lundi 6 juin 2016

Islam et démocratie

La Libre
CONTRIBUTION EXTERNE

Une chronique d'Eric de Beukelaer, chroniqueur catho. 


L’écrasante majorité des musulmans de Belgique condamnent le terrorisme. Approuvent-ils, pour autant, le pluralisme ? L’islam est-il acquis à la distinction entre religion et Etat - un des socles de la démocratie ? Les critiques objectent que la foi musulmane a dans ses gènes, d’établir une société régie par la charia. " Tu verras , me lancent-ils , tant qu’ils sont minoritaires, les musulmans acceptent notre liberté religieuse, car celle-ci les arrange. Cependant, si un jour ils deviennent majoritaires, les non-musulmans seront réduits en dhimmitude."
Charité bien ordonnée… Pour répondre à cette inquiétude, étudions le catholicisme. En 1864, le pape Pie IX promulgue le "Syllabus". Il y condamne la démocratie, la liberté de religion et la séparation entre Eglise et Etat.
Le raisonnement était limpide : le catholicisme est la vraie religion et il est dans l’intérêt de l’homme de découvrir la vérité.
Dès lors, dans un Etat à majorité catholique, le catholicisme doit être la religion d’Etat.
Les autres convictions seront tolérées, à condition de ne pas chercher à se propager. Une position théologique, somme toute, assez comparable à celle défendue, de nos jours, par les régimes islamistes.
En 1965, Paul VI signe "Dignitatis humanae", la déclaration du Concile Vatican II sur la liberté religieuse. Les temps ont changé. Le message aussi : "Ce Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse." (n°2). Pareille évolution est le fruit d’une prise de conscience théologique, que quatorze siècles de religion d’Etat avaient fait perdre de vue : une vérité spirituelle ne peut être accueillie que librement. Légitimement, la religion se veut une boussole. Cependant, cette boussole perd le Nord sous l’emprise de la contrainte. Dans l’espace public, chaque citoyen doit donc jouir d’une totale liberté de conscience, afin de pouvoir chercher - avec authenticité - la vérité spirituelle qui donnera sens à sa vie. Toute alliance entre le sabre et le goupillon dévoie la politique et pervertit la religion.
Un travail théologique réconcilia catholicisme et démocratie. La question du jour est de savoir où la pensée musulmane se situe sur pareil chemin. Soit le théologien musulman considère que les prescrits du Coran et les enseignements du Prophète sont la constitution qui doit régir toute société où la foi musulmane est majoritaire. Dans ce cas, nous retrouvons une vision comparable à celle du "Syllabus" de Pie IX, avec l’alliance du sabre et du croissant. C’est ce que l’on nomme le courant islamiste. Soit le théologien musulman considère que le Coran - comme parole de Dieu - est la source première d’où découlent les principes dont vivent les croyants de "l’oumma", mais que ceci ne dispense pas de respecter l’autonomie de l’espace politique - où dominent liberté de conscience et raison. Alors, l’Islam se marie à la démocratie avec autant de bonheur que le christianisme.
Il s’agit donc de soutenir ces compatriotes musulmans qui appellent à la poursuite résolue d’un tel travail théologique : "Musulmans de Belgique, d’Europe, quelles que soient nos origines, nous sommes face à nos responsabilités. […] Nous devons surtout passer au-delà des interdits, des tabous, des impensables et des impensés qui nous sont imposés au nom d’une tradition de quatorze siècles, aujourd’hui profondément défigurée par ceux qui prétendent parler en son nom et au nom de tous. Nous appelons donc l’EMB et ses organisations partenaires à lancer ce chantier urgent, qui viendra, en son temps nourrir la formation des imams en Belgique qui se profile à l’horizon. Le défi est de taille, mais #OnEstLà avec beaucoup d’autres pour rebondir et penser l’islam dont nous avons besoin : ouvert, progressiste, spirituel et sources d’inspiration."(Michaël Privot et Radouane Attiya, islamologues belges, Appel du 25 mars 2016).


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ESPRIT CRITIQUE ET ISLAM NE FONT PAS BON MÉNAGE 

Dans l’esprit du grand public, raison, esprit critique et islam ne font pas bon ménage, ils seraient même carrément antinomiques. Certes cette observation peut s’appliquer aux croyants fondamentalistes et ils sont nombreux à faire une lecture littérale, salafiste et « aveugle » du Coran. Poussée à l’extrême une telle lecture peut aboutir  à une approche carrément « djihadistes » du texte fondateur notamment dans les cas de radicalisation.  Les radicaux ne font-ils pas une lecture de mauvaise foi à partir de versets isolés de leur contexte textuel ?
Mais est-il une autre lecture possible et hautement souhaitable du Coran, une lecture de bonne foi ?
« Appréhende le Coran comme s’il t’était révélé à toi personnellement » dit un hadith célèbre. C’est-à-dire sans l’intermédiaire de quiconque, imam, recteur ou prédicateur auto proclamé, qu’il soit lettré et /ou se prétende inspiré. Est-il concevable de faire donc une lecture libre-exaministe du Coran comme celle que firent de la bible les chrétiens réformés ou protestants, ceux qui protestaient notamment contre la lecture et le commentaire imposé des clercs catholiques d’autrefois ?   
C’est cette lecture critique et personnelle qu’Ali Daddy recommande. Sa thèse c’est que  le Coran en appelle à la raison et aussi à l’esprit critique. "Nous l'avons fait descendre en forme de Coran arabe escomptant que vous raisonniez." (P. 244, Jacques Berque essai de traduction du Coran)
Cet esprit critique ne serait-il pas la meilleure arme contre la radicalisation ? Lui seul en effet peut déconstruire les conditionnements installés par les prédicateurs islamistes qui opèrent dans l’ombre et notamment sur la toile.
.  Il s’agit bien en effet de déconstruire par l’esprit critique et en se référant à des contre arguments tirés du Coran lui-même. "Va dans la rectitude, ne suis pas leurs passions" (ibid .p.521)
Expliquer le Coran rationnellement à des jeunes musulmans dans l’errance, telle est du reste la méthode préconisée par lui pour ramener sur le droit chemin, le  chemin de Rectitude (Coran) les éléments qui ont été égarés par des dénégateurs islamistes, des « instigateurs sournois », des « maîtres d’illusion ». C’est précisément  ainsi  que le Coran appellent les dénégateurs. Iblis/ Shatan est le premier et le prince des dénégateurs c’est-à-dire de ceux qui pervertissent la parole coranique qui est la guidance du Miséricordieux. "Il en est parmi eux un parti qui tord la langue sur l'Ecriture, pour vous faire croire  que c'est l'Ecriture alors que ce n'en est pas...."(ibid p.79)
Qui fut radicalisé  par une lecture biaisée du Coran ne saurait être dé-radicalisé que par une lecture libératrice de ce même Coran. "Il en est parmi eux un parti qui tord la langue sur l'Ecriture, pour vous faire croire  que c'est l'Ecriture alors que ce n'en est pas...."(p. 79)
Mais un tel travail libérateur, un tel « exorcisme » ne saurait être effectué que par quelqu’un qui sait son Coran et surtout a recherché son sens profond c’est-à-dire sa démarche éthique, autrement dit qui est devenu lui-même, selon l’expression de la fille du prophète, un Coran vivant. C’est ainsi qu’elle appelait son père Mohammed.
La meilleure arme contre le radicalisme intégriste ne saurait être que le Coran, un Coran appréhendé par une raison raisonnante et critique capable de penser le texte fondateur en le questionnant sans relâche, comme font le talmudistes de leur thora ou les chrétiens postconciliaire de leurs évangiles.  Telle est la méthode qu’il préconise pour ramener les égarés sur le chemin de rectitude.
Car qui bien se guide ne saurait être égaré par qui s’égare
« l’Islam doit être considéré dans la diversité de ses courants. Donc sans manichéisme, et sans angélisme » ni diabolisation.
Reste à savoir quelles valeurs et quel modèle on propose alors à un jeune djihadiste dé-radicalisé remis sur le chemin de rectitude. Une identité belge, flamande, wallonne, bruxelloise ? Européenne peut-être ? Et si c’était cela le nœud du problème ?
MG 


ALI DADDY : « L'ISLAM EST UNE ETHIQUE »

En matière de croyance religieuse, en particulier pour ce qui est de l’islam contemporain, deux conceptions s’opposent radicalement. D’un côté la conception politique, de l’autre côté la conception spirituelle.

La conception politique, c’est ce qu’on appelle l’islamisme. Cette conception politique constitue à mon sens une perversion des valeurs coraniques essentielles. Au contraire, l’autre conception, la conception spirituelle, apparaît authentiquement coranique. Elle relève, pourrait-on dire du champ naturel de l’islam, parce que, c’est cette conception spirituelle qui seule est fidèle à l’esprit du Coran.

Croire, être en l’occurrence musulman, adhérer à l’islam, c’est avoir la foi. Or, la foi – dans l’islam en particulier – est une démarche qui procède de la dimension intérieure de l’homme, de son cœur, de son âme, de sa plus profonde intimité ; de son humanité, de sa conscience, de son libre-arbitre et de sa raison. C’est ce que dit le Coran. Croire c’est choisir. C’est se déterminer au plus profond de soi-même, face à l’absolu, au divin. La foi ressort par conséquent de la sphère la plus personnelle, la plus essentielle et la plus privée qui soit.

Être musulman est donc de toute évidence une démarche spirituelle, un choix de caractère éthique et non politique. L’islam, postule une éthique. Et cette éthique, est – ou devrait être – une éthique pacificatrice.

Étymologiquement le mot islâm dérive de la racine slm qui dans toutes les langues sémitiques connote l’idée de paix, l’islam étant la pacification de l’homme avec lui-même, avec le divin et surtout avec ses semblables. La racine a donné salâm (paix, shalom en hébreux), mot que les musulmans utilisent pour se saluer selon la formule consacrée as-salâmou 'alaikoum : la paix soit avec vous.

En ma qualité de musulman, j’affirme que mon adhésion à l’islam n’est en aucune façon un engagement de caractère politique mais bien un choix de caractère foncièrement intime et privé. En tant que laïc, en tant que libre-exaministe, j’adhère au principe du libre examen et je revendique le droit d’interpréter le texte fondateur en toute liberté. Le Coran m’en offre et la possibilité et l’invitation.

« Nous l’avons fais descendre en forme de Coran arabe, escomptant que vous raisonniez.
Dis : “Ceci est mon chemin. J’appelle à Dieu dans la clairvoyance (la lucidité), moi et tous ceux qui me suivent”. » (XII, 2, 108)

Selon un hadith de Muslim, Çahîh, II, p. 183, le Prophète aurait revendiqué son droit au doute, à l’instar d’Abraham, qui avait demandé à Dieu de lui montrer comment il ressuscitait les morts (II, 260).

Pour ma part, j’adhère sans la moindre réserve à la conception française de la laïcité selon laquelle l’État est totalement incompétent en matière religieuse et la religion totalement incompétente en matière politique et publique. C’est ce que les Français appellent le principe républicain de la double incompétence. En vertu de ce principe, l’État laïque veille à la liberté des cultes sans en privilégier aucun.

Quiconque entend instrumentaliser le Coran au service d’un projet de domination politique choisit la voie de la dénégation (kufr) au mépris de l’invitation coranique à suivre « le chemin de rectitude » (I, 6).

Le Coran invite son lecteur à passer « des ténèbres vers la lumière » (II, 257). Vouloir voir clair, c’est en appeler à la réflexion et à la raison critique, à l’opposé de l’obscurantisme.

Par obscurantisme j’entends une lecture aveugle, littérale, sclérosée, archaïque et réductrice du Coran qui refuse la lumière de l’esprit, de la raison et de la libre interprétation ou pour le dire autrement du libre examen. L’obscurantisme est le choix de ceux que le Coran nomme dans la belle traduction de Jacques Berque les dénégateurs (kafirîn), ceux qui toujours nient les injonctions coraniques de la guidance éthique du bel-agir.

Pour le Coran, « la semblance des dénégateurs est comme de mener à grands cris (un bétail) qui n’entend que l’appel ou l’invective : sourds, muets, aveugles, incapables sont-ils de raisonner ! » (II, 171).

Le hadith quant à lui nous dit : « L’encre des savant est plus précieuse que le sang des martyrs ».

Pratiquer cette lecture vivante, contemporaine et critique du Coran induit plusieurs conséquences fondamentales :

- 1) Le principe de liberté de conscience
Tout homme, toute femme est libre de croire ou de ne pas croire. Le Coran déclare : « Point de contrainte en matière de religion » (II, 256) et « Que croie qui veut et que dénie qui veut » (XVIII, 29).

- 2) Le principe de la responsabilité individuelle
Chacun doit de façon impérative répondre individuellement de ses actes. Le Coran l’affirme de manière implacable :
« Celui qui aura fait l’équivalent du poids d’un atome de bien le verra
celui qui aura fait l’équivalent du poids d’un atome de mal le verra. » (XCIX, 7-8)

-3) Le principe du respect d’autrui
« Humains, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c'est en vue de votre (re)connaissance mutuelle. » (XLIX, 13).
On ne saurait mieux inciter au dialogue interculturel.

- 4) L’exigence éthique du bel-agir (ihsân)
Inlassablement, de sourate en sourate, le Coran recommande cette parfaite irradiation des conduites humaines par l'éternelle beauté. Le Prophète Muhammad a dit « Dieu est beau et aime la beauté. Lorsque vous posez un acte faite-le bellement ».

Et le Coran de préciser : « Dieu aime les bel-agissants » (III, 134). « Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et l’édification belle. Discute avec les autres en leur faisant la plus belle part. Du reste, ton Seigneur est seul à savoir qui de Son chemin s’égare, et à savoir qui bien se guide. »  (XVI, 125).

Cet appel à agir bellement est tellement fort dans le Coran que c’est non seulement l’homme et la femme qui sont invités à agir bellement mais que Dieu s’impose cette injonction à Lui-même.
« Dieu s’assigne à Lui-même la miséricorde » (VI, 54) dit le Coran, c’est-à-dire qu’Il choisit d’aimer et de comprendre l’homme et la femme, ses créatures !

Comment peut-on, face à cette déclaration d’amour, commettre au nom de Celui qui la prononce, le moindre acte de barbarie ? Le vrai problème me semble-t-il c’est qu’il faut inlassablement expliquer le Coran avant tout aux musulmans eux-mêmes ! Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

Tel est le message d’un Coran au service de l’humain que d’aucuns s’ingénient à présenter sous les traits d’un islam cruel, grimaçant et ennemi de l’humanité. Il faut reconnaître que, depuis la révolution iranienne, une certaine actualité politique alimente cet amalgame.

Le christianisme lui aussi a connu des périodes noires (songeons aux bûchers de la sainte Inquisition, à la Colonisation, ou encore au Ku-Klux-Klan et à l’Allemagne nazie) et il présente aujourd’hui encore des visages peu reluisants : les commandos anti-IVG par exemple ou la croisade anti-préservatif en Afrique alors que le Sida menace de toute part. Mais viendrait-il à l’idée de quiconque d’oser réduire le christianisme aux prises de position de ses factions extrémistes ? De même l’Islam doit être considéré dans la diversité de ses courants. Donc sans manichéisme, et sans angélisme.
ALI DADDY 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
FRONT COMMUN CATHOS MUSULMANS ? 

Le ramadan qui est un des cinq piliers de l’islam commence ce lundi. Un bon moment pour s’interroger sur l’islam en Belgique comme le fait Eric de Beukelaer dans une carte blanche interpellante.  Il semble  s’opérer en ce moment un rapprochement inattendu entre catholiques et musulmans, singulièrement au sein du réseau scolaire libre catholique, particulièrement en Flandre. Tout se passe comme si les catholiques cherchaient à construire un front commun avec les musulmans pour résister à la sécularisation-lisez laïcisation- de la société belge. Celle-ci est beaucoup plus marquée en Flandre que ne le pensent les francophones. (cela explique notamment le succès de la N-VA au détriment du CD&V)
Mais surtout, le moment est venu de passer d’un islam  d’importation imposé en Belgique par les nations arabes et les pays d’origine de nos immigrés à un islam de Belgique avec des imams, des recteurs et des aumôniers formés par nos universités et s’exprimant en français ou en néerlandais.
Mais qu’on ne se fasse pas trop d’illusions, on en est encore très loin.
MG  

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