mercredi 20 juillet 2016

Muhammad Shahrour: «Le Prophète a laissé le Coran pour que nous l’interprétions sans intermédiaires.»



  © Eddy_Mottaz 

«LE TERRORISME EST ISSU DE L’IGNORANCE SACRÉE» Le Temps 

Exégète du Coran, le Syrien Muhammad Shahrour appelle à réformer l’islam. Car la jurisprudence islamique porte les germes de la violence. A 78 ans, il espère encore convaincre, même si de nombreux pays arabes ne tolèrent pas son discours
Voilà quarante-cinq ans qu’il tente de faire entendre sa voix. Celle d’un exégète du Coran qui s’inscrit en faux contre les islamistes. Né en 1938 à Damas, professeur de génie civil, Muhammad Shahrour publie en 1990 Le Livre et le Coran, dans lequel il propose une nouvelle lecture de celui-ci. Très critique vis-à-vis de l’interprétation jurisprudentielle du Coran perpétuée dans la tradition arabo-musulmane, il oppose à l’islam politique un islam spirituel. Ce qui lui vaut les foudres des traditionalistes dont certains le déclarent apostat.
Plusieurs de ses ouvrages sont même interdits à la vente dans certains pays arabes, ce qui n’empêche pas l’homme de s’exprimer, y compris sur les réseaux sociaux où il cartonne. Invité par l’Association de l’Appel spirituel de Genève, qui s’oppose à l’abus du religieux comme source de violence, il livre au Temps ses réflexions.
- LE TEMPS: L’ISLAM PORTE-T-IL EN LUI LES GERMES DE LA VIOLENCE?
- Muhammad Shahrour: Absolument. L’appel à la violence ne tire pas son origine du Coran, qui est la loi divine, mais exclusivement de la jurisprudence, c’est-à-dire de l’interprétation du Coran, devenue tradition islamique au cours des siècles. Or les radicaux méconnaissent la loi. De même qu’il n’existe dans le Coran ni polygamie, ni injonction de porter le hidjab ou le niqab pour les femmes – autant de traditions pré-islamiques – ni lapidation. La jurisprudence islamique est tout bonnement une nouvelle religion.
- SI L’ISLAM N’EST QUE MISÉRICORDE ET TOLÉRANCE, COMMENT SE FAIT-IL QU’AUTANT DE MUSULMANS SE FOURVOIENT?
- J’ai lu le livre de Abdallah Azzam, le théoricien d’Al Qaida, sur le djihad. Tous ses arguments sont tirés de la jurisprudence islamique établie par des penseurs du 8ème et 9ème siècle. Cette tradition-là préconise de cultiver la haine à l’égard des gens qui ne croient pas comme eux. C’est malheureusement sur ces interprétations que se fonde la pratique religieuse actuelle. La plupart des imams ne lisent le Coran que pour la prière, et non pour le comprendre. Mon job, c’est de faire le travail qu’ils ne font pas. Car le Prophète a laissé le Coran pour que nous l’interprétions sans intermédiaires.
- AU MÉPRIS DE CETTE JURISPRUDENCE?
- Oui, car notre problème, c’est qu’à cette tradition issue de l’interprétation des paroles prophétiques a été donnée une dimension sacrée. Moi je prétends qu’elle n’est qu’humaine. Malheureusement, les musulmans n’ont pas compris cela. Comme ils n’ont pas compris qu’elle était instrumentalisée par des pouvoirs politiques.
POURQUOI LA RÉFLEXION CRITIQUE SUR L’ISLAM N’EST-ELLE PAS POSSIBLE?
Parce que les Etats arabes tirent leur légitimité de la religion. Raison pour laquelle l’interprétation qu’ils en font renforce leur pouvoir. Quand on ne veut pas d’opposition idéologique, on fait croire qu’il s’agit d’une opposition à Dieu. L’opposant devient un mécréant. C’était déjà le cas au 8ème siècle où les Byzantins avaient été désignés comme des ennemis de l’islam. Puis au temps des Croisades, l’accusation de mécréant s’est dirigée sur l’Occident. Elle y est restée figée depuis. Il ne manquait que la colonisation pour la renforcer encore un peu plus. Alors que si on revient au Coran, on y découvre que l’homme est libre de penser ce qu’il veut.
- MAIS ALORS, EST-IL POSSIBLE DE RÉFORMER L’ISLAM DE L’INTÉRIEUR?
- Oui, absolument. Parce que le Prophète n’a pas interprété le Coran, qui a été laissé à l’interprétation selon l’espace et l’époque! Il suffirait d’en faire une lecture contemporaine, et cela fait quarante-cinq ans que je m’y emploie!
- ETES-VOUS L’OBJET DE MENACES?
- Oui, mais indirectes. On me marginalise afin que personne ne m’entende. Beaucoup de chaînes de télévision arabes me boycottent. Pourtant, j’observe que plusieurs de mes livres sont des best-sellers au Moyen-Orient. Ces populations se rendent compte que ces guerres et ces attentats sont le signe que quelque chose dans l’islam ne tourne pas rond. Elles sont en train de se réveiller, de constater la nécessité d’une réforme. Mais elles ne peuvent pas parler.
- MAIS LES MUSULMANS D’EUROPE, EUX, POURRAIENT LE FAIRE!
- Ils sont tiraillés entre deux forces, la jurisprudence islamique qu’on leur rabâche et la loi civile. Ils sont dans une forme de schizophrénie. Pour les en délivrer, il faut réformer la jurisprudence. Leur montrer que la pluralité est un principe du Coran, qu’il admet le judaïsme, le christianisme et toutes les sectes. Le Prophète a créé une constitution respectueuse des diversités. Il a créé un Etat civil dissocié de la religion. Le christianisme a attendu le 18ème siècle et la Révolution française pour cela. Mais après la mort du Prophète, on a échoué à la mettre en œuvre, à cause de l’esprit tribal de l’époque. Probablement était-elle trop avant-gardiste. Et l’islam a été instrumentalisé.
- FAUT-IL QUE L’OCCIDENT ADMETTE LES REVENDICATIONS D’UN ISLAM POLITIQUE OU QU’IL LES COMBATTE?
- Il ne faut pas faire de concessions sur ce terrain. Seul l’Etat possède des outils de coercition, non la religion. La religion doit être spirituelle et non politique. L’autorité du Coran, c’est la conscience, l’autorité de l’Etat, c’est la loi. Il faut obéir à l’Etat, pas aux muftis.
- POUR VOUS, LE SALAFISME EST-IL À L’ORIGINE DE CET ISLAM TERRORISTE?
- Le salafisme, comme le mouvement des Frères musulmans, a assis son pouvoir sur l’ignorance des peuples. Après les indépendances des pays arabes, trois phénomènes ont obstrué les consciences du monde musulman: Le pan-islamisme, qui jugeait l’Occident comme au temps des croisades, le nationalisme pan-arabe, qui a assis sa haine de l’Occident sur le prétexte colonial, et le marxisme, qui a donné naissance à des gouvernements tyrans. Les deux derniers courants devenus ce que l’on sait, n’est resté que le pan-islamisme pour toute culture. Le terrorisme est issu de l’ignorance sacrée. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« «L’AUTORITÉ DE L’ETAT, C’EST LA LOI. IL FAUT OBÉIR À L’ETAT, PAS AUX MUFTIS. »
« LE SALAFISME, COMME LE MOUVEMENT DES FRÈRES MUSULMANS, A ASSIS SON POUVOIR SUR L’IGNORANCE DES PEUPLES » 

« Muhammad Shahrour propose une nouvelle lecture du Coran différente de celle perpétuée dans la tradition arabo-musulmane.
Il oppose à l’islam politique un islam spirituel. Il n’existe dans le Coran ni polygamie, ni injonction de porter le hidjab ou le niqab pour les femmes – autant de traditions pré-islamiques – ni lapidation. La jurisprudence islamique est tout bonnement une nouvelle religion.
Cette tradition-là préconise de cultiver la haine à l’égard des gens qui ne croient pas comme eux. C’est malheureusement sur ces interprétations que se fonde la pratique religieuse actuelle. La plupart des imams ne lisent le Coran que pour la prière, et non pour le comprendre. Mon job, c’est de faire le travail qu’ils ne font pas. Car le Prophète a laissé le Coran pour que nous l’interprétions sans intermédiaires.  Notre problème, c’est qu’à cette tradition issue de l’interprétation des paroles prophétiques a été donnée une dimension sacrée. Moi je prétends qu’elle n’est qu’humaine. Malheureusement, les musulmans n’ont pas compris cela. Comme ils n’ont pas compris qu’elle était instrumentalisée par des pouvoirs politiques.
Si on revient au Coran, on y découvre que l’homme est libre de penser ce qu’il veut. Il suffirait d’en faire une lecture contemporaine, et cela fait quarante-cinq ans que je m’y emploie! On me marginalise afin que personne ne m’entende. Les populations du Moyen Orient  se rendent compte que ces guerres et ces attentats sont le signe que quelque chose dans l’islam ne tourne pas rond. Elles sont en train de se réveiller, de constater la nécessité d’une réforme. Mais elles ne peuvent pas parler.
La pluralité est un principe du Coran, qu’il admet le judaïsme, le christianisme et toutes les sectes. Le Prophète a créé une constitution respectueuse des diversités.
Il ne faut pas faire de concessions sur ce terrain. Seul l’Etat possède des outils de coercition, non la religion. La religion doit être spirituelle et non politique. L’autorité du Coran, c’est la conscience,
Le salafisme, comme le mouvement des Frères musulmans, a assis son pouvoir sur l’ignorance des peuples. Le terrorisme est issu de l’ignorance sacrée. » 

Il est absolument pathétique de devoir constater que cette approche géniale du texte fondateur soit à ce point contestée au profit d’un  littéralisme qui abêtit et satisfait les imbéciles.
J’aimerais entourer d’un liseret rouge la phrase qui suit. « Si on revient au Coran, on y découvre que l’homme est libre de penser ce qu’il veut. Il suffirait d’en faire une lecture contemporaine, et cela fait quarante-cinq ans que je m’y emploie »
« Lire le Coran comme s’il vous était révélé à vous personnellement » dit un hadith.  Mais combien en font leur viatique ? Est-ce à dire qu’il y aurait au fond très peu de vrais musulmans, comme il y aurait, en vérité seulement une poignée  de chrétiens authentiques, de juifs inspirés, de bouddhistes au sens de l’Eveillé ? Les fondateurs de doctrines sont des inspirés. Ceux qui construisent les religions sur leur héritage de paroles sont pour la plupart des manipulateurs, des « maîtres d’illusion ». « Oui » à la spiritualité inspirée qui libère et « non » à la religion qui instrumentalise les Testaments pour conditionner et asservir les esprits. « Le Prophète a laissé le Coran pour que nous l’interprétions sans intermédiaires. »
MG

Aucun commentaire: