jeudi 7 juillet 2016

La fin du sublime ?


Par Anne Dufourmantelle, Philosophe et psychanalyste  in Libération 


Sigmund Freud arrive à Paris, le 5 août 1938. / AFP PHOTO / STAFF AFP

Dans nos sociétés agitées par les pulsions, la sublimation semble en voie de disparition, au profit du déni et du passage à l’acte.
  La fin du sublime ?
La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. Que ce soit dans l’espace public (les actualités, les faits divers, la pornographie normative, les attitudes «décomplexées») ou sur le divan (patient déprimé, désaxé, agité par les pulsions qui ne trouvent pas une voie féconde en lui, déversées dans ses «humeurs» ou refoulées dans le meilleur des cas jusqu’au retour plus ou moins violent de ce refoulé), la société post-industrielle et post-traumatique de l’après-guerre admet mal qu’on «sublime». Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. Il faut au sujet narcissique un champ opératoire simple et direct à ses pulsions, sinon, il se déprime. La frustration n’est plus supportable, trouvons-lui donc sans cesse de nouveaux objets à ses appétits. L’abstraction, le style, la précision sont passés à l’ennemi, toutes ces choses nous «ralentissent». On ne possède pas un livre, ce n’est ni un investissement ni un instrument ; la lecture prend du temps, et ne produit rien d’autre qu’une capacité accrue à rêver et à penser. On lui préférera des bribes de textes glanés sur le Net qui livreront au plus vite possible l’information ad hoc. L’absence de style dans les productions culturelles est aussi préoccupante que le sont les vies sous pression, moroses et fonctionnelles - tellement plus nombreuses que des vies habitées, voulues.
Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 pour rendre compte de ce qui nous porte à créer spirituellement et artistiquement, sans que cette activité n’ait de rapport apparent avec la sexualité. Il fait l’hypothèse que la pulsion se déplace vers un but non sexuel. Autrement dit, il s’agit d’un processus inconscient de conversion de l’énergie - la libido. «La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.» A la fonction cathartique de l’acte de création s’ajoute un bénéfice narcissique. Attendre, imaginer, espérer, c’est faire face au chaos de nos envies et de nos tourments en leur donnant un ordre symbolique. Longtemps, le sexe, la mort et leurs diverses conjugaisons, mais aussi l’extase, l’abandon mystique, l’effroi ont été des portes que l’on savait ouvertes sur des abîmes sans quoi l’humain serait réduit à une animalité de confort. Pour mettre au secret ce que dans des temps anciens on appelait l’hubris, c’est-à-dire «l’excès», la vie pulsionnelle non refrénée, meurtre compris, il y avait ce couple : refoulement et sublimation. Qui se passait de notre consentement comme de notre volonté.
Ce que Freud a posé, c’est que la sublimation n’était pas l’envers de la répression, mais un agir, presque un instinct de beauté. Oui, Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. La pulsion a un autre talent : elle invente, elle propose, elle trace des arabesques là tout est muré. C’est l’anamorphose qui révèle dans l’ombre portée du crâne, des paysages. C’est le délire du fou qui révèle une vérité enfouie, inaudible. La question du délire est intéressante, d’ailleurs, pour qui s’intéresse à la psychiatrie. Car le délire aussi est une forme de sublimation. En ce sens, les délires pauvres ou empêchés par les médicaments disent bien notre forme de puritanisme. Car la pulsion de sublimation est aussi épocale. Tel l’art zen du tir à l’arc ou l’art du désordre dans le jardin anglais, elle appelle chez le sujet un consentement à se passer de l’immédiat pour la beauté du geste. Citons quelques exemples de ses conquêtes : l’art baroque, le trait d’esprit, l’équation mathématique, le pas de danse, la corrida. La sublimation, pour Freud, était la clé du processus de symbolisation. Elle articulait pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage. Freud aimait citer ce mot de Pierre-François Lacenaire, qui, appelé à être guillotiné à l’aube, s’était écrié en trébuchant sur un pavé de la cour : «Voilà une semaine qui commence mal.» Et Freud de conclure avec humour : voilà le parfait dépassement de la névrose ! Sublimer n’est pas éviter la mort mais faire un dernier tableau avant la mort dans le dos. Le réel n’est pas nié, ni même évité, il est surmonté. Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être.
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.
Anne Dufourmantelle Philosophe et psychanalyste 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
À LA POINTE DU SUBLIME, À LA POINTE DE L’ABJECT ? 

On croyait Freud momifié, relégué au purgatoire des has been géniaux du XXème siècle auprès de Sartre, Elie Faure ou Keynes, ces grands oubliés par ces « sublimes » amnésiques que nous sommes. Sublimes ? Justement pas nous n’aurions selon Sandea Laugier plus rien de sublimant ni même de sublimé.
Nous feignons de nous croire libérés quand nous sommes seulement asservis-plus que jamais- à nos pulsions. « Mais c’est bien sûr » comme aurait dit ce bon commissaire Souplex, lui-même praticien bedonnant mais  accompli de la sublimation comme méthode d’investigation policière. On ne sublimerait donc plus rien : l’amour a viré sa version sublimée nommée cristallisation stendhalienne, la paix sa vocation à résoudre les conflits autrement, diplomatiquement ;
l’utopie, machine à rêver, s’est cassé le nez comme Pinochio etc.
On ne rêve plus on a purgé le sublime et on reste en rade avec l’abject.   « Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être. »
Voici donc une clé de lecture simple mais extrêmement efficace du surgissement des « phénomènes morbides » (le retour du refoulé) qui selon le mot de Gramsci souvent cité ici accompagne le passage du monde ancien vers ce monde rdicalement qui surgit aujourd’hui.
Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. » Le propre des jeunes jihadistes est d’être incapable de sublimer leur pulsion qui n’a de religieux que l’apparence mais est dictée par une volonté irrépressible de passer à l’acte. C’est pareil pour les hooligans qui n’ont d’autre obsession que celle d’en découdre avec leurs alters égos des équipes adverses.
«La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.»
Freud nous avait avertis : la sublimation engendre la civilisation.
L’absence de sublimation induit l’inverse, la barbarie.
MG 


Malaise Dans La Civilisation
25/09/2013 | par L. Hansen-Love | dans Politique |

Tout comme Kant, Freud observe que l’homme est à la fois sociable (il ne supporte pas l’isolement) et associable (il n’aime pas les contraintes que la civilisation lui  impose). Freud éclaire ce  paradoxe en rappelant que la civilisation est fondée sur la répression de nos instincts originels. C’est la raison pour laquelle elle suscite le mécontentement, voire l’hostilité :
  « Il est curieux que les êtres humains, bien qu’ils ne puissent guère subsister dans la solitude, ressentent néanmoins comme très oppressants les sacrifices que la culture leur impose pour rendre la vie commune possible. La culture doit donc être défendue contre l’individu et ce sont les organismes, les institutions et les prescriptions qui se mettent au service de cette tâche ; ils ne visent pas seulement à établir une certaine répartition des biens mais aussi à la maintenir ; ils doivent même protéger  des agissements hostiles des êtres humains tout ce qui est utile à la domination de la nature et à la production des biens. Il est facile de détruire les créations des hommes ; la science et la technique qui les ont  établies peuvent aussi servir à leur destruction (1).
On est alors gagné par le sentiment que la culture est ce qu’une  minorité qui a su s’emparer du pouvoir et des moyens de coercition a imposé à une majorité récalcitrante ».
L’avenir d’une illusion, Sigmund Freud (1927) traduction Ole Hansen-Löve, coll. « Classiques et cie », Hatier, 2010.

C’est à Freud qu’il revient donc d’avoir montré en quel sens la civilisation qui, en principe, nous  libère et nous humanise, est en même tant la plus constante et la plus sévère de nos « ennemies ». Affirmation a priori surprenante, car la culture qui nous irrigue de part en part ne  saurait être objectivement notre adversaire ! Mais Freud évoque non pas une réalité effective  mais un vécu, non moins subjectif que familier. Il faut reconnaitre que toute civilisation se fonde  sur une répression originelle de nos instincts vitaux, à savoir l’agressivité et la sexualité – instincts qui tous deux protègent la vie et ont pour but la perpétuation de notre espèce. C’est la  raison pour laquelle nous haïssons souvent la culture, ou la civilisation, car celle-ci constitue  une source constante de contrariétés, de refoulement excessif et de souffrances. A toutes ces  raisons originelles de vouer aux gémonies les impératifs culturels, pour ne pas dire les tortures, que la société nous impose, s’ajoutent des motifs plus conjoncturels. Les progrès techniques,  les mutations profondes et les bouleversements culturels qui concernent aujourd’hui l’humanité  dans son ensemble, amènent nombre d’observateurs à se demander si l’homme est encore le sujet d’un processus dont il était supposé bénéficier. Car, au-delà des pollutions et des dégâts  inouïs qu’il produit, le danger que fait courir à l’humanité et à la nature tout entière l’actuel  progrès technique tient à son caractère irréversible et incontrôlable. Il apparaît en effet désormais que la technique ne peut plus être contrôlée par rien, et surtout pas par la technique elle-même, toute autocorrection ne faisant que renforcer l’imprévisibilité et l’irréversibilité qui lui sont inhérentes. Ce type de constat ne peut qu’engendrer une résignation fataliste et désabusée, on ne peut plus éloignée des anciennes prédictions volontaristes des apologistes du « progrès » – comme Condorcet par exemple. Non seulement donc la civilisation, comme le souligne Freud, parce qu’elle s’édifie « sur  la contrainte et le renoncement aux instincts », nourrit par là même les tendances antisociales et destructrices les plus virulentes, mais encore nous savons désormais que « les créations de l’homme sont aisées à détruire et (que) la science et la technique qui les ont édifiées peuvent aussi servir à leur anéantissement ».
1. Freud écrit ce texte en 1927. Il pense à la précédente guerre, et appréhende la suivante, comme le suggère également la dernière phrase qui évoque les tendances  destructrices des hommes.

L. Hansen-Love
Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale et en classes préparatoires littéraires. Aujourd'hui professeur à l'Ipesup, elle est l'auteur de plusieurs manuels de philosophie chez Hatier et Belin. Nous vous conseillons son excellent blog hansen-love.com ainsi que ses contributions au site lewebpedagogique.com. Chroniqueuse à iPhilo, elle a coordonné la réalisation de l'application iPhilo Bac, disponible sur l'Apple Store

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