PAS AVOIR FAIT UNE ENQUÊTE JOURNALISTIQUE PLUS CLASSIQUE EN EXTIRPANT VOTRE VÉCU ?
Avec ou sans “je”, on peut être de mauvaise foi. Mon but était d’être radicalement honnête, aussi sincère que je puisse l’être. En plus, l’emploi du “je” m’a libérée de toute prétention à vouloir expliquer globalement ce qui se passe aujourd’hui en France. Chaque école – sociologue, politologue, démographe – a ses certitudes, ses schémas explicatifs. Moi, je suis partie d’une question qui me minait depuis que je m’étais installée en famille dans un coin de Paris qui semblait incarner l’avenir d’une France ouverte et mélangée. Pourquoi ai-je fini par m’y sentir si mal à l’aise que j’étais contente d’en partir ? En l’absence d’une réponse satisfaisante, j’ai cherché le diable dans les détails de la vie quotidienne.
AVEC DU RECUL, PENSEZ-VOUS ÊTRE PARVENUE À RACONTER ‘’CET ÉCHEC DU MODÈLE D’INTÉGRATION FRANÇAIS’’ ? QU’EST CE QUI PEUT ÊTRE UNIVERSEL DANS VOTRE VÉCU ET DANS VOTRE EXPÉRIENCE ?
L’universel, je ne connais pas ! Je raconte mon expérience de cet échec mais je crois que beaucoup de gens s’y retrouveront, par exemple dans le dilemme que l’on ressent au moment où l’on se débrouille pour déroger à la carte scolaire ou pour mettre ses enfants dans le privé ; ou dans le malaise pour une femme de se promener en short dans un ”coin musulman”, par exemple à Belleville, tout en s’interdisant d’avouer sa gêne d’être gênée… La tolérance masque souvent une forme d’indifférence, ou de démission. Le haut de la rue Jean-Pierre Timbaud n’est un coin sympa où l’on va boire un verre entre potes que pour ceux qui refusent de voir que l’islam radical y a pris le pouvoir, chassant y compris des musulmans modérés ; pour ceux qui ne veulent pas voir que la mixité sociale du quartier est une façade. Je raconte mon rendez-vous avec Kader, 20 ans, que j’attendais dans un bar branché devant lequel il passe tous les jours, quasiment depuis sa naissance. Il n’y était jamais entré et n’osait pas pousser la porte.
‘’LE SOUVENIR D’UN VIVRE-ENSEMBLE ENTRE LE MÉTRO COURONNES ET LA RUE SAINT-MAUR (…) DES SOUVENIRS FRAGILES ET AMBIGUS QUI RISQUENT DE S’ABÎMER DANS L’”APRÈS-COUP”. ON DÉCÈLE UNE SORTE D’AMERTUME. CE LIVRE EST-IL UNE MANIÈRE D’ENTERRER SES RÊVES ET SES ANCIENNES VALEURS ? OU JUSTEMENT UN MOYEN POUR NE PAS QUE CES SOUVENIRS S’ABÎMENT DANS L’APRÈS COUP ?
Pas d’amertume. Si mes rêves n’étaient que des baudruches gonflées à l’air chaud, autant le savoir. Du regret, oui. J’aurais préféré que mes rêves ne soient pas des illusions. Mais ça n’empêche pas de repartir sur de nouvelles bases plus saines, plus réalistes aussi. Il y a 15 ans, quand le boulanger intégriste servait avant moi les hommes qui faisaient la queue derrière moi, je faisais mine de ne pas avoir remarqué. Quand le préposé aux saucisses de la kermesse envoyait paître un parent demandant une merguez Halal avec un : “Oh ! Mais on est en France ici !”, je faisais comme si de rien n’était. Pourquoi ? Ce livre répond aussi à cette interrogation.
POURQUOI ÉTAIT-IL SI IMPORTANT POUR VOUS DE CROIRE À LA RÉUSSITE DE CE CREUSET COSMOPOLITE, À CETTE MIXITÉ SOCIALE ET CULTURELLE ?
Pour la même raison pour laquelle, quand on est jeune, c’est-à-dire sans expérience, on croit que l’Onu est forcément meilleure qu’un gouvernement national. Puis, on se rend compte que l’Onu n’est qu’une grande bureaucratie élue par personne. Bref, j’ai mis du temps à me rendre compte, notamment à travers ma propre expérience aux Etats-Unis, qu’un migrant n’est pas un être abstrait, en quelque sorte la plus petite unité des droits humains, mais une personne avec sa langue, sa culture, ses croyances, ses préjugés aussi. Donc, il faut repenser le “creuset”.
La diversité, dans toutes ces dimensions, est une source mutuelle d’enrichissement, j’en suis convaincue. Tout le monde ne partage pas mon sentiment, et je comprend cette peur que certains ont de se perdre en s’ouvrant aux autres. Mais voilà, ce n’est pas comme si il y avait un choix. La France est aujourd’hui peuplée de citoyens français de toutes confessions, de “souche ou d’origines”, qui se côtoient avec leurs différences, et qui n’ont pas forcément envie de se couler dans un moule identique. “A Rome fais comme les Romains !”, dit-on. Soit. Mais le petit Bilel est désormais aussi Romain que le petit Edgar ! Nous n’avons donc pas d’autre choix que d’apprendre à vivre ensemble.
Or, ce n’est pas facile. Je vous donne un exemple tout simple : en 7 ans à l’école de la rue Jean-Pierre Timbaud, les enfants ne sont pas partis une seule fois en voyage avec leur classe. Au dernier moment, tous les ans, le voyage dont la classe avait rêvé toute l’année était annulé, parce qu’une majorité de parents refusait de laisser leurs filles voyager avec les garçons. Résultat, une occasion idéale de mieux se connaître, de partager quelque chose, éliminée. C’est ça la vie ordinaire ! Alors oui, je pensais que ce serait simple de faire abstraction des différences, qu’il suffisait de le vouloir et je me suis trompée. Ce n’est pas une raison pour renoncer.
SI LA MIXITÉ SOCIALE EST IMPOSSIBLE, EST-CE À CAUSE DE L’IDENTITÉ ?
La mixité sociale n’est pas impossible, à condition de ne pas l’imaginer comme un interrupteur qui allume ou éteint. C’est quand la mixité est figée, soit comme un absolu ou un interdit, qu’elle échoue. En ce sens elle est en effet liée aux identités – au pluriel – qui, elles aussi, sont forcément fluides. On n’a pas “son” identité dans la poche, une fois pour toutes. Elle change tout le temps, parfois presque imperceptiblement, parfois très vite. Les gens que j’ai croisés ne sont pas quelque chose une fois pour toutes. C’est comme moi en quittant la France et en arrivant aux Etats-Unis. Alors, si c’est effectivement ainsi, le “modèle républicain” ici, ou la foi en la Constitution en Amérique, ne doivent pas renvoyer à des identités prescrites, à prendre ou à laisser. Ce sont des modes d’emploi pour négocier, collectivement, les fluidités des identités individuelles.
EST-IL POSSIBLE DE COMPARER BRIÈVEMENT VOTRE EXPÉRIENCE AUX ETATS-UNIS ET CELLE EN FRANCE ?
Ce qui m’a le plus frappé, c’est la centralité de “la race” dans la société américaine. Je n’employais jamais ce mot et, comme on sait, il ne correspond à rien scientifiquement. Et soudain, sur chaque formulaire, il me fallait indiquer que j’étais “white” ou “caucasian” ! Mais, au moins, il m’a fait comprendre que notre alpha et oméga à nous Français, c’est à dire le statut socio-économique, “la classe”, est tout aussi réducteur de la “foule” identitaire qu’est chacun d’entre nous. Donc, je pense que le pluralisme vécu, le mélange plus heureux, attend encore la pensée et le langage dans lequel il peut s’exprimer.
Propos recueillis par Hélène Gully
Edité par les éditions stock, Rue Jean-Pierre Timbaud, sera disponible dès le 27 avril.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ILS SE PRENNENT POUR LEUR ORIGINE À DÉFAUT DE SE SENTIR ACCEPTÉS TELS QU'ILS SONT LÀ OÙ ILS SONT.

Ce matin en parcourant la presse en ligne je n’avais rien  remarqué de très particulier à signaler ou à commenter parmi les sujets abordés par les médias. Incidemment je suis tombé sur une interview de Géraldine Smith à l’occasion de la sortie de son livre  Rue Jean-Pierre Timbaud, une vie de famille entre bobos et barbus (Stock, 2016).
"La rue Jean-Pierre Timbaud a été d'abord le lieu de mes espoirs, puis de ma déception. Raconter son histoire sur vingt ans m'a permis de faire le point, de savoir où j'habite -non plus au propre mais au figuré. Nous avons vécu dans ce coin de Paris entre 1995 et 2007. Nos enfants sont allés à l'école catholique, mitoyenne d'une mosquée salafiste réputée pour son radicalisme et d'un centre pour enfants juifs handicapés. Quand nous nous sommes installés, j'étais enthousiasmée par la diversité sociale, religieuse et culturelle de ce quartier qui ressemblait à la «France plurielle» que j'appelais de mes vœux. Mais au fil des ans, je m'y suis sentie de plus en plus mal à l'aise, au point d'être contente d'en partir."
Je retrouve dans ce propos amer toute la désillusion de Lukas Vander Taelen, qui lui aussi, n’en pouvant plus, a voulu écrire un bouquin sur le quartier multiculturel où il habite et où il observe des signes de radicalisation  depuis plusieurs années.
"Ma perception de la rue change brusquement. Au moment où j'ouvre enfin les yeux, après un incident mineur - un homme en qamis m'insulte parce que je bois un Coca sur le trottoir -, je découvre tout à la fois des réalités anciennes et nouvelles. J'ai l'impression que la présence d'une mosquée salafiste est pour beaucoup dans la désintégration mais c'est en partie une illusion optique: l'islam radical est lui-même d'abord une conséquence avant de devenir une cause. Il révèle un malaise qu'il va ensuite exacerber.
J'ai mis du temps à m'avouer que la tolérance n'était pas le bien le mieux partagé dans notre quartier et, de ce fait, que la convivialité n'y était pas au rendez-vous.
(…) J'avais tellement envie que ça marche! Je n'ai jamais eu peur de perdre mon identité en m'ouvrant aux autres.
(…)J'ai fermé les yeux sur le fait que le dogme religieux, l'infériorité supposée des femmes, l'homophobie ou le chauvinisme national faisaient partie de la culture de bien des immigrés. Ma génération a transformé en une relique intouchable «la culture de l'Autre» alors que la nôtre devait être librement négociable! J'ai mis du temps à me demander pourquoi un Camerounais raciste ou macho devrait être moins critiquable qu'un Français «de souche» soutenant le FN. Dans ce monde courbe où nous prenons nos désirs pour des réalités, on passe avec un sourire gêné sur le racisme ou la misogynie d'un immigré alors qu'on n'a pas de mots assez durs pour le moindre beauf bien de chez nous. Le problème n'est pas que nous ne soyons pas tous d'accord sur les maux qui rongent notre société. Au contraire, ce serait étonnant voire malsain. Mais qu'on ne soit pas d'accord avec soi-même, qu'on refuse de voir ce à quoi on ne veut pas croire, c'est vraiment problématique. Mon livre dit à chaque page que la «petite» vie quotidienne nous livre une somme de vérités qui valent plus que «la» vérité détachée de notre vécu, celle qu'on porte en bandoulière comme une amulette politique, son fétiche de «bien- pensant».
(…)Ils se prennent pour leur origine à défaut de se sentir acceptés tels qu'ils sont là où ils sont."

On retiendra un détail essentiel  qui va faire tout basculer : l’ouverture d’une mosquée salafiste réputée pour son radicalisme qui va entraîner une radicalisation des attitudes. Mais comment diable la République ou l’État belge peuvent-ils tolérer cela en sachant combien la parole  radicale d’un imam non contrôlé peut entraîner le basculement d’un quartier. On m’objecte et on m’objectera que l’islam n’est pas le problème. Soit, c’est quoi alors le problème : c’est l’instrumentalisation de l’identité islamique par des imams formés notamment en Arabie Saoudite et envoyés chez nous dans le dessein de radicaliser les communautés musulmanes et de nous déstabiliser.  Certes on peut et on a même intérêt à lire le Coran, à y découvrir, le cas échéant, une éthique à la pointe du sublime. Il n’empêche que ce même Coran lorsqu’il est prêché par des abrutis malintentionnés est susceptible de faire un dégât considérable. C’est précisément cela que l’ancien bourgmestre de Molenbeek a refusé de voir dans sa commune.  On mesure aujourd’hui les conséquences de cet aveuglément coupable.
Là est le vrai problème et on se demande si le monde politique se décidera un jour à prendre le taureau par les cornes et à chasser des mosquées l’ensemble des prédicateurs à la parole torve pour ne pas dire complètement tordue.
La première des priorités, que ne l’avons-nous pas écrit sur ce blog, c’est de former dans nos universités des imams nés en Europe pour qu’ils enseignent et qu’ils dispensent un islam européen compatible avec les valeurs européennes et le mode de vie européen.
Nos députés-bourgmestres  qui cumulent les mandats avec des salaires de PDG savent-ils ce qui se passe, ce qui se dit, ce qui se prêche dans les mosquées de leurs communes respectives ? S’ils le savent et qu’ils ferment les yeux par calcul électoraliste, c’est franchement pire que tout.
Comme disait Wilde, ce sont les réponses qui sont indiscrètes, jamais les questions.
Ce livre courageux, c’est évident va en susciter d’autres. 
MG

«ENTRE BOBOS ET BARBUS, MA RUE JEAN-PIERRE TIMBAUD»
 FIGARO 
Par Vincent Tremolet de Villers


FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN- Géraldine Smith vient de publier un passionnant essai sur une rue de Paris, sorte de précipité des fractures françaises. Où l'on mesure le déni d'une partie de la société.
PUBLICITÉ
Géraldine Smith est l'auteur de Rue Jean-Pierre Timbaud, une vie de famille entre bobos et barbus (Stock, 2016).
LE FIGARO. - POURQUOI AVOIR DÉCIDÉ DE CONSACRER UN LIVRE À UNE RUE DE PARIS?
Parce que la rue Jean-Pierre Timbaud a été d'abord le lieu de mes espoirs, puis de ma déception. Raconter son histoire sur vingt ans m'a permis de faire le point, de savoir où j'habite -non plus au propre mais au figuré. Nous avons vécu dans ce coin de Paris entre 1995 et 2007. Nos enfants sont allés à l'école catholique, mitoyenne d'une mosquée salafiste réputée pour son radicalisme et d'un centre pour enfants juifs handicapés. Quand nous nous sommes installés, j'étais enthousiasmée par la diversité sociale, religieuse et culturelle de ce quartier qui ressemblait à la «France plurielle» que j'appelais de mes vœux. Mais au fil des ans, je m'y suis sentie de plus en plus mal à l'aise, au point d'être contente d'en partir. Dans ce livre à la première personne, je décris mon quotidien de mère de famille, celui de nos enfants, les matchs de foot dans la cour de récré, les fêtes d'anniversaire… Les raisons de l'échec, qui m'est resté en travers de la gorge, émergent de ce récit d'une façon très concrète. C'est comme si je donnais à mon problème qui, bien sûr, n'est pas seulement le mien, une adresse à Paris.
À VOUS LIRE, LE CHOIX DE VOUS INSTALLER RUE JEAN-PIERRE TIMBAUD PUIS EN SEINE-SAINT-DENIS SEMBLE ORIENTÉ PAR LA VOLONTÉ D'UNE MIXITÉ SOCIALE ET CULTURELLE. CETTE MIXITÉ, ÉTAIT-CE, POUR VOUS, UN DÉSIR THÉORIQUE OU RÉALITÉ VÉCUE?
Avant d'avoir des enfants, j'ai travaillé comme journaliste en Afrique. Mon mari, un Américain ayant appris le français à 25 ans, continue d'y passer le plus clair de son temps en reportage. Nous ne voulions pas élever nos enfants dans une bulle. Donc, nous étions ravis d'habiter des quartiers moins homogènes, à tous points de vue, que, par exemple, ceux de la Rive Gauche. La Seine est une ligne de démarcation bien réelle. Je raconte dans le livre avoir accompagné une sortie de CM1 au parc du Luxembourg: la majorité des enfants de Belleville n'avaient jamais traversé le fleuve. Un dimanche, venant de Pantin pour une promenade dans le Marais, mon propre fils me fait remarquer que, de l'autre côté, «les Blancs sont majoritaires». Il n'en avait pas l'habitude.
LA LIQUÉFACTION DE LA SOCIABILITÉ DANS VOTRE QUARTIER SEMBLE NE PAS AVOIR DE FACTEUR UNIQUE. TOUT PARAÎT CÉDER EN MÊME TEMPS: L'ÉCOLE, LA CIVILITÉ, LA SÉCURITÉ, LA SOCIABILITÉ ÉLÉMENTAIRE QU'INCARNENT, DANS NOTRE IMAGINAIRE, LES BOULANGERIES ET LES CAFÉS. LE DÉVELOPPEMENT DE L'ISLAM RADICAL EST-CE SELON VOUS UN SYMPTÔME OU LA CAUSE PROFONDE DE CETTE LIQUÉFACTION?
Tout ne cède pas en même temps. Les difficultés de l'école publique ou la petite délinquance n'avaient rien de nouveau. C'est ma perception de la rue qui change brusquement. Au moment où j'ouvre enfin les yeux, après un incident mineur - un homme en qamis m'insulte parce que je bois un Coca sur le trottoir -, je découvre tout à la fois des réalités anciennes et nouvelles. J'ai l'impression que la présence d'une mosquée salafiste est pour beaucoup dans la désintégration mais c'est en partie une illusion optique: l'islam radical est lui-même d'abord une conséquence avant de devenir une cause. Il révèle un malaise qu'il va ensuite exacerber.
QUAND UN BOULANGER SERT SYSTÉMATIQUEMENT LES HOMMES AVANT LES FEMMES, QUAND LES PETITS COMMERCES SONT REMPLACÉS PAR DES LIBRAIRIES ISLAMIQUES ET LES MAGASINS DE MODE NE DÉCLINENT PLUS DANS LEURS VITRINES QUE LA GAMME TRÈS RÉDUITE DU VOILE INTÉGRAL, L'ATMOSPHÈRE DE LA RUE S'EN RESSENT FORCÉMENT.
Prenez la cohabitation entre les sexes. Quand un boulanger sert systématiquement les hommes avant les femmes, quand les petits commerces sont remplacés par des librairies islamiques et les magasins de mode ne déclinent plus dans leurs vitrines que la gamme très réduite du voile intégral, l'atmosphère de la rue s'en ressent forcément. De même quand des petits groupes prosélytes abordent des jeunes du quartier pour leur intimer de se joindre à la prière, non pas une fois par semaine mais tous les jours. Les premières victimes de cette évolution ne sont pas les gens comme moi, qui peuvent partir en vacances, obtenir des dérogations à la carte scolaire ou, si rien n'y fait, déménager. Ce sont ceux sans recours ni moyens, comme ce pizzaiolo qui baisse les rideaux parce qu'on lui enjoint de ne plus vendre que du Coca arabe. Ou Malika, une Marocaine vivant là depuis 1987 et qui regrette avec amertume la liberté vestimentaire disparue de sa jeunesse. Mais ce n'est pas forcément dans la nature de l'Islam de devenir ainsi un rouleau compresseur civilisationnel. La religion agressive n'est pas un archaïsme, une survivance ancestrale qui renaîtrait de ses cendres au beau milieu de Paris. Au contraire, c'est une production moderne, made in France, qui sert d'exutoire à ce qui ne va pas chez nous pour trop de gens depuis trop longtemps. Pour certains, c'est la seule issue quand l'ascenseur social est cassé. Je me souviens du père algérien de Massiwan, un camarade de classe de notre fils. Cet homme est l'archétype de l'immigré modèle: poli, travailleur, toujours en costume-cravate… Il inscrit son fils à toutes les activités gratuites de la mairie. Il surveille ses devoirs, l'empêche de trainer avec les racailles. Or, que me dit-il quand je le croise un jour: “Quand mon fils me regarde, il voit quoi? Un père qui a ‘bien travaillé' toute sa vie et qui ne peut même pas lui offrir un ballon de foot! La vérité, il a honte de ses parents… Vous voyez, je ne sais pas où tout cela va nous emmener”. Parfois cela mène à l'islamisme de la deuxième génération, à force de frustration et de rage.
ALAIN FINKIELKRAUT (DONT LE PÈRE AVAIT SON ATELIER RUE JEAN-PIERRE TIMBAUD) AIME À CITER CETTE PHRASE DE CHARLES PÉGUY, «LE PLUS DIFFICILE N'EST PAS DE DIRE CE QUE L'ON VOIT MAIS D'ACCEPTER DE VOIR CE QUE L'ON VOIT». DIRIEZ-VOUS QUE VOUS VOUS ÊTES VOLONTAIREMENT AVEUGLÉE?
J'ai mis du temps à m'avouer que la tolérance n'était pas le bien le mieux partagé dans notre quartier et, de ce fait, que la convivialité n'y était pas au rendez-vous.
Oui, tout à fait. J'avais tellement envie que ça marche! Je n'ai jamais eu peur de perdre mon identité en m'ouvrant aux autres. Les couleurs de peau et les religions m'importent peu. J'apprécie les gens pour ce qu'ils sont et, si leur fréquentation devait me changer, pourquoi pas! Personne n'a une identité dans sa poche, comme un passeport, une fois pour toutes. Mais j'ai mis du temps à m'avouer qu'il n'en allait pas ainsi pour tout le monde, que la tolérance n'était pas le bien le mieux partagé dans notre quartier et, de ce fait, que la convivialité n'y était pas au rendez-vous. Par exemple, mon fils et ses camarades ne sont jamais partis en voyage avec leur classe, en sept ans, parce qu'une majorité des parents musulmans ne voulaient pas que leurs filles voyagent avec les garçons. J'ai râlé intérieurement mais je n'ai rien fait, par peur de passer pour «réac» sinon islamophobe. Je racontais cette anecdote il y a quelques jours à une institutrice qui m'a dit: “Nous avons eu le même problème dans mon établissement, et nous l'avons résolu en négociant avec les parents des filles un compromis: deux mères musulmanes pratiquantes, voilées, ont chaperonné le voyage. Au moins, les enfants n'ont pas été pénalisés.” C'est un pis-aller, certainement pas une solution idéale mais au moins, cela a donné une chance aux enfants d'apprendre à «vivre ensemble» pendant une semaine.
VOS PARENTS DANS VOTRE LIVRE MONTRENT UNE GRANDE OUVERTURE DANS LES GESTES ET UN DISCOURS «RÉAC» DANS LES MOTS. DIRIEZ-VOUS QU'UNE PARTIE DE LA GÉNÉRATION QUI A SUIVI A FAIT L'INVERSE: DE GRANDS DISCOURS MAIS PEU DE CHOSES DANS LES ACTES? QUEL RÔLE A JOUÉ, SELON VOUS, L'ANTIRACISME ET LA VICTIMISATION DE «L'AUTRE» DANS CE REFUS DE VOIR LA RÉALITÉ?
Ce serait sans doute abusif de mettre dans le même sac toute une génération, celle de mes parents ou la mienne. Il y a toujours eu des «réacs» à la fois dans leurs mots et dans leurs gestes, et d'autres qui ne l'étaient pas. Mais il est vrai que ma génération a biberonné le rejet du «franchouillard» et, par opposition, l'éloge du métissage. À tel point que, jusqu'à très récemment, la Marseillaise et le drapeau français avaient de facto été abandonnés au Front national. En même temps, moi sans doute plus que mes parents, j'ai fermé les yeux sur le fait que le dogme religieux, l'infériorité supposée des femmes, l'homophobie ou le chauvinisme national faisaient partie de la culture de bien des immigrés. Ma génération a transformé en une relique intouchable «la culture de l'Autre» alors que la nôtre devait être librement négociable! J'ai mis du temps à me demander pourquoi un Camerounais raciste ou macho devrait être moins critiquable qu'un Français «de souche» soutenant le FN. Dans ce monde courbe où nous prenons nos désirs pour des réalités, on passe avec un sourire gêné sur le racisme ou la misogynie d'un immigré alors qu'on n'a pas de mots assez durs pour le moindre beauf bien de chez nous. Le problème n'est pas que nous ne soyons pas tous d'accord sur les maux qui rongent notre société. Au contraire, ce serait étonnant voire malsain. Mais qu'on ne soit pas d'accord avec soi-même, qu'on refuse de voir ce à quoi on ne veut pas croire, c'est vraiment problématique. Mon livre dit à chaque page que la «petite» vie quotidienne nous livre une somme de vérités qui valent plus que «la» vérité détachée de notre vécu, celle qu'on porte en bandoulière comme une amulette politique, son fétiche de «bien- pensant».
VOTRE FILS SE DÉSOLE À UN MOMENT QUE SES CAMARADES DE CLASSE «SE PRENNENT TOUS POUR LEUR ORIGINE». COMMENT ARTICULER LES RACINES FAMILIALES ET CULTURELLES (L'HOMME N'EST PAS UN VOYAGEUR SANS BAGAGE) ET LES AILES DE L'UNIVERSALISME?
LES IMMIGRÉS NE SONT PAS TOUJOURS UN « CADEAU » POUR LES PAYS OÙ ILS S'INSTALLENT PUISQU'ILS FUIENT DES LIEUX OÙ CE « BAGAGE » POSE PROBLÈME D'UNE FAÇON OU D'UNE AUTRE.
On comprend immédiatement ce qu'il a voulu dire mais ce n'est pas si facile de mettre le doigt dessus. Il me semble qu'il pointait la fuite en retraite identitaire de ses camarades de classe. Vous avez évidemment raison, nous partons tous dans la vie avec un «bagage» familial, social, religieux, national, etc. D'ailleurs, précisément pour cette raison, les immigrés ne sont pas toujours un «cadeau» pour les pays où ils s'installent puisqu'ils fuient des lieux où ce «bagage» pose problème d'une façon ou d'une autre. En même temps, ils sont des pionniers prêts à recommencer à zéro, à se réinventer dans un contexte différent. Seulement, si les conditions se prêtent si peu à faire du neuf à partir du vieux que même la deuxième génération ne se sent pas chez elle dans le pays où elle est née, le parcours des parents «en direction de la France» est pour ainsi dire anéanti, il ne compte pour rien. Les copains de Max, en l'occurrence tous nés à Belleville, se réfugient dans un ailleurs imaginaire, leur «origine», un pays où ils n'ont souvent jamais mis les pieds, une langue et une culture qu'ils ne connaissent pas forcément. Ils se prennent pour leur origine à défaut de se sentir acceptés tels qu'ils sont là où ils sont.
VOS ENFANTS VIVENT-ILS À PARIS?
Non, ils étudient tous les deux aux Etats-Unis. Leur identité a changé de la façon que je viens de décrire: ils sont maintenant à la fois français et américains, pas seulement du fait de leur double nationalité ou de leur bilinguisme mais de cœur et d'esprit. Leur parcours américain les a changés à bien des égards mais il y a toujours un petit Bellevillois qui sommeille en eux, comme chez leurs anciens copains à Paris qui s'identifient comme «BLV» sur les réseaux sociaux. Mais le vieux et le neuf posent moins de problèmes pour nos enfants aux États-Unis. Leur «francitude» ne vient pas nier leur «américanité» ou s'y opposer comme un paradis perdu. En plus de leurs études, ils se sont inscrits à la fac de français «pour rester dans le bain». Personne ne leur reproche leur origine, ne leur demande de choisir entre deux identités qui ne font qu'une chez eux. Ils seraient bien en peine de le faire. Depuis l'Ohio où il est maintenant, mon fils continue de soutenir le PSG!
QUELLES SONT LES RÉACTIONS DE VOS AMIS QUI VIVENT DANS CETTE RUE DEPUIS LA SORTIE DE VOTRE LIVRE?
Les réactions sont aussi diverses que la rue mais, très largement, positives. Ceux qui apparaissent dans le récit sont contents que leur témoignage se trouve maintenant sur la place publique. À tort ou à raison, ils avaient l'impression d'être invisibles. D'autres m'écrivent ou m'interpellent pour ajouter leur grain de sel, dans un sens ou dans l'autre. Bien entendu, ceux qui ne se reconnaissent pas dans mon récit m'accusent d'avoir caricaturé leur quotidien. Sur les réseaux sociaux, quelques rares personnes disent que «je délire»: pour moi, ceux-là ne voient pas ce qui se passe dans leur rue parce qu'ils «coexistent» avec ceux qui ne leur ressemblent pas, mais ne partagent avec eux aucune forme de convivialité. Autant dire qu'on est dans les jeux de miroirs habituels des perceptions individuelles. Cependant, quand vous travaillez sur vingt ans, quand vous avez vécu sur place et interrogé beaucoup de gens pour croiser les regards, il n'est pas facile de vous reprocher, sérieusement, d'avoir inventé une réalité.

Aucun commentaire: