lundi 20 juin 2016

La réussite de l'élève ne se trouve pas dans le CE1D, mais ailleurs



Suite aux épreuves de CEB et de CE1D, de très nombreuses réactions ont été publiées sur les réseaux sociaux et nous sont parvenues afin de dénoncer la facilité voire la médiocrité de certaines épreuves. Dans ce contexte, nous vous proposons de découvrir l'opinion de Stéphanie Marigliano, professeure dans le secondaire et internaute de LaLibre.be.


Vendredi soir, alors que ma fille dort paisiblement et que mon compagnon est absent, je me mets au travail pour corriger ces fameuses épreuves externes du CE1D de français que mes élèves ont passées la veille. A l’aide de la grille de correction préparée par des inspecteurs, je m’engage assidûment à la tâche, avec, en toile de fond, un album des grands succès de Renaud, anecdote futile me direz-vous, pas tant que ça…
Je commence par l’épreuve de compréhension à la lecture, qui comprend, entre autres, une nouvelle de Jean-Claude Mourlevat, intitulée « Case départ ». Je poursuis par la compréhension à l’audition, qui consiste en une interview sur le thème de l’orthographe. Et enfin, j’en arrive à l’expression écrite pour laquelle les élèves doivent rédiger un avis argumenté concernant la nouvelle précédemment lue. Rien de bien compliqué à vrai dire…
Je commence. 3 points par-ci, 1 point par-là, 0 ici, 3 là… Autant de points à attribuer pour chaque question, sans hésitation possible, sans nuance possible. Je m’exécute tel un bon petit soldat, avec mon correctif qui me sert de garde-fou. Et puis, venues de très loin, j’entends ces paroles …
« Quand j's'rai grande
j'veux être heureuse,
Savoir dessiner un peu,
Savoir m'servir d'une perceuse,
Savoir allumer un feu,
Jouer peut-être du violoncelle,
Avoir une belle écriture,
Pour écrire des mots rebelles
À faire tomber tous les murs ! »1
Et là, tout à coup, l’absurdité de la situation me saute aux yeux. Je suis en train d’évaluer le travail de mes élèves à travers une épreuve imposée, alors que cette semaine, ils m’ont montré à quel point ils avaient acquis bien d’autres richesses… Carole a lu un texte libre en s’accompagnant de son violon laissant le groupe classe médusé ; Lucie a expliqué combien elle a appris, cette année, à travailler en groupe et à avoir confiance en elle ; Marine a lu à la classe un texte qu’elle a entamé le 1er septembre et qu’elle a terminé le 8 juin. Son texte fait 52 pages et est digne d’un grand écrivain ; Paul a expliqué à la classe ce que sont la dyslexie et la dysorthographie ; Oscar a exprimé combien il était fier d’avoir réussi à terminer la lecture d’un roman… pour la première fois ; Siméon a aidé Candice à installer le projecteur pour qu’elle puisse présenter sa recherche en latin, Stéphane et Pierre ont récité à l’unisson et du haut de leurs 12 ans, « Demain dès l’aube » de Victor Hugo ... Autant de situations dont on ne peut mesurer l’impact, la valeur au travers d’une épreuve standardisée. Et pourtant, les voilà les réussites ! Non pas ces pseudo-réussites dont vont se targuer nos dirigeants pour se donner l’illusion que l’enseignement en Belgique se porte bien. Mais ces vraies réussites, celles qui font que ces jeunes grandissent, apprennent des autres, réfléchissent, deviennent libres ; ces réussites qui font que ces jeunes seront probablement mieux capables que quiconque de faire tomber les murs, de rendre la société un peu plus juste et un peu plus humaine ; ces réussites qui font du bien au moral parce qu’elles sont vraies, authentiques et tellement nécessaires.
Au-delà des débats sans intérêt qui abondent depuis quelques jours sur les réseaux sociaux à propos de la difficulté (ou non) de l’épreuve (« Mes élèves ont travaillé pour rien », « L’épreuve était tellement facile », « c’est du nivellement par le bas »), je préfère de loin m’offusquer de l’existence même de ces épreuves. Ces épreuves annihilent le travail mené chaque jour, ce travail authentique, lié à la vie et naturel, dont les graines semées seront les jalons de la société future.
Et puis, finalement, heureusement que je travaille dans une école qui vit réellement les valeurs qu’elle défend. Car même si, au final et parce qu’il le fallait bien, j’ai terminé ces corrections et encodé les résultats, je sais que j’aurai très bientôt l’occasion de dire à mes élèves combien je suis fière d’eux : pas pour le CE1D, mais pour tout le reste ! Je leur écrirai un bulletin sans notes, sans classements, sans compétition déguisée, mais un bulletin fait de commentaires écrits, détaillés, nuancés où j’aurai cette liberté de leur exprimer combien je suis fière et émue de constater le chemin qu’ils ont parcouru, les apprentissages qu’ils ont acquis, les relations sociales qu’ils ont développées, leur maturité, leur esprit critique et leur faculté à identifier, du haut de leurs 12-14 ans, les qualités et les richesses de chacun.
Et pour cela, ils auront tous brillamment réussi !
1Extrait d’une chanson de Renaud, « C’est quand qu’on va où ? » 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
FISHING FOR COMPLIMENTS ? 

Bravo madame la professeure pour le travail accompli avec vos élèves en une année scolaire. Non, vos élèves n’ont pas travaillé pour rien. Vous me faites penser à Bernard Blier incarnant Célestin Freinet  dans l’inoubliable école buissonnière de 1948 dans lequel il réussit des merveilles avec une bande de jeunes villageois incultes à qui il instille la confiance en soi. ( à consulter  d’urgence sur You Tube si vous ne l’avez pas  encore vu https://www.youtube.com/watch?v=7OnE7tqNJm0)
Mais pourquoi ce mépris à l’égard d’une épreuve standardisée destinée à repêcher des élèves qui n’ont pas eu cours avec vous ou avec Célestin Freinet. Même lui, met un point d’honneur à faire réussir tous ses élèves  aux épreuves du certificat merveilleusement caricaturées du reste : une des scènes clé du film.   
S’il fallait instruire le procès de l’école en communauté française, je plaiderais, comme vous, à charge et j’y mettrais tout mon cœur. Ce serait injuste, évidemment. L’école ? Une machine à rendre compliqué ce qui pourrait s’expliquer simplement. Cela exigerait des maîtres et des maîtresses comme vous qui comprennent vraiment leurs élèves, qui n’aient pas peur de la classe qui terrorise tellement d’enseignants.
Souvenez-vous de l’arrivée du nouveau maître (Bernard Blier dans le rôle de Célestin Freinet) dans l’ « école buissonnière » (1948) : les recommandations de l’ancien maître, le père de la jolie institutrice. Voir et revoir…Blier parfait dans ce rôle.
Ne pas être du côté de la matière contre la classe mais avec la classe contre la matière, comme disait mon ami Guy, le meilleur des instits,  le pire des directeurs qui, comme vous,  exigeait qu’ils fassent tous comme lui.
« On est en retard sur le programme » Que n’ai-je entendu ces balivernes. J’aurais fait moi aussi un drôle d' instit brouillé avec le programme, le système et son dirlo.
Dernièrement, je me suis retrouvé à un dîner de chefs d’écoles. Je me demandais ce que j’avais de commun avec mes anciens collègues. Le lendemain je suis allé rejoindre mon vieil ami Pierre-il fut mon directeur- qui fait des patiences, en sirotant sa  Rochefort, dans sa cuisine en écoutant Jean Sébastien sur son vieux radio-cassettes. Pierre, docteur en sciences didactiques c’est un peu le Léautaud de la pédagogie, il ne voit presque plus et n’est plus que mémoire, quelle mémoire. Blier dans l’école buissonnière c’était lui, une vie durant.
Comme vous en somme.
MG

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