mercredi 31 août 2016

LA GRAND’COMBE Festival interculturel : “L’ignorance nous coûte plus cher que la culture”


Eloïse Levesque    
 

Présents en 2015, les masques vénitiens sont de retour cette année. DR 


Deuxième round. Fort du succès de l'an dernier, le festival de la Grand'Combe dédié aux cultures du monde prend du galon. Il attend environ 3 000 visiteurs ce dimanche 4 septembre.
Irlande, Polynésie, Portugal, Inde, Maghreb, Amérique du Sud, Espagne, 15 nationalités sont représentées ce dimanche, place Jean Jaurès à La Grand'Combe : objectif : partager les cultures dans une journée conviviale. "Ce festival prend de plus de plus de sens avec les attentats. Quand la barrière de la langue nous empêche de se comprendre, la culture est outil extraordinaire",commente Simone Ciaccio, président de l'association Dolce Vita.
Pari réussi, puisque la première édition 2015 a attiré près de 2 000 personnes. Cette année, l'événement monte d'un cran. La pianiste normande Coraline Parmentier a fait la démarche de se déplacer pour jouer à La Grand'Combe, elle jouera des pièces transcrites du Moyen-Orient. Ensuite, tout au long de la journée, musiciens, chanteurs et danseurs de diverses associations animeront le carré spectacle. "L'année prochaine, j'espère faire venir des groupes directement de leur pays", annonce l'organisateur. En parallèle, trois autres carrés seront dédiés à la gastronomie du monde, à des expositions, et à des activités pour enfants (poneys, manèges, contes...)
Surmotivé, Simone Ciaccio aimerait étendre le festival sur plusieurs jours mais les finances manquent. A l'argument des budgets serrés pour les collectivités, il reste ferme : "L'ignorance nous coûte plus cher que la culture".


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« IL N’Y A NI AVENIR NI SALUT EN DEHORS DE L’INTERCULTUREL. » J ; Berque
« LA MÉDITERRANÉE, CETTE ’ANDALOUSIE OÙ COEXISTÈRENT LES TROIS GRANDES CULTURES’ EST UNE UTOPIE CRÉATRICE » 

Toute initiative de caractère interculturel, si modeste soit elle, est à encourager. Il est en effet un point commun entre les islamistes et les nationalistes : ils veulent la destruction d’ l’autre qu’ils regardent comme irrémédiablement différent d’eux. Mais à côté des boulevards de la haine et de l’incompréhension il existe une voie étroite que peu empruntent, c’est bien entendu celle du dialogue interculturel et interreligieux, interc
ivilisationnel si on préfère. Il existe des hommes et des femmes-ponts entre les cultures qui nous attirent vers cette voie étroite. Jacques Berque, immense traducteur du Coran fut un de ceux-là.  Ayons la patience (« patience est belle ») de lire le long hommage qui lui est consacré.
« Les études interculturelles montrent que les difficultés rencontrées par les jeunes migrants dans leur scolarité ne sont souvent qu’un révélateur du dysfonctionnement de tout le système scolaire français. Leur traitement dépendra aussi la réussite ou non de l’acte éducatif en France au sens le plus large.
De la façon dont, par la coutume scolaire, comme en bien d’autres domaines, nous traduisons en nous ces présences et construisons ainsi la nôtre dans l’ensemble islamo-méditerranéen, dépend une part de notre avenir.’
Ce n’est qu’après sa retraite du Collège de France en 1981, que Jacques Berque consacra son temps aux études islamiques, en particulier à sa grande traduction et commentaire du Coran.
Dans ces travaux, il souligne précisément que 7 versets coraniques seulement traitent du ’sacré’ sur 40 - voire 100, si l’on compte les synonymes - qui appellent à la ’raison’ et à la ’réflexion’. Il est vrai que même le premier verset révélé au Prophète Mohammed - Iqra (lis) - n’appelle pas directement à la prière, mais d’abord à l’éducation, à la science et au raisonnement. C’est par l’éducation et par l’ouverture que l’homme peut se construire et construire sa propre personnalité pour aller vers l’autre et mieux le disposer à renvoyer le reflet du miroir.
Le premier verset révélé incite d’abord à l’éducation, à la connaissance... Or, malgré les progrès de l’alphabétisation, voire de l’instruction publique, nous nous trouvons, des deux côtés de la Méditerranée, face à une double ignorance. La première ignorance est celle de la rive Nord, malgré son avance technologique, son progrès matériel et son système pédagogique des plus sophistiqués. À part quelques spécialistes de très haut niveau, comme Jacques Berque, la plupart des Occidentaux, y compris une large frange de l’intelligentsia culturelle et médiatique, se complaisent dans une superbe ignorance vis-à-vis des grandes civilisations mondiales dont l’Islam. Ils se replient souvent sur un occidentalo-centrisme étroit plus ou moins confondu avec la seule et unique voie de l’universel.
Sous la colonisation (qui a pourtant duré un siècle et demi en Algérie), l’espace scolaire lui était pratiquement interdit sauf pour quelques cas rarissimes et privilégiés.
Ainsi, le problème de la femme au Sud de la Méditerranée n’est donc pas un problème ’religieux’, mais un problème de société, comme il l’est également au Nord de la Méditerranée où une lente évolution, pourtant maîtrisée n’a pas empêché les déséquilibres psychologiques, ni les femmes d’accéder au vote en 1945 seulement.
Il apparaît clairement que les études secondaires ou supérieures au Maghreb n’ont été effectuées, en principe, que par ceux qui se trouvaient dans la ville, qu’ils soient femmes ou hommes.
Le conflit n’est pas entre l’Islam et l’Occident, mais entre la misère et le bien -être. Ce qu’il faut exiger, c’est un double partage : un partage dans le sens descendant de son bien-être et de sa technologie, et un partage dans le sens ascendant des langues et des cultures du Sud, telles les cultures arabo-islamiques ou sino-indiennes par exemple, afin que l’Occident puisse désenclaver ses propres connaissances de l’universel et se rapprocher d’une majorité planétaire qui, elle, ne néglige aucun effort —malgré ses moyens limités - pour se hisser au niveau des langues et cultures occidentales en les apprenant et les intégrant.
Jacques Berque  évoquait volontiers la  dimension méditerranéenne de la civilisation. Il fut très irrité par la tournure tragique de la guerre du Golfe, à cause de la déchirure qu’elle avait provoquée, pensait-il, entre l’Orient et l’Occident et donc en Méditerranée.
Il qualifiait la guerre du Golfe de première guerre civilisationnelle du Nord contre le Sud et qu’il avait dénoncée de toutes ses forces.
Pour lui, la Méditerranée, cette ’Andalousie où coexistèrent les trois grandes cultures’ est une utopie créatrice. Latinité, hellénisme et arabo-islamité pourront encore construire mieux : les ’États-Unis de la Méditerranée’. C’est-à-dire une communauté de cultures où tout ’ce qui, depuis un siècle monte autour de la mer commune, et s’aime et se bat, et se cherche en l’autre, et par et contre lui, peut nous mener, si nous y travaillons, à des Andalousies nouvelles’.
Jacques Berque  rêvait d’un renouvellement de l’expérience andalouse dans le bassin méditerranéen.  Son optimisme était de caractère  prospectif parce que le spécifique, chez lui, aboutit à l’universel. L’Andalousie, pour lui, se ramène à cette expérience historique exceptionnelle où Juifs, Chrétiens et Musulmans se sont parlés, ont travaillé ensemble, créé ensemble et fécondé ensemble la Méditerranée, et où diverses ethnies et différentes cultures se sont retrouvées.: « Je n’appelle pas à d’indésirables fusions, non plus qu’à l’oubli de ces autres réseaux qui nous engagent : européo-occidental pour la France, afro-asiatique pour les Arabes. Mais j’appelle à l’échange possible entre un Islam de progrès et un socialisme de la différence. J’appelle entre l’un et l’autre à des dialogues - fussent-ils conflictuels - à condition qu’ils soient pertinents, au lieu de la réciproque ignorance. J’appelle à des champs de signification qui ne soient pas si brutalement décentrés, mais coïncident avec nos paysages héréditaires. J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance »


HOMMAGE À JACQUES BERQUE 

Interrogé par le journaliste Ahmed Naït-Balk sur Radio-Orient, les 4 et 8 avril 1996, l’universitaire Ahmed MOATASSIME, chercheur au CNRS et professeur à l’IEDES (Paris I) a évoqué la personnalité et l’œuvre du grand orientaliste, Jacques Berque. Nous reproduisons, des extraits de leur entretien.
’... L’arabe est pour moi comme une seconde langue, ce n’est plus une langue étrangère pour moi. Lorsque je parle arabe, je pense en arabe aussi ; je ne traduis pas du français. J’espère que ça se voit ou ça se sent. À vrai dire, j’ai toujours entendu parler arabe autour de moi puisque je suis né en Algérie et que j’ai entrepris l’apprentissage systématique de l’arabe sur les bancs de l’école franco-arabe, où j’ai commencé mes études...’
Jacques BERQUE
Ahmed Naït-Balk -  Le professeur Jacques Berque, homme infatigable, épris de connaissance, aura travaillé jusqu’à la fin de sa vie pour extirper de l’oubli les apports de la culture arabe à l’universalité. Il y a quelques jours, paraissait à titre posthume son dernier livre Musiques sur le Fleuve, aux éditions Albin Michel. C’est une immense fresque parue à Bagdad au Xe siècle, en plusieurs tomes, dont il nous a traduit les quelques plus belles pages. Le titre en arabe est Kitab al-Aghani 1.
Ahmed Naït-Balk - Vous avez côtoyé Jacques Berque dès 1964 ; quel était le profil de ce personnage illustre ?
Ahmed MOATASSIME - Ma première réaction sera celle d’un ancien disciple. La première fois que j’ai rencontré Jacques Berque en 1964, j’ai découvert un homme affable, chaleureux et attentif. On avait l’habitude de se réunir immédiatement après ses séminaires, dans un café du Quartier Latin et on avait nettement l’impression qu’on était devant un Aristote ou un Averroès des temps modernes. On commentait ainsi ses cours, tout en échangeant des idées prospectives sur le spécifique et l’universel, chers à Jacques Berque.
Ahmed Naït-Balk -  Surtout qu’il avait posé ses premiers jalons dans la recherche, lorsqu’il a été mis en quarantaine par l’administration coloniale au Maroc et muté au Haut-Atlas où il a rencontré les populations berbères. D’où sa grande thèse sur les Structures sociales du Haut-Atlas qui lui a valu d’être nommé par la suite au Collège de France à Paris où vous l’avez rencontré 3.
Ahmed MOATASSIME - Je pense que, contrairement à d’autres chercheurs, Jacques Berque puise sa réflexion dans l’action. On ne peut pas séparer l’action de la réflexion chez Jacques Berque. Je vous rappelle d’abord qu’il est né dans un pays qui était colonisé, c’est-à-dire l’Algérie, en 1910, dans une famille française, catholique, au village de Frenda, près de Taouzourt, là où l’illustre Ibn Khaldoun avait écrit ses Prolégomènes. C’est évidemment tout un destin. Jacques Berque avait étudié aussi bien le français que l’arabe en Algérie avant de venir à Paris continuer ses études d’agrégation. Mais, comme tous les grands hommes, il ne s’est pas toujours entendu avec ses professeurs de la Sorbonne, qu’il traite d’ailleurs sans beaucoup d’égard. C’est peut-être pour cela qu’il avait finalement choisi l’action au Maroc en y allant tout d’abord accomplir son service militaire, avant d’être engagé comme administrateur civil. Sa réflexion a donc commencé en même temps que son action. Il fut nommé pour la première fois dans des villages éloignés du Nord marocain entre 1934 et 1937 avant d’être ramené à Fès entre 1937 et 1939. Et c’est à Fès, bien sûr, qu’il a entièrement approfondi ses études islamiques, puisqu’il a pu y rencontrer les grands oulémas de la célèbre université Qaraouyyine.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque était un arabisant qui parlait l’arabe comme sa langue maternelle.
Ahmed MOATASSIME - Absolument, il parlait l’arabe comme si c’était sa propre langue maternelle. Mais pour approfondir à la fois la culture arabe et la culture islamique, il a eu la chance, entre 1937 et 1939, d’être donc nommé à Fès. Il fut alors directement en prise avec le nationalisme marocain naissant. À Fès, il a compris en fait que le Protectorat ne pouvait finalement pas répondre à la légitime demande des nationalistes marocains. Il écrit à ce sujet : ’ainsi chaque dominateur met-il au point, consciemment ou non, son appareil de notions pour interpréter à son propre avantage la société dominée’.
Ce qui veut dire que le colonialisme n’a rien compris à la société marocaine. C’est dans ce sens qu’il a continué son combat jusqu’en 1944, En proposant à l’époque des solutions beaucoup trop révolutionnaires pour la colonisation, il fut éloigné au fin fond du Haut Atlas marocain.
Ahmed Naït-Balk -  Muté au Haut Atlas, Jacques Berque a eu une attitude surprenante pour les administrés et pour la population locale qui a vu en lui un libérateur venu à sa rencontre…
Ahmed MOATASSIME - Absolument, la population s’est sentie pour la première fois devant quelqu’un dont il ne connaissait pas, antérieurement, le profil : un administrateur civil français qui a entrepris un certain nombre de réformes au Haut-Atlas, non conformes aux habitudes des anciens administrateurs colo-niaux. Il a commencé tout d’abord par libérer les prisonniers qui n’étaient pas de droit commun, et ensuite de bâtir une école à la place de la prison. Mais il a mis aussi à profit cette singulière parenthèse de sa carrière pour apprendre la langue berbère et mettre au point une méthode de recherche ethnologique et sociologique inédite. Cela veut dire que, non seulement il voulait avoir les réactions ’objectives des populations, mais il s’intéressait aussi à leurs réactions ’subjectives’. Il trouvait ainsi une objectivité dans cette subjectivité en essayant de se mêler à la population, de parler avec elle, de discuter de l’islam, de l’arabité, de la berbérité, de la Méditerranée. Il a finalement trouvé là, disait-il, un morceau intact de ce que fut, et de ce que pourrait être aussi, le Maghreb et la Méditerranée de demain. Il est allé très loin dans cette recherche, tout au long des cinq années passées au Haut-Atlas, jusqu’en 1953, au moment où Mohammed V fut détrôné et envoyé en exil à Madagascar. Il a ensuite quitté le Maroc avec au moins, dans ses bagages, un cadeau marocain qu’il n’a jamais oublié : sa grande thèse sur Les structures sociales du Haut-Atlas, qui lui ouvrit les portes du Collège de France en 1956.
Ahmed MOATASSIME - Voilà. Jacques Berque a, pour la première fois, essayé d’étudier cette société berbère, non pas comme une spécificité ni comme une individualité en soi. Pour la première fois, il a posé le problème général et, en étudiant la société berbère du Haut-Atlas il étudiait simultanément un morceau du Maghreb. Il est arrivé à démontrer que son fonctionnement historique et sociologique pouvait rappeler le fonctionnement de la société marocaine toute entière et celui de la société maghrébine dans l’ensemble méditerranéen. Tant il est vrai que ces sociétés berbères avaient aussi participé, dans l’histoire, à la conquête de certaines étaient probablement arrivées jusqu’à Poitiers. Les Almoravides et les Almohades qui ont construit la Giralda de Séville en Espagne ne venaient pas d’autre part que de ces lieux.
C’est de là peut-être que s’est développé davantage l’amour de la Méditerranée chez Jacques Berque. Non pas seulement à cause de ses vagues bleues qui rappelleraient les beaux yeux d’une femme désirée. Mais l’amour de la Méditerranée chez Jacques Berque réside aussi et surtout dans la capacité de cet espace à intégrer et à vérifier l’universalité des cultures spécifiques qui bordent les deux rives. C’est dire que Jacques Berque n’étudie pas le particulier par rapport à lui-même. Il n’étudie le particulier que pour aller au général, comme il étudie le spécifique pour aller à l’universel.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque était quelqu’un qui avait une connaissance incommensurable de la culture arabe.
Ahmed MOATASSIME - Bien sûr, l’un n’exclut pas l’autre. Contrairement à d’autres chercheurs qui travaillaient soit sur les sociétés berbères, soit sur les sociétés arabes, soit sur l’islam, Jacques Berque pensait que, sans être superposables, ces notions étaient intimement liées. L’une explique l’autre, mais il ne les superpose pas. Il les étudie d’une manière liée. Évidemment, par la suite, lorsqu’il est allé en Égypte en 1953 et a fait le tour du monde arabe, il s’est surtout intéressé à la culture arabe d’une manière générale. Et parmi ses œuvres les plus importantes, on trouve d’ailleurs des titres comme Les Arabes d’hier à demain, Le Maghreb entre deux guerres, et ainsi de suite4. On pourrait évoquer, à titre d’exemple, un de ses ouvrages qui est Langages arabes du présent 5. Il pense, et là évidemment, les recherches sociologiques et socio-linguistiques lui donnent raison, que les valeurs culturelles et la capacité d’un peuple à assumer son expression et sa créativité passent par le langage.
Puisqu’il militait pour cette civilisation méditerra-néenne, il écarta aussi le fait d’opposer les Berbères aux Arabes ou d’opposer l’arabe au berbère. L’arabe est un complément du berbère et le berbère un complément de l’arabe.
Ahmed Naït-Balk - Si vous permettez, cette dimension de division sévit uniquement en Afrique du Nord et pas au Moyen-Orient.
Ahmed MOATASSIME - Le Moyen-Orient ne connaît pas de division culturelle, fort heureusement pour lui. Il en connaît d’autres...
Ahmed Naït-Balk - Mais ce que ne comprennent pas beaucoup d’Orientaux , c’est qu’au Maroc et en Algérie, il puisse y avoir une diversité linguistique. Je ne sais pas si l’on peut dire ethnique, mais ils ne la comprennent pas , alors qu’elle existe.
Ahmed MOATASSIME - Oui, mais il faut dire aussi que les Maghrébins ignorent la diversité religieuse qui existe au Machrek. La première fois qu’un Maghrébin va au Moyen Orient, il a peine à imaginer qu’il peut y avoir des Arabes chrétiens. Et quand les Arabes orientaux viennent au Maghreb, ils ont peine à imaginer qu’il peut y avoir des Maghrébins berbères. Mais Jacques Berque a fait le lien. Quand il étudie les Arabes, il n’exclut jamais les
chrétiens. Surtout que l’apport de la chrétienté arabe est immense. Rappelez-vous laNahda (Renaissance arabe des XVIIIe et XIXe siècles) et ainsi de suite. Et quand il étudie les Maghrébins, il n’exclut pas les Berbères. L’apport du génie berbère à l’arabité, à l’islam, à la Méditerranée et à l’Andalousie est immense !
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque a mis en exergue tout un patrimoine culturel arabe inconnu parfois des Arabes eux-mêmes.
Ahmed Naït-Balk - On sent qu’en Occident actuellement, la culture arabe a mauvaise presse ; elle est dénigrée et véhicule des stéréotypes. Mais on voit également des personnages comme Jacques Berque, et d’autres, essayer de dépasser cette vision réductrice de la culture arabe.
Ahmed MOATASSIME - J’ai l’impression qu’il s’agit d’une question d’éducation. En fait, l’avantage du Sud de la Méditerranée, c’est qu’il ait pu accéder à la culture occidentale et connaître ainsi beaucoup plus l’Occident que celui-ci ne le connaît. Et c’est dommage, parce que l’Occident, malgré ses écoles et sa pédagogie sophistiquée, ne compte que 0,1% d’écoliers, plutôt de lycéens, qui étudient l’arabe, pourcentage inclus dans ce qu’on appelle les ’langues rares’ en France.
Ahmed Naït-Balk - Justement, vous êtes chercheur au CNRS et vous dirigez des thèses d’étudiants. Avez-vous des étudiants originaires d’Europe, des Européens , des Français ’de souche’ qui s’intéressent à la culture arabe ?
Ahmed MOATASSIME - Très peu, même au niveau de l’université. Ce sont souvent des Français d’origine maghrébine qui, finalement, viennent suivre des cours de langue et de culture arabes, ce qui est regrettable et que Jacques Berque n’avait cessé de dénoncer. Je pense vraiment que c’est une question d’éducation, qu’il faut commencer par éduquer les communicateurs, c’est-à-dire les médias. Mais pour le long terme, il faudrait partir de l’école. On ne peut imaginer un équilibre culturel - voire politique
•   entre les deux rives de la Méditerranée en continuant de demander à 100% des jeunes Maghrébins d’étudier la langue française et la culture franco-occidentale tandis que seulement 0,1% des jeunes scolarisés en France étudient les ’langues rares’ (arabe, chinois...).
Ahmed Naït-Balk - Vous aviez participé avec Jacques Berque à de nombreux rapports, notamment sur l’école et la dimension de la culture arabe, je crois...
Ahmed MOATASSIME - Il s’agit du rapport sur l’immigration à l’école de la République 6. Je crois qu’il a été important et que de nombreux praticiens l’ont utilisé. Mais je regrette qu’il ne soit pas remis sur les rails actuellement, surtout avec les problèmes de banlieue que l’on sait. Pourtant, une conclusion s’impose : les études interculturelles montrent en effet que les difficultés rencontrées par les jeunes migrants dans leur scolarité ne sont souvent qu’un révélateur du dysfonctionnement de tout le système scolaire français. Et que de leur traitement dépendra aussi la réussite ou non de l’acte éducatif en France au sens le plus large. C’est d’ailleurs l’avis de Jacques Berque qui, à propos de la France en particulier, élargit la perspective franco-maghrébine à la nécessité d’y intégrer la dimension islamo-méditerranéenne : ’Notre propre mondialité - écrivait-il, commence à l’aire islamo-méditerranéenne représentée sur notre sol par tant d’ouvriers, d’intellectuels et d’écoliers, lesquels rejoignent, par un long cheminement, le discours d’Averroès sur notre colline Sainte-Geneviève. De la façon dont, par la coutume scolaire, comme en bien d’autres domaines, nous traduisons en nous ces présences et construisons ainsi la nôtre dans l’ensemble islamo-méditerranéen, dépend une part de notre avenir.’ Voilà à peu près, je l’espère, une réponse à la question que vous avez posée tout à l’heure pour ce qui est de la méconnaissance de la culture arabe, ou arabo-berbère ou arabo-islamique en France.
Ahmed Naït-Balk - Une autre dimension de Jacques Berque, c’est la dimension islamique et le caractère universel de la religion et de la culture musulmanes.
Ahmed MOATASSIME - Jacques Berque était surtout connu, au départ, comme ’arabisant’. On a souvent occulté ses deux autres vocations de ’berbérisant’ et ’d’islamisant’. Comme ’berbérisant’, il a produit, nous l’avons vu, les meilleures études sur le Haut Atlas marocain. À sa vocation ’d’arabisant’, il a également consacré une part importante de sa vie.
Mais comme ’islamisant’, il a commencé à produire des ouvrages sur l’islam seulement après la révolution iranienne. Son livre L’islam au défi était une révélation7. Je l’ai moi-même interrogé en 1982 pour la Revue Tiers-Monde dont je suis membre du comité de rédaction8. Mais ce n’est qu’après sa retraite du Collège de France en 1981, qu’il consacra son temps aux études islamiques, en particulier à sa grande traduction et commentaire du Coran9. Dans ces travaux, Jacques Berque souligne précisément que 7 versets coraniques seulement traitent du ’sacré’ sur 40 - voire 100, si l’on compte les synonymes - qui appellent à la ’raison’ et à la ’réflexion’. Il est vrai que même le premier verset révélé au Prophète Mohammed - Iqra (lis) - n’appelle pas directement à la prière, mais d’abord à l’éducation, à la science et au raisonnement. C’est par l’éducation et par l’ouverture que l’homme peut se construire et construire sa propre personnalité pour aller vers l’autre et mieux le disposer à renvoyer le reflet du miroir.
Ahmed Naït-Balk - Ce que vous dites est connu d’une infime partie de la société musulmane. Et en Occident, on a plutôt tendance à réduire l’islam à un combat d’arrière-garde contre la femme ou à un djihad permanent.
Ahmed MOATASSIME - Ce n’est pas pour rien que j’ai cité le premier verset révélé qui, en proposant ’d’apprendre à l’homme par la plume ce qu’il ignorait’, incite d’abord à l’éducation, à la connaissance... Or, malgré les progrès de l’alphabétisation, voire de l’instruction publique, nous nous trouvons, des deux côtés de la Méditerranée, face à une double ignorance. La première ignorance est celle de la rive Nord, malgré son avance technologique, son progrès matériel et son système pédagogique des plus sophistiqués. À part quelques spécialistes de très haut niveau, comme Jacques Berque, la plupart des Occidentaux, y compris une large frange de l’intelligentsia culturelle et médiatique, se complaisent dans une superbe ignorance vis-à-vis des grandes civilisations mondiales dont l’Islam. Ils se replient souvent sur un occidentalo-centrisme étroit plus ou moins confondu avec la seule et unique voie de l’universel. Ceci apparaît déjà chez les communicateurs professionnels en Europe lorsqu’ils traduisent par exemple le mot Djihad - qui est beaucoup plus un appel à ’l’effort’, voire dans certains cas, à la résistance - par ’guerre sainte’. Or, aucune guerre n’est sainte pour l’islam qui dispose au demeurant d’un autre mot arabe quedjihad pour nommer toute action violente, à savoir harb, concept qui ne peut être utilisé que dans une déclaration de ’guerre’ défensive s’imposant des règles humanitaires précises.
Il est vrai aussi que la rive Sud de la Méditerranée n’ a pas encore, non plus, surmonté son ignorance à l’égard d’une si haute philosophie sociale qu’il prétend incarner à travers l’islam. Mais la rive Sud pourrait à la rigueur avoir quelque excuse dans la mesure où - après avoir représenté une part de l’universel pour toute la Méditerranée - elle émerge à peine de cinq à six siècles de décadence et se débat toujours dans les stigmates d’une longue nuit coloniale. Il suffit de rappeler que le Maghreb, par exemple, ne comptait pas moins de 90% d’analphabètes à la veille des indépendances, pour s’en convaincre. Pourtant, en l’espace d’un quart de siècle, le taux de scolarisation des enfants scolarisables est passé de 10-12% à 70-80% avec un rapport masculin-féminin de 55-60% de garçons et 40-45% de jeunes filles selon les pays. Et contrairement à une idée répandue en Occident, la jeune fille maghrébine a réalisé en un quart de siècle, dans le domaine de l’éducation, ce que sa sœur européenne a mis un siècle à faire depuis les lois de Jules Ferry. Avec ou sans le voile, elle est présente partout, ce qui est très encourageant, alors que sous la colonisation (qui a pourtant duré un siècle et demi en Algérie), l’espace scolaire lui était pratiquement interdit sauf pour quelques cas rarissimes et privilégiés11. Or, des transformations aussi rapides n’ont pas été accompagnées socialement, ni reconsidérées juridiquement, ce qui crée un déphasage regrettable et des tensions qui n’épargnent aucune couche sociale. Le problème de la femme au Sud de la Méditerranée n’est donc pas un problème ’religieux’, mais un problème de société, comme il l’est également au Nord de la Méditerranée où une lente évolution, pourtant maîtrisée n’a pas empêché les déséquilibres psychologiques, ni les femmes d’accéder au vote en 1945 seulement (casde la France) avec tout juste 5% de représentation politique deux siècles après la Déclaration des Droits de l’Homme de 178912.
Ahmed Naït-Balk - Comment expliquer dans certains pays du Maghreb la disparité, du fait de la vitesse de l’éducation, entre des sociétés encore au stade agraire archaïque, et d’autres qui n’ont rien à envier à la culture occidentale et au comportement moderne ?
Ahmed MOATASSIME - Je crois que vous avez touché là un point important pour la simple raison que nous, les comparatistes de l’éducation, nous ne nous suffisons pas de comparer seulement les sexes. On compare aussi les espaces, la ville et la campagne, les ouvriers et les bourgeois... Or, il apparaît clairement que les études secondaires ou supérieures au Maghreb n’ont été effectuées, en principe, que par ceux qui se trouvaient dans la ville, qu’ils soient femmes ou hommes. Il y a maintenant des femmes maghrébines qui sont beaucoup plus éduquées, beaucoup plus instruites que la femme occidentale. Pourquoi ? Parce que elles se sont trouvées dans la ville. Tout comme il y a des hommes maghrébins qui sont aussi bien éduqués, sinon plus, que leurs homologues occidentaux, voire doublement éduqués en arabe et en français. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont trouvés aussi dans la ville, ou bien qu’ils ont eu une capacité exceptionnelle qui les a projetés des hauteurs de l’Atlas au cœur des cités urbaines, maghrébines ou européennes, et même à Paris. C’est sans doute pourquoi je reste optimiste sur le devenir du Maghreb et de l’humanité souffrante.
Le discours régnant en Occident est, sur ce point, assez négatif, notamment sur l’islam. Or, il n’a pas lieu d’être, car le conflit n’est pas entre l’Islam et l’Occident, mais entre la misère et le bien -être. Ce qu’il faut demander à l’Occident, ce ne sont pas ses ’conseils théoriques’ ni sa propre conception de l’existence. Ce qu’il faut lui demander, c’est un double partage : un partage dans le sens descendant de son bien-être et de sa technologie, et un partage dans le sens ascendant des langues et des cultures du Sud, telles les cultures arabo-islamiques ou sino-indiennes par exemple, afin que l’Occident puisse désenclaver ses propres connaissances de l’universel et se rapprocher d’une majorité planétaire qui, elle, ne néglige aucun effort —malgré ses moyens limités - pour se hisser au niveau des langues et cultures occidentales en les apprenant et les intégrant. Tant il est vrai que, pour Jacques Berque, ’être d’une terre, c’est la dépasser’13.
Ahmed Naït-Balk - Pour revenir à Lettre posthume à un ami disparu, que vous avez publiée dans la revue Confluences Méditerranée, vous avez évoqué un projet de film sur les souvenirs de Jacques Berque, projet interrompu par sa disparition
Ahmed MOATASSIME - Oui, malheureusement. Jacques Berque m’avait associé à ce projet de film sur ses souvenirs avec d’autres collègues comme François Pouillon de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Marc Ferro de l’Institut National de l’Audiovisuel et d’autres. Nous avions pris rendez-vous pour le 29 juin, mais sa mort subite le 27 juin 1995, deux jours seulement auparavant, en a décidé autrement. Il est vrai, comme je l’avais écrit, que, sa vie durant, Jacques Berque a toujours pris un chemin différent de celui où on l’attendait...
Ahmed Naït-Balk - J’ai appris, par vous je crois, l’existence d’une Association Jacques Berque, présidée, me semble-t-il, par son épouse.
Ahmed MOATASSIME - Effectivement, il y a une Association Jacques Berque composée de diverses personnalités appartenant aux deux rives et Madame Giulia Berque y joue un rôle primordial. Cette Association paraît avoir pour objectif d’organiser des colloques en hommage à Jacques Berque et d’éditer les travaux non publiés de l’illustre défunt ainsi que sa correspondance, etc.
Ahmed Naït-Balk - Dernière question : que pensez-vous de la dimension méditerranéenne de Jacques Berque ? Celui-ci fut très irrité par la tournure tragique de la guerre du Golfe, à cause de la déchirure qu’elle avait provoquée, pensait-il, entre l’Orient et l’Occident et donc en Méditerranée.
Ahmed MOATASSIME - Eh bien, Jacques Berque va très loin dans le sens méditerranéen. Nous l’avons vu avec son étude sur les Structure sociales du Haut-Atlas dont l’analyse aboutit à la Méditerranée. Nous l’avons vu également lorsqu’il a pris fait et cause pour le nationalisme marocain contre le colonialisme français. Nous l’avons vu, enfin, à propos de la guerre du Golfe qu’il qualifiait de première guerre civilisationnelle du Nord contre le Sud et qu’il avait dénoncée de toutes ses forces.
C’est que Jacques Berque, tout en défendant, par l’action et par la réflexion, la spécificité des cultures et expressions des deux rives et leur marche singulière vers la mondialité, ramène l’ensemble à la Méditerranée. Pour lui, la Méditerranée, cette ’Andalousie où coexistèrent les trois grandes cultures’ est une utopie créatrice. Latinité, hellénisme et arabo-islamité pourront encore construire mieux : les ’États-Unis de la Méditerranée’. C’est-à-dire une communauté de cultures où tout ’ce qui, depuis un siècle monte autour de la mer commune, et s’aime et se bat, et se cherche en l’autre, et par et contre lui, peut nous mener, si nous y travaillons, à des Andalousies nouvelles’14.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque pense qu’il peut y avoir un renouvellement de l’expérience andalouse dans le bassin méditerranéen. N’était-il pas optimiste ?
Ahmed MOATASSIME - C’est un optimisme prospectif parce que le spécifique, chez lui, aboutit à l’universel. Lequel ne pourrait partir et revenir que de et vers la Méditerranée. L’Andalousie, pour Jacques Berque, se ramène à cette expérience historique exceptionnelle où Juifs, Chrétiens et Musulmans se sont parlés, ont travaillé ensemble, créé ensemble et fécondé ensemble la Méditerranée, et où diverses ethnies et différentes cultures se sont retrouvées. Il n’a donc jamais cessé de travailler pour cet idéal, aussi bien par l’action que par la réflexion, comme en témoigne, entre autres, son vibrant appel du 2 juin 1981 au moment où dans une Leçon de clôture, il prenait sa retraite du Collège de France  : ’Je n’appelle pas à d’indésirables fusions, non plus qu’à l’oubli de ces autres réseaux qui nous engagent : européo-occidental pour la France, afro-asiatique pour les Arabes. Mais j’appelle à l’échange possible entre un Islam de progrès et un socialisme de la différence. J’appelle entre l’un et l’autre à des dialogues - fussent-ils conflictuels - à condition qu’il soient pertinents, au lieu de la réciproque ignorance. J’appelle à des champs de signification qui ne soient pas si brutalement décentrés, mais coïncident avec nos paysages héréditaires. J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance’15. n
Ahmed MOATASSIME est universitaire, chercheur au CNRS et professeur à l’IEDES (Institut d’Études du Développement Économique et Social, université de Paris I). Il est l’auteur de nombreuses publications. Son dernier ouvrage s’intitule Arabisation et langue française au Maghreb (Puf, 1993). Il anime depuis des années la revue Tiers-Monde.
Notes
1 - Jacques BERQUE, Musiques sur le fleuve. Les plus belles pages du Kitâb al-Aghâni, Albin Michel, 1995.
2 - Ahmed MOATASSIME, ’Lettre posthume à un ami disparu’, in Confluences Méditerranée, n° 16, hiver 1995-1996, pp. 163-167.
3 - Jacques Berque, Les structures sociales du Haut-Atlas, Puf, 1955.
4 - Jacques BERQUE, Les Arabes d’hier à demain, Seuil, 1960 ; Le Maghreb entre deux guerres, Seuil, 1960.
5 - Jacques BERQUE, Langages arabes du présent, Gallimard, 1974, pp. 127-129.
6 - Jacques BERQUE, L’immigration à l’école de la République, Documentation française, 1985.
7 - Jacques BERQUE, L’islam au défi, Gallimard, 1980.
8 - Entretien Berque/Moatassime, ’L’Islam en devenir’, in Revue Tiers-Monde de l’IEDES, n° 92, octobre-décembre 1982, pp. 737-748.
9 - Jacques BERQUE, Essai de traduction du Coran, Sindbad, 1991 ; rééd. Albin Michel 1995.
10 - Ahmed MOATASSIME, ’L’Islam et son actualité pour le Tiers-Monde’, numéro spécial de la Revue Tiers-Monde, n° 92, octobre-décembre 1982, pp. 719-736 et 795-818.
11 - Ahmed MOATASSIME, ’La famille au Maghreb entre l’Orient et l’Occident’, in Revue de psychologie de la Motivation, n° 19, premier semestre 1995, p. 83-98.
12 - Ahmed MOATASSIME, ’Femmes musulmanes entre ’l’état sauvage’ et les ’cultures civilisées’, Revue Tiers-Monde, n° 97, janvier-mars 1984, pp. 139-154.
13 - Jacques BERQUE, Mémoires des deux rives, Seuil, 1989.
14 - Jacques BERQUE, Arabies, Stock, 1978, p. 308.
15 - Andalousies. Leçon de clôture au Collège de France, Sindbad, 1981, pp. 42-43.



mardi 30 août 2016

L'offensive turque en Syrie s'intensifie avec des bombardements meurtriers


AFP
Des dizaines de personnes ont été tuées dimanche dans le nord de la Syrie au cours d'intenses bombardements de l'armée turque au cinquième jour de son offensive visant à la fois les jihadistes et les combattants kurdes.


En déplacement à Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie, le président turc Recep Tayyip Erdogan a affirmé vouloir lutter avec "la même détermination" contre les forces kurdes et le groupe Etat islamique (EI), une semaine après un attentat qui a fait 55 morts pendant d'un mariage kurde dans cette ville proche de la frontière syrienne.
"Nous n'accepterons aucune activité terroriste à, ou près de, nos frontières", a-t-il lancé devant une foule brandissant des drapeaux, après avoir présenté ses condoléances aux familles endeuillées par l'attentat portant la marque de l'EI.
L'armée turque a annoncé avoir tué "25 terroristes", un terme qui s'applique aux combattants kurdes ou alliés à ces derniers. Mais l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), qui s'appuie sur un large réseau de sources en Syrie, a signalé la mort d'au moins 40 civils dans des bombardements turcs.
Une cinquantaine de chars et des centaines de soldats turcs sont entrés en Syrie depuis mercredi dans le cadre de l'opération "Bouclier de l'Euphrate".
Evoquant le souhait d'Ankara de "chasser Daech (acronyme arabe de l'EI) de Syrie", M. Erdogan a ajouté : "Nous sommes là pour cela à Jarablos et à Bachiqa. Nous ferons preuve de la même responsabilité dans d'autres zones si nécessaire".
Le président turc faisait allusion à la localité syrienne reconquise dès le premier jour de l'opération turque et à une localité du nord de l'Irak où l'armée turque a frappé en janvier des positions jihadistes.
Le bilan donné par l'armée turque porte sur la mort, dans des frappes aériennes, de "25 membres terroristes" du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et du Parti de l'Union démocratique (PYD) -le principal parti kurde de Syrie- près de Jarablos.
"Toutes les mesures ont été prises pour empêcher que les populations civiles ne soient touchées", a-t-elle précisé.
Les tirs d'artillerie et les frappes aériennes effectués par la Turquie, qui se concentrent sur la zone au sud de Jarablos, ont provoqué dimanche la mort d'"au moins 20 civils" dans le village de Jeb el-Koussa et de 20 autres près du village d'al-Amarné, a de son côté déclaré à l'AFP Rami Abdel Rahmane, directeur de l'OSDH. Les bombardements ont aussi fait plus de 70 blessés.
Il s'agit, selon l'OSDH, des premiers civils tués depuis le début de l'offensive turque mercredi.
Dans un communiqué, les Kurdes ont accusé Ankara de "vouloir élargir son occupation pour parvenir à d'autres régions syriennes".
La Turquie considère le PYD et sa branche armée, les YPG, comme des organisations "terroristes", bien qu'elles soient épaulées, en tant que forces combattant efficacement les jihadistes, par Washington, allié traditionnel d'Ankara.
Selon l'OSDH et les Kurdes, aussi bien Jeb el-Koussa qu'al-Amarné sont contrôlés non pas par les autonomistes mais par des combattants locaux alliés. D'après l'ONG, au moins quatre d'entre eux ont été tués dans les bombardements de dimanche.
Samedi, des affrontements avaient éclaté pour la première fois au sol, entre des chars turcs et des combattants kurdes ou soutenus par ces derniers à al-Amarné. Ce jour-là, pour la première fois depuis le début de l'opération de l'armée turque, un de ses soldats avait péri, dans une attaque à la roquette.
Sur un autre front de la guerre en Syrie, qui devient de plus en plus complexe, des obus tirés par des rebelles ont touché des quartiers tenus par le régime à Homs (centre), blessant au moins deux personnes, selon l'OSDH.
Dans le même temps, les forces gouvernementales ont à nouveau bombardé le quartier de Waer, où au moins huit frappes ont eu lieu dimanche, selon la même source. Au moins trois personnes ont été tuées et 20 blessées.
L'ONU attendait toujours la décision des belligérants concernant un cessez-le-feu humanitaire de 48 heures pour venir en aide à la population assiégée d'Alep, la deuxième ville de Syrie.
L'envoyé spécial des Nations unies Staffan de Mistura a donné aux belligérants jusqu'à dimanche pour donner leur réponse.
L'ancienne capitale économique est menacée d'"une catastrophe humanitaire sans précédent" depuis le début de la guerre, a récemment averti l'ONU.
Quelque 1,5 million de personnes y sont prises au piège depuis l'intensification des combats à la mi-juillet entre rebelles et forces gouvernementales syriennes.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EN SYRIE, L’OFFENSIVE MILITAIRE TURQUE S’ATTAQUE AUX REBELLES KURDES

D’après Le Monde « Des dizaines de personnes ont été tuées, dimanche 28 août, dans le nord de la Syrie, par d’intenses bombardements de l’armée turque, au cinquième jour de son opération « Bouclier de l’Euphrate ».
La Turquie veut lutter avec « la même détermination » contre les combattants kurdes et contre l’EI, a affirmé, dimanche, lors d’un discours à Gaziantep (sud-est du pays) le président turc, Recep Tayyip Erdogan. » C’est dire si cette opération  bouclier de l’Euphrate vise tout particulièrement les combattants kurdes qu’Erdogan entend bien écraser.
La stratégie d’ Edogan à l’égard des Kurdes semble inspirée de celle de Poutine à l’endroit des Ukrainiens  et inspirée de la même détermination cynique et absence de scrupules.
Il y a fort à parier que les pro et les anti Erdogan s’affronteront aussi chez nous, singulièrement dans la commune dirigée par un Turc d’origine.
MG 

lundi 29 août 2016

Allemagne : un Chinois en vacances placé par erreur dans un foyer de réfugiés


Un centre culturel transformé en centre d'accueil pour réfugiés à Dortmund, en septembre 2015. (MAJA HITIJ / DPA / AFP) 

Les tribulations d'un Chinois chez Kafka.
L'Obs

Un touriste chinois en voyage à travers l'Europe s'est retrouvé coincé en juillet dans un foyer pour réfugiés en Allemagne en raison d'un imbroglio bureaucratique aggravé par des difficultés linguistiques.
Pour des raisons encore confuses, cet homme de 31 ans, qui ne parle ni anglais ni allemand, avait été considéré "comme ayant besoin d'aide" juste après l'atterrissage de son vol à Stuttgart, le 4 juillet, raconte à l'AFP Christoph Schlütermann, un responsable de la Croix-Rouge.
Conduit dans un centre de premier accueil, à Heidelberg, il avait perdu son argent et a rempli, "visiblement par erreur", le formulaire de demande d'asile que lui tendaient les autorités locales, selon Christoph Schlütermann.
"Une machinerie à laquelle il ne pouvait plus échapper"
Comme le veut la procédure allemande, qui organise une répartition des réfugiés entre les Etats-régions, il a été transféré le 6 juillet dans un centre d'accueil à Dortmund, puis dans un autre situé à proximité, à Dülmen.
"Il a déclenché une machinerie à laquelle il ne pouvait plus échapper", explique Christoph Schlütermann, qui gère le centre de Dülem, au journal "Dülmener Zeitung".
Privé de son passeport et de son visa, le malchanceux, dont l'identité n'a pas été révélée, s'est plié à toutes les procédures normales : visite médicale, prise d'empreintes digitales et a même reçu les aides prévues par la loi pour les demandeurs d'asile.
"J'imaginais l'Europe autrement"
Christoph Schlütermann et un autre responsable du centre ont cependant rapidement remarqué que l'homme était différent de leurs autres bénéficiaires et ont dissipé le malentendu grâce à une application de traduction sur mobile.
"Il disait qu'il voulait voyager en France et en Italie", raconte-t-il.
L'arrêt des procédures a néanmoins pris plus de dix jours et ce n'est que deux semaines après le début de sa mésaventure que le touriste chinois a finalement pu reprendre son voyage.
"J'avais imaginé l'Europe autrement", a-t-il déclaré, selon la chaîne d'informations locale WDR, avant de continuer son tour d'Europe. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOUS AUSSI ON IMAGINAIT L’EUROPE AUTREMENT 

Le choc de l’immigration et l’impact psychologique du terrorisme créent une psychose collective en Europe. L’irrationnel prend le pas sur le bon sens et une sorte de paranoïa s’empare des Européens.
Les medias s’empressent de relayer le moindre incident qu’ils font monter en graine entretenant un climat délétère que n’arrivent pas à désamorcer le personnel politique aux abonnés absents.   Selon le Figaro, la chancelière allemande Angela Merkel a jugé inacceptable que certains pays de l'Union européenne refusent d'accueillir des réfugiés parce qu'ils sont musulmans, alors que l'Allemagne réclame l'instauration de quotas de répartition au sein de l'UE.
"Ca ne va pas du tout que certains pays disent que "de manière générale, nous ne voulons pas avoir de musulmans dans nos pays"", a-t-elle déclaré. De nombreux Etats européens, notamment en Europe de l'Est, estiment que la chancelière a créé un appel d'air migratoire. Plusieurs d'entre eux ont affirmé en réaction ne pas vouloir voir émerger de communauté musulmane dans leurs pays. En 2015, la Slovaquie a fait savoir qu'elle ne comptait accueillir que des migrants chrétiens.
Angela Merkel voit loin. Elle est consciente du terrible déficit de natalité dont souffre son pays. Elle estime qu’accueillir les élites  syriennes est une aubaine. Le peuple allemand ne voit pas les choses ainsi et l’angélisme  d’Angela lui coûtera vraisemblablement sa réélection.  Il y a pourtant de célèbres précédents : la chute d’Anvers en 1585 en faveur du roi d’Espagne Philippe II  entraîné une immigration massive des marchands et érudits calvinistes anversois vers les Provinces hollandaises et a provoqué, par conséquence, la fortune de Amsterdam ville monde au 17ème siècle, le siècle d’or des Pays-Bas. L’abrogation de l’Edit de Nantes par Louis XIV a provoqué l’exil de dizaines de milliers de Huguenots notamment vers la Prusse donnant un fabuleux coup de pouce (il faudrait dire « coup de pousse ») à son industrie naissante.  Au 19ème siècle un million de Flamands sont allé travailler dans les mines de charbon et la sidérurgie wallonne. Etc. etc.
Certes tous les demandeurs d’asile ne sont pas bardés de diplômes  ou qualifiés professionnellement. Ceci dit, les immigrés qui ont peuplé les Etats-Unis n’étaient pas, loin s'en faut, tous des gens de qualité hyper formés. Il s’agissait au contraire, le plus souvent de lie de la société européenne. Et je ne parle pas des immigrés venus d’Italie travailler dans les mines de Wallonie dont les fils et les filles occupent aujourd’hui des positions clé au sein des élites.
Qu’elle le veuille ou non, l’Europe est désormais terre d’immigration.
La gauche y voit un vivier de voix potentielles, la droite en se raidissant contre l’immigration compte bien sur les voix des Belges dits de souche. On voit difficilement comment tout cela finirait bien.
On s’étonnera qu’un politicien de haut niveau tel qu’Elio Di Rupo n’élève pas la voix dans ce débat crucial pour l’avenir de l’Europe.
Très franchement, nous aussi on voyait l’Europe autrement.
MG




CALAIS: LE SEUIL DES 10.000 MIGRANTS FRANCHI
• Par Jean-Marc Leclerc (Figaro)

Alors que les rixes se succèdent, la situation dans les camps de la région devient intenable, selon la police.
L'ambiance était tendue à Calais, elle devient explosive. Selon une note remise jeudi dernier au syndicat de police Alliance (majoritaire chez les gardés et gardiens), le nombre de migrants au camp de la Lande, baptisée la «jungle», «devrait atteindre les 10000 d'ici à début septembre». Les chiffres des associations humanitaires, qui évoquaient 9000 personnes (4500 en juin), sont maintenant dépassés par les propres estimations des forces de l'ordre.
Et encore ne s'agit-il que des migrants de Calais, car si l'on compte le camp de Grande-Synthe, près de Dunkerque, et les multiples implantations sauvages dans plusieurs agglomérations côtières, ce sont au moins 12000 déracinés qui se concentrent dans la région, dans l'espoir de rejoindre la Grande-Bretagne. 


UN RESTAURATEUR S'EXCUSE APRÈS AVOIR REFUSÉ DE SERVIR DEUX FEMMES VOILÉES

Figaro
La ministre des Droits des femmes Laurence Rossignol a indiqué aujourd'hui avoir saisi la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme après qu'un restaurateur ait refusé de servir deux femmes voilées dans son établissement. Le parquet de Bobigny a indiqué avoir ouvert dimanche une enquête pour "discrimination à caractère racial". Les faits ont eu lieu samedi à Tremblay-en-France en Seine-Saint-Denis. Selon les récits disponibles, deux femmes ont souhaité diner au restaurant Le Cénacle quand le chef cuisinier leur a intimé l'ordre de quitter les lieux sous prétexte que « tous les musulmans sont des terroristes ».

Dans une vidéo, prise par l’une des deux jeunes femmes pendant l’altercation, une des deux clientes déclare : « On ne veut pas être servies par des racistes ». Propos auxquels le restaurateur réplique : « les racistes ils ne tuent pas les gens ». Plusieurs fois dans la vidéo, il leurs demande de quitter le restaurant en expliquant, « je suis maître chez moi ». La vidéo se termine sur une discussion téléphonique d’une cliente qui explique que la police va intervenir.


dimanche 28 août 2016

Mieux connaître les autres religions pour dominer nos conflits

Par Le prince Hassan de Jordanie, fondateur et président de l’Institut royal pour les études interreligieuses et Ed Kessler, directeur du Woolf Institute — Libération


Fragment du Coran calligraphié en coufique, style développé dans la ville de Koufa en Irak. Donation au Vatican en 1946. Photo Biblioteca Apostolica Vaticana

Alors que l’Etat islamique cherche à éradiquer l’héritage des trois monothéismes au Moyen-Orient, le prince Hassan de Jordanie, pays aux premières loges de la guerre contre Daech, fait du dialogue interreligieux une issue au chaos régional.
Mieux connaître les autres religions pour dominer nos conflits
Le christianisme a toujours fait partie du tissu même du Moyen-Orient depuis plus de deux mille ans. Loin d’être une importation occidentale comme certains semblent le suggérer, de manière surprenante, il est né ici et a été exporté comme un cadeau pour le reste du monde. Les communautés chrétiennes ont contribué de manière intrinsèque au développement de la culture et de la civilisation arabe.
Eu égard à ce rôle central dans notre région et notre civilisation, il est aberrant, pour nous, musulmans et juifs, de voir le christianisme et les chrétiens subir cette agression sauvage dans notre région. Nous sommes consternés face aux attaques révoltantes contre tout être humain où que ce soit dans le monde. Nous savons aussi qu’une disparition du christianisme de son berceau serait de nature à détruire la riche mosaïque du Moyen-Orient et asséner un coup très dur à notre patrimoine commun. La réalité est que nous sommes tous une seule communauté, unie par des croyances partagées et une histoire commune. Mais cela est de plus en plus remis en cause, par l’Etat islamique - ou Daech comme il est communément connu dans notre région. L’organisation a pris les devants pour justifier et perpétrer ses crimes. Le numéro le plus récent de sa publication Dabiq, intitulé «Briser la Croix», rejette ouvertement l’idée fondamentale selon laquelle nous sommes tous des gens du Livre.
Daech propage une vision apocalyptique qui remonterait à un âge d’or mythique et qui n’est que la création des esprits pervertis des jihadistes d’aujourd’hui. Ils sont dans le même état d’esprit que ceux dont le zèle mal avisé transforma l’Europe chrétienne du Moyen-Age en autel de fanatisme et d’oppression.
Daech veut nous plonger dans un nouvel âge des ténèbres, un âge rendu encore plus obscur grâce aux avancées de la science et de la technologie, mises à leur disposition. Il n’y a pas que les chrétiens, bien sûr, qui sont ciblés et qui ont fait l’objet de leur haine. La recherche de la pureté religieuse est un leurre qu’il faut combattre partout dans le monde. Comme nous l’avons constaté trop souvent, les fondamentalistes affichent une répulsion particulière à l’égard des coreligionnaires dont les vues ne sont pas conformes aux leurs. Daech a prouvé sa disposition à commettre des carnages sans distinction contre des musulmans, des juifs, des chrétiens… quelle que soit leur nationalité, qu’ils soient jordaniens, égyptiens, américains, britanniques ou européens.
Aider à mettre fin à cette grave dérive vers la haine, l’autodestruction et les conflits fratricides, est le principal défi pour nous tous, impliqués dans le dialogue interreligieux. Cela nous oblige à intensifier nos efforts pour que davantage de gens se rendent compte que ce qui unit les trois grandes religions de notre région est beaucoup plus grand que toutes les différences. Nous devons souligner, aussi, que le respect du passé et la connaissance de celui-ci ne doit pas nous condamner à y vivre. Mais cela doit être assorti d’un aveu sincère, que toutes les écritures abrahamiques - la Bible chrétienne, le Tanach juif et le Coran - contiennent des textes créateurs de divisions ainsi qu’un langage hostile à d’autres groupes. Tout au long de l’Histoire, ils ont été utilisés pour justifier les exactions les plus ignobles, au nom de Dieu. Ces textes lourds d’autorité, et qui jouissent d’une grande influence, ne peuvent pas être supprimés ou ignorés. Comment donc pourrions-nous contrer leur message de division qui, dans de mauvaises mains, peut être lu comme une autorisation au sectarisme et à la violence ? Il est essentiel de veiller à ce que ces mots soient lus dans leur contexte. Il est vital, par exemple, de juxtaposer des textes d’un même Livre qui proposent des approches discordantes.
Et une meilleure compréhension des textes sacrés des autres religions pourrait nous aider à identifier les paradoxes et les conflits que nous risquons de ne pas voir nous-mêmes.
Pour l’essentiel, nous devrions souligner l’importance de l’interprétation, centrale et commune à toutes les religions abrahamiques. Elle nous donne la possibilité de travailler sur des textes qui vont à l’encontre de ce que nous concevons comme les valeurs fondamentales de notre tradition.
En tant que musulman, par exemple, je crois en Haq el Hurriya et enHaq el Karama, soit respectivement le droit à la liberté et le droit à la dignité humaine. Alors qu’un juif croira en Pikuach Nefesh : le commandement selon lequel la préservation de la vie humaine l’emporte sur tous les autres commandements.
Il est temps de mettre un terme à la haine et aux atrocités qui sèment le chaos dans toute notre région immédiate et au-delà. La paix et l’humanité mêmes dépendent du succès de cet exercice interreligieux. Telle est son importance.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DAECH VEUT NOUS PLONGER DANS UN NOUVEL ÂGE DES TÉNÈBRES

Une espèce de paranoïa s’empare de beaucoup d’Européens face à la montée de Daech et le dégât fait sur terre par les islamistes au Moyen Orient et chez nous.  Les médias avides  de sensations font caisse de résonnance si bien qu’un climat de panique s’installe surtout chez les esprits le moins aguerris.  Beaucoup s’imaginent, à tort, que l’Europe sera musulmane dans 20 ou trente ans. D’autres redoutent que le charivari actuel n’entraîne une forte poussée de l’extrême droite, ce qui ne vaut guère mieux.
Enfin il est de ceux qui comme nous estiment avec le  prince Hassan de Jordanie  qu’ « une meilleure compréhension des textes sacrés des autres religions pourrait nous aider à identifier les paradoxes et les conflits que nous risquons de ne pas voir nous-mêmes.
Pour l’essentiel, nous devrions souligner l’importance de l’interprétation, centrale et commune à toutes les religions abrahamiques. »
Le prince Hassan de Jordanie, pays aux premières loges de la guerre contre Daech, fait du dialogue interreligieux une issue au chaos régional. « Né en Palestine, le christianisme a toujours fait partie du tissu même du Moyen-Orient depuis plus de deux mille ans et très longtemps, les communautés chrétiennes ont contribué de manière intrinsèque au développement de la culture et de la civilisation arabe. »
« Une disparition du christianisme de son berceau serait de nature à détruire la riche mosaïque du Moyen-Orient et asséner un coup très dur à notre patrimoine commun. »
« La réalité est que nous sommes tous une seule communauté, unie par des croyances partagées et une histoire commune. Mais cela est de plus en plus remis en cause. »
Daech « rejette ouvertement l’idée fondamentale selon laquelle nous sommes tous des gens du Livre.
Daech propage une vision apocalyptique qui remonterait à un âge d’or mythique et qui n’est que la création des esprits pervertis des jihadistes d’aujourd’hui. Ils sont dans le même état d’esprit que ceux dont le zèle mal avisé transforma l’Europe chrétienne du Moyen-Age en autel de fanatisme et d’oppression.
« La recherche de la pureté religieuse est un leurre qu’il faut combattre partout dans le monde. »
« Aider à mettre fin à cette grave dérive vers la haine, l’autodestruction et les conflits fratricides, est le principal défi pour nous tous, impliqués dans le dialogue interreligieux. « Mais cela doit être assorti d’un aveu sincère, que toutes les écritures abrahamiques - la Bible chrétienne, le Tanach juif et le Coran - contiennent des textes créateurs de divisions ainsi qu’un langage hostile à d’autres groupes. »
Certes, mais il serait urgent que des voix musulmanes et « interreligieuses » s’élèvent pour souligner tout ce qui se rejoint dans les éthiques coranique,  biblique   et chrétienne.  Ne dit-on pas que tout ce qui s’élève converge?
On nous trouvera naïfs et utopiques pourtant, il n’est d’autre voie que le dialogue interreligieux/culturel pour nous sortir du merdier actuel.
C’est là notre profonde conviction.
MG

samedi 27 août 2016

Les anti-burkini rhabillés par le Conseil d’Etat


Par Frantz Durupt et Ismaël Halissat — 
Lila Charef, du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), à l’entrée de la salle d’audience du Conseil d’Etat, à Paris, jeudi. Photo Laurent Troude pour Libération 



Malgré l’invalidation de l’arrêté de Villeneuve-Loubet, certains maires ont décidé de maintenir dans leur ville l’interdiction du vêtement islamique en attendant d’être mis en cause directement.
«C’est une leçon de droit», estime Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université Paris-Ouest-Nanterre.
QUELLE EST LA POSITION DU CONSEIL D’ÉTAT ?
Le Conseil d’Etat a estimé que l’arrêté litigieux a porté «une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle».
Le Conseil d’Etat est allé encore plus loin en précisant que «l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée». Autrement dit, l’émoi de la société n’est pas une raison valable pour limiter les libertés. 



CHANTAL DELSOL : LE BURKINI, UN DÉBAT SURRÉALISTE DANS L'ÈRE DU VIDE
• Par Alexis Feertchak, Vincent Tremolet de Villers 



FIGARO - Alors que le Conseil d'Etat a suspendu une circulaire anti-burkini, la philosophe Chantal Delsol s'étonne que les médias et les politiques aient été obsédés tout l'été par un «maillot de bain».

Membre de l'Institut, fondatrice de l'Institut Hannah Arendt, Chantal Delsol est philosophe et historienne des idées. Elle a dernièrement publié Le Populisme et les Demeurés de l'Histoire (éd. Le Rocher, 2015) et La haine du monde. Totalitarismes et postmodernité (éd. Cerf, 2016).

FIGAROVOX. - SUSPENDU PAR LE CONSEIL D'ETAT, L'ARRÊTÉ «ANTI-BURKINI», QUI N'ÉVOQUAIT PAS DIRECTEMENT LE BURKINI, MAIS «UNE TENUE CORRECTE», MENTIONNAIT LE PRINCIPE DE LAÏCITÉ. LE BURKINI PRÉSENTE-T-IL UN DANGER POUR LA LAÏCITÉ?
CHANTAL DELSOL. - Il faut dire d'abord que ce débat est complètement surréaliste! Au moment où nous avons tant de problèmes réels et cruciaux, les médias ne parlent que d'une question de maillot de bain! Pourtant ce débat est significatif d'une réalité française trop passée sous silence: la fameuse laïcité française n'est rien d'autre que l'obligation de taire sa religion, de ne pas en faire état, de faire comme si elle n'existait pas - manière de récuser les croyances, parce que celui qui est interdit de dire ouvertement ce qu'il pense, finit par cesser de penser. Et significatif aussi d'une autre réalité: la fameuse tolérance française des Droits de l'homme, ne s'applique finalement qu'à ceux qui nous ressemblent en tous points… étrange tolérance! Personnellement je trouve insensé qu'on interdise à ces femmes de se baigner dans leur tenue traditionnelle. Les arrêtés municipaux incriminés parlent de trouble à l'ordre public: sommes-nous incapables de tolérer une chose aussi bénigne? Arrêtons alors de nous faire les chantres de la liberté… Si la laïcité est mise en danger par le burkini, c'est qu'elle est dictatoriale: tout la dérange, absolument tout.
Il y a encore un autre aspect des obsessions françaises qui surgit dans cette affaire et anime une partie de la gauche: la défiance vis à vis des municipalités qui ont le pouvoir de déposer des arrêtés sur des sujets sensibles. Certains déplorent que ce ne soit pas l'Etat qui s'en charge…
UNE LAÏCITÉ DE COMBAT PEUT-ELLE ÊTRE EFFICACE CONTRE L'ISLAMISME CONQUÉRANT?
Il est intéressant de voir comment une certaine droite profite de la face noire de la laïcité française pour s'opposer à la communauté musulmane. Je n'appartiens pas à cette droite-là. C'est une instrumentalisation de la laïcité, et même si personnellement je ne défends pas la laïcité à la française (je préfère la sécularisation occidentale en général, qui défend la diversité des religions au lieu de les évincer), je ne suis pas d'accord avec cette exploitation de la laïcité à des fins plus que douteuses.
L'islam conquérant est une réaction contre un vide de sens, un matérialisme extrême, une indifférence affichée vis à vis de tout ce qui fait le tragique de la vie. Si on croit lutter contre lui en déployant un vide encore plus grand, quel aveuglement! Les cellules de déradicalisation, mises en place par les instances administratives, me font mourir de rire. On ne luttera contre l'islam conquérant que par deux moyens: en aidant les musulmans à moderniser leur religion, à se «protestantiser» (ce qui est fait pour une partie d'entre eux), et/ou, si l'on est intelligent et bienveillant, en les convertissant à des religions proches mais non-violentes. Les cellules de déradicalisation, qui expliquent que le seul idéal consiste en un humanitaro-capitalisme gluant et matérialiste, ne convaincront personne. Les jeunes radicalisés ne cherchent pas de grands discours: ils veulent donner un sens à leur vie.
Est-il pertinent d'envisager comme des religions équivalentes le judaïsme, le christianisme et l'islam?
QU'ENTENDEZ-VOUS PAR ÉQUIVALENT? Si vous entendez par là égaux devant la loi, bien sûr. Que l'islam nous dérange, peut-être, mais mon opinion là-dessus est très ferme: à partir du moment où nos ancêtres ont colonisé (ont fait l'erreur de coloniser, d'après moi), nous avons à en porter la responsabilité et les conséquences. Voilà des sociétés entières, de confession musulmane et bien souvent de langue française, qui sont amenées à venir chez nous parce que nous les y avons attirées. Ce serait incroyable maintenant de ne pas vouloir vivre avec elles. Je trouve d'ailleurs extraordinaire que les citoyens du sud de la France, ceux mêmes qui avaient défendu l'Algérie française avec ferveur, soient justement ceux qui supportent le moins l'islam.
Les religions doivent être traitées sur notre sol de façon équivalente - ce qui signifie aussi, soit dit en passant, que nous n'avons pas à justifier des traitements de faveur pour les musulmans (parce qu'ils sont d'anciennes victimes, certains gouvernants leur donne raison par principe).
NICOLAS SARKOZY PRÔNE L'ASSIMILATION. QU'EST-CE QUI CONSTITUE AUJOURD'HUI LE «NOUS COMMUN» AUQUEL L'IMMIGRÉ DOIT S'ASSIMILER?
Avoir une dignité, en ce qui concerne le vêtement dans le domaine public, se traduit par : cacher ses fesses et montrer son visage. Voilà ici, le « nous commun ».
L'exigence de la tolérance et de la liberté (au moins si on veut continuer à défendre les droits de l'homme), ne signifie pas que tout doit être permis. Et vous avez raison de parler d'un «nous commun», qui constitue un socle de convictions essentielles au nom desquelles toutes les différences ne sont pas acceptables. On ne va pas admettre en France la lapidation des femmes, ni la légitimité de la pédophilie (le mariage des filles à douze ans)! Je souhaiterais que la loi française ne traite pas la polygamie avec tant de désinvolture: combien de familles polygames qui touchent les allocations alors qu'elles sont hors la loi? La monogamie fait partie du «nous commun», non pas en raison d'une loi religieuse ancienne et oubliée, mais parce que la polygamie c'est à la fois l'immaturité des femmes, et des enfants sans père. En ce qui concerne l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, je dirai que ce qui doit être interdit, ce n'est ni le burkini ni le foulard, mais la burka: si l'on veut bien croire que la conviction de la dignité personnelle est au fondement de nos certitudes, un visage caché n'existe plus en tant que personne, il perd l'expression de sa dignité (laquelle ne peut pas se perdre, puisqu'elle est substantielle). Avoir une dignité, en ce qui concerne le vêtement dans le domaine publique, se traduit par: cacher ses fesses et montrer son visage. Voilà ici, le «nous commun».
L'ISLAM EST-IL COMPATIBLE AVEC CE «NOUS COMMUN»?
Bien sûr, si l'on entend par là l'islam de France partagé par beaucoup de musulmans d'ici, certainement désespérés de voir ce à quoi on les identifie. N'oublions pas qu'il n'y a pas de pape de l'islam, ni d'orthodoxie affichée. Si l'on entend par islam celui de la tradition et de nombre de pays fondamentalistes, bien sûr la femme n'est pas une personne au même titre que l'homme. Mais la plupart des musulmans de France sont occidentalisés - prenons garde qu'ils ne soient tentés de se désoccidentaliser, si nous les traitons tous, injustement, comme des terroristes!


COMMENTAIRE DE DIVERCITY 

IL NE FAUT PAS SE VOILER LA FACE, l’opération burkini de caractère salafiste a été menée de main de maître. Elle n’a rien d’anodin, elle est de pure provocation et ça marche.
La trêve de l’été pousse beaucoup de Français moyens à se précipiter sur les plages. Donc « instrumentalisons » les plages se sont dit les salafistes et agitons y ce chiffon rouge, le burkini qui fait foncer la bêtise au front de taureau sur tout ce qui bouge. Il aura donc suffi de quelques-uns de ces maillots hideux –comment des femmes choisissent-elles d’enfiler ce machin- pour mettre la France en état de choc. Le conseil d’Etat a remis les pendules à l’heure en provoquant plus d’agitation encore. Ce qui est en jeu c’est une instrumentalisation donc une dé-crédibilisation de la laïcité à la française et cela c’est redoutablement dangereux. Manuel Valls qui a médiatiquement gonflé les biceps s’est décrédibilisé au profit de l’agité Sarko qui reprend vaillamment du service et d’un FN qui reste zen et exige qu’on légifère. « Le problème est ailleurs, il git dans l'idéologie dont ces accoutrements ne sont que l'une des manifestations qui bourgeonnent sur le continent européen. Il est tellement plus facile de s'en prendre à un vêtement qu'à l'idéologie dont il procède ! » commente Drieu Godefridi dans le Vif. Et d’en tirer, comme beaucoup de forumeurs grincheux les mauvaises conclusions  que voici: « Ainsi les questions vestimentaires sont-elles remises dans une juste perspective, celle du symptôme de la diffusion, en Europe, d'une doctrine islamique radicalement opposée aux fondements de notre civilisation Voici la vraie question : celle de l'avenir, en Europe, de la doctrine islamique, et non de "l'islamisme", "des musulmans" ou de tel ou tel vêtement. »
Et de conclure insidueusement « Car l'islam est plus qu'une religion. À l'opposé du christianisme, l'islam définit un projet politique et un droit complets, régissant tous et chacun des aspects de la vie des individus. »
DiverCity ne partage pas cette analyse lapidaire  et est persuadé au contraire, comme le suggère du reste l’auteur de cette carte blanche,  que l’islam  « comme toute norme est questionnable et réformable. »
Constatons, précise Chantal Delsol que « L'islam conquérant est une réaction contre un vide de sens, un matérialisme extrême, une indifférence affichée vis à vis de tout ce qui fait le tragique de la vie. Si on croit lutter contre lui en déployant un vide encore plus grand, quel aveuglement! Les cellules de dé-radicalisation, mises en place par les instances administratives, me font mourir de rire. »
(…) « Si la laïcité est mise en danger par le burkini, c'est qu'elle est dictatoriale: tout la dérange, absolument tout. Les cellules de déradicalisation, qui expliquent que le seul idéal consiste en un humanitaro-capitalisme gluant et matérialiste, ne convaincront personne. »
« La plupart des musulmans de France sont occidentalisés - prenons garde qu'ils ne soient tentés de se désoccidentaliser, si nous les traitons tous, injustement, comme des terroristes! »
Sage avertissement, en effet. On le voit, les esprits se radicalisent et  c’est exactement ce que souhaitaient les salafistes  déterminés à saborder la République et notre mode de vie. Le vivre ensemble n’est pas précisément leur objectif, que du contraire.
MG



BURKINI : LE FAUX DÉBAT PAR EXCELLENCE
Drieu Godefridi Le Vif
PhD (Sorbonne), juriste (universités de Louvain & Bruxelles)

Les Français ont le goût de ces débats qui cristallisent les passions et permettent à chacun de se positionner bruyamment, à coup de phrases assassines et de citations définitives. Sans qu'au fond, rien ne change.
Ainsi des arrêtés d'interdiction du burkini, qui évoquent directement le débat, il y a quelques années, sur l'interdiction de la burka.
Si le problème se limitait à des vêtements -- ce que sont d'abord et avant tout la burka et le burkini, ne l'oublions pas -- comme nous serions heureux !
Bien sûr, il n'en est rien. Le problème est ailleurs, il git dans l'idéologie dont ces accoutrements ne sont que l'une des manifestations qui bourgeonnent sur le continent européen. Il est tellement plus facile de s'en prendre à un vêtement qu'à l'idéologie dont il procède !
Car, cette idéologie, ce n'est pas DAESH, ce n'est pas l'islamisme. C'est l'islam. Trente années d'éducation contre "la discrimination", "le racisme" et ses variantes ont si bien conditionné nombre de nos intellectuels -- pour ne rien dire de nos politiques -- que le simple fait de désigner l'islam comme problème leur est inconcevable.
En effet, nous disent-ils, l'islam est une religion. Allons-nous discriminer une religion ? Empêcher des hommes et des femmes de vivre librement leur foi ? À moins que ces velléités de discrimination ne cachent, plus grave !, une sorte de racisme latent et refoulé ?!
Cette disposition d'esprit, que je me suis permis de qualifier de "trahison des clercs" dans un essai récent (*), il est facile de montrer qu'elle procède de l'ignorance.
Car l'islam est plus qu'une religion. À l'opposé du christianisme, l'islam définit un projet politique et un droit complets, régissant tous et chacun des aspects de la vie des individus. L'islam est une doctrine, que l'esprit des Lumières, précisément, nous oblige à traiter comme toute autre doctrine, avec esprit critique et sans déférence (inutile d'y ajouter le mépris, qui aveugle le jugement).
"Vous n'allez pas nous resservir le couplet sur l'islam opposé à l'égalité entre hommes et femmes ?" Non. Car l'incompatibilité de l'islam et de l'Occident -- en fait, de l'islam et de l'idée même de démocratie -- est plus fondamentale. L'islam définit non seulement un ensemble de normes, mais un droit qui se veut complet et immuable, car il prend sa source dans la parole d'Allah. C'est dans la complétude divine de son droit, le fiqh, que réside la différence ontologique entre islam et christianisme. On ne réforme pas la parole de Dieu, on ne discute pas la volonté de Dieu dans une assemblée médiocrement humaine telle qu'un parlement. Abroger une sourate du Coran, ce serait abroger Dieu.
Ainsi les questions vestimentaires sont-elles remises dans une juste perspective, celle du symptôme de la diffusion, en Europe, d'une doctrine islamique radicalement opposée aux fondements de notre civilisation (ie, toute norme est questionnable et réformable). Voici la vraie question : celle de l'avenir, en Europe, de la doctrine islamique, et non de "l'islamisme", "des musulmans" ou de tel ou tel vêtement.
Pour autant, faut-il balayer d'un revers de main le débat sur le burkini ? Ma réponse est oui. Car ce débat masque l'essentiel, il crispe inutilement les passions et ne présente, en soi, aucun intérêt. Que faire ? Laisser agir les autorités locales. Si leurs arrêtés sont conformes au droit, c'est leur prérogative. Il existe des juridictions pour s'en assurer.
(*) La trahison des clercs -- Lettre à un combattant de l'islam. Texquis, 2016.

Image d'illustration © Reuters

vendredi 26 août 2016

Pourquoi la N-VA et le CD&V se détestent autant

La Libre
FRANÇOIS BRABANT ET VINCENT ROCOUR

L’improbable polémique de l’été sur le burkini ne fait pas seulement perdre la tête aux leaders politiques de l’Hexagone. Elle a aussi occasionné une nouvelle surchauffe sur la ligne toujours agitée qui relie la N-VA au CD&V.




Alors que le débat s’emballait sur les plages de la Méditerranée, la députée nationaliste flamande Nadia Sminate a souhaité l’étendre aux rives de la mer du Nord. L’élue N-VA s’est en effet prononcée, il y a quelques jours, pour une interdiction du burkini à la côte belge.
La proposition a été accueillie par un silence gêné dans les rangs du CD&V et de l’Open VLD, les deux autres partis néerlandophones du gouvernement. Les chrétiens-démocrates, surtout, semblent exaspérés par les sorties incessantes de la N-VA sur les questions liées à l’immigration et au terrorisme.
Récemment, Peter De Roover, chef de groupe à la Chambre, a plaidé pour restreindre la liberté d’expression, afin de museler les propagandistes radicaux. Fin juillet, le secrétaire général de la N-VA, Louis Ide, s’était distingué par un commentaire ambigu après l’assassinat, à Rouen, d’un prêtre par deux assaillants islamistes. Ce dirigeant du parti indépendantiste insinuait que la politique "pro-réfugiés" de la chancelière allemande Angela Merkel avait favorisé le drame survenu en Normandie.
Les deux principaux visages du CD&V, Kris Peeters et Wouter Beke, ont jugé nécessaire de monter au filet. Dans une interview au "Standaard", le premier a indiqué que si la N-VA persistait dans sa volonté d’instaurer une "gouvernance armée", le gouvernement serait déstabilisé. Le second a renchéri, se disant lassé des propos "rances" de plusieurs mandataires N-VA.
(...)


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE TORCHON BRÛLE

Soyons en sûrs, le CD&V ne fera plus à l’avenir alliance avec la N-VA. Ni au niveau régional ni au niveau fédéral. Pire la CD&V fera tout ce qui est en son pouvoir pour déloger en 2018 Bart De Wever de son bastion anversois. Ce qui est sûr, c’est que  le Vlaams Belang ne tardera pas à retrouver l’électorat que De Wever lui a siphonné aux dernières élections.  Si Bart doit céder son maïorat, la N-VA reculera fortement dans les intentions de sondage des Flamands. On s’étonnera que ne se soit pas déjà formé en Flandre un bloc des gauches SPa, Groen et CD&V ce qui correspond exactement à une coalition anti De Wever dans la ville d’Anvers.
En attendant De Wever ne cesse d’envoyer des signaux destinés à séduire  l’électorat du bloc un peu comme fait Sarko à l’endroit  de l’électorat FN.  Le « Patriot Act » à la flamande va exactement dans ce sens. « La N-VA exige que la Belgique adopte en septembre une version adaptée Patriot Act en vigueur aux Etats Unis. Toute manifestation de sympathie à l’égard de l’Etat Islamique deviendraient punissable. Et les autorités locales seraient autorisées à mettre aux arrêts tous les radicalisés, sans intervention du juge,  les autorisant à organiser des filatures des suspects et à visiter leurs GSM.
'We zijn in staat van oorlog', 'de politiek moet zich wapenen'.
En somme, dit Huyse le N-VA veut réintroduire une législation d’exception du type de celle qui après guerre fut mise en place contre les collabos et contre laquelle la N-VA s’est tellement insurgée.
MG


N-VA WIL EEN HEDENDAAGSE VERSIE MAKEN VAN DAT DOOR HAAR EN HAAR VOORGANGERS VERVLOEKTE BELEID VAN ZEVENTIG JAAR GELEDEN
Luc Huyse
Luc Huyse is socioloog en emeritus hoogleraar van de Katholieke Universiteit Leuven, en auteur van onder andere Onverwerkt verleden.



Het is 19 september 1945, België is bijna een jaar bevrijd. Ondertussen hebben militaire rechtbanken duizenden landgenoten die met de Duitse bezetter hebben meegewerkt, gestraft. Zij zijn van hun vrijheid beroofd en tal van rechten zijn hen ontnomen.
Van velen was hun collaboratie van louter politieke aard. Zij hadden langs die weg, zei de rechtbank, de integriteit van de staat in gevaar gebracht. Zelfs aanzetten tot politieke hulp aan de vijand was strafbaar. Zo zijn ouders veroordeeld omdat een minderjarig kind lid was geweest van een Duitsgezinde vereniging en zij dat niet hadden belet. Het overkwam de moeder van Hugo Claus.
Maar er was nog die grote groep van kleine vissen waarvoor de militaire rechters geen tijd hadden. Voor hen is de besluitwet van 19 september 1945 gemaakt.
BALLINGEN IN EIGEN LAND
De wet past in de lijn die de regering een jaar vroeger had afgesproken: alle foute Belgen moesten uit voorzorg zoveel mogelijk uit de samenleving verwijderd worden. Ook de meelopers.
Voor die laatsten is een speciale procedure ontworpen. De omweg langs de rechtbank was niet nodig. De militaire aanklagers konden op eigen kracht bepalen wie schuld had en hen op 'de lijst van de auditeur' zetten.
IN 1946 KWAM DE BEZINNING EN IS KOORTSACHTIG GEZOCHT NAAR EEN HERSTEL VAN DE REDELIJKHEID. MAAR EEN AANZIENLIJK DEEL VAN DE SCHADE WAS NIET MEER TE REPAREREN
Wie op de lijst kwam, verloor naast het actief en passief stemrecht zowat alle rechten die toegang gaven tot het openbare leven. Zij mochten, bijvoorbeeld, geen advocaten- of dokterspraktijk hebben, geen les geven, geen priesterambt uitoefenen, niet als journalist werken, geen beheerder of bestuurder zijn van om het even welke organisatie. Politieke collaboratie, want dat was meestal het geviseerde misdrijf, maakte van hen ballingen in eigen land.
Het doel was duidelijk: een preventieve bewapening van het gekwetste België tegen een mogelijke terugkeer van het nazistisch gedachtegoed. Noem het een Patriot Act avant la lettre.
Het was veel te hoog gegrepen. De besluitwet was een kreupel instrument. In de maanden die volgden waren meer dan dertig omzendbrieven nodig om de tekst van uitleg te voorzien. Maar de onzekerheid over wat nu precies politieke collaboratie was en wat niet bleek niet weg te werken. Er was ook een chronische onderschatting van wat de wet aan organisatorische problemen kon meebrengen. Arbitraire beslissingen waren legio. Rechtszekerheid was zoek.
Al in 1946 kwam de bezinning en is koortsachtig gezocht naar een herstel van de redelijkheid. Maar een aanzienlijk deel van de schade was niet meer te repareren. Vooral in Vlaanderen, waar de politieke collaboratie veel vaker was voorgekomen dan in het zuiden van het land, schoten verbittering en revanchisme wortel.
GEWAPEND WANBESTUUR
Tweemaal hebben de lokale overheden de middelen gekregen om volop mee te werken aan het beleid van uitstoting. Tweemaal is het misgelopen. Onmiddellijk na de bevrijding kregen de burgemeesters de opdracht om tot opsluiting van verdachten over te gaan. Al gauw bleek dat zij de druk van de verzetsgroepen en van de publieke opinie niet konden weerstaan.
Chaos volgde. Te veel mensen kwamen zonder reden in een interneringskamp terecht. Bewakers waren niet op hun taak voorbereid. Na een paar maanden zijn de burgemeesters van die taak ontslagen. Maar het duurde tot eind maart 1945 vooraleer het puin geruimd was.
De tweede interventie van lokale besturen had te maken met wat het 'bewijs van burgertrouw' is genoemd. In de drang om collaborateurs zo veel mogelijk naar de rand van de samenleving te dringen is een ambtelijk document bedacht dat nodig was voor, bijvoorbeeld, de inschrijving aan een rijksuniversiteit of in het handelsregister, de deelname aan overheidsexamens, de toelating om een wagen te besturen of een begrafenisonderneming te stichten. De toekenning of de weigering was de bevoegdheid van de burgemeester. Gewapend bestuur dus.
Eerst waren er helemaal geen richtlijnen. Iedereen improviseerde. In september 1945 kwam er een officiële lijst van criteria, maar door de rijkelijk vage omschrijving ervan ontstond een nauwelijks te stuiten kettingreactie van steeds weer nieuwe toepassingen van het betrokken document. Veel te veel mensen kregen het bewijs van burgertrouw niet en zijn gehandicapt de naoorlog ingestapt.
Een Patriot Act anno 2016
Wat zeventig jaar geleden tienduizenden Vlamingen is aangedaan, is in de Vlaamse Beweging altijd al de voeding geweest voor het gevecht met de Belgische staat
N-VA wil dat België in september een eigen versie van de Amerikaanse Patriot Act maakt. Uitingen van sympathie voor IS worden strafbaar. Lokale overheden zullen geradicaliseerden zonder tussenkomst van de rechter administratief kunnen aanhouden, gsm's kunnen uitlezen, verdachten kunnen schaduwen.
Natuurlijk is een perfecte herhaling van wat de naoorlogse repressie aan ontsporingen meebracht niet vanzelfsprekend. Maar er zijn gelijkenissen. In de terminologie: 'we zijn in staat van oorlog', 'de politiek moet zich wapenen'. In de focus op politieke uitingen van collaboratie met de vijand. In de haast waarmee een arsenaal van maatregelen geproduceerd wordt. In de vaagheid van wat schuld en van wat boete is.
Het is ook zo paradoxaal. Wat zeventig jaar geleden tienduizenden Vlamingen is aangedaan is in de Vlaamse Beweging altijd al de voeding geweest voor het gevecht met de Belgische staat. En nu wil een politieke partij een hedendaagse versie maken van dat door haar en haar voorgangers vervloekte beleid van toen.

mercredi 24 août 2016

Quel homme politique qui s'engage sur le long terme n'a jamais été récompensé ?


© iStock

Le Vif
Pour Ivan Van de Cloot d'Itinera, une question taraude régulièrement les électeurs : Est-ce que nos politiques s'inquiètent suffisamment de ce qui nous menace à l'avenir ?


Les médias sociaux sont remplis de tweet d'hommes politiques qui dissertent sur les Jeux olympiques ou tentent de lancer une querelle digne d'une cour de récré. Du coup, la question qui taraude parfois les électeurs est de savoir si nos hommes politiques s'occupent encore parfois de ce qui nous menace sur le long terme. Il existe assez d'études qui montrent que très peu de pays y sont suffisamment préparés. On privilégie régulièrement la voie de la facilité en optant pour une politique au jour le jour sans aucune vision pour l'avenir. Et pourquoi le ferait-on puisqu'aucun politique n'a jamais été récompensé pour s'être engagé sur long terme.
Prenons, par exemple, une des tendances les plus faciles à anticiper qu'est le vieillissement de la population. Or nous savons tous que notre pays a du mal à adapter le système de pension à cette évidence. Surtout si on se compare aux autres pays européens. Une autre tendance inscrite dans les astres est l'afflux de plus en plus grand de migrants.
L'explosion démographique dans les parties pauvres du monde, le fait que l'on sait que c'est mieux ailleurs et le fait que de plus en plus de gens savent se payer le voyage. Tout cela fait qu'on doit s'attendre à devoir accueillir plus de migrants.
LA POLITIQUE DE L'AUTRUCHE
Il est essentiel pour le cas de l'immigration que l'on sorte du cas particulier pour voir qu'il s'agit là d'un phénomène de masse. Dans ce cas bien précis, l'aveuglement et la politique de l'autruche sont encore renforcés par la tentation du politiquement correct.
On ne peut pas en dire autant sur l'exploitation de notre planète où il n'y a pas la moindre vision pour une politique de l'eau, l'énergie ou encore l'alimentation. Et que dire sur le lien entre avancées technologique et, par exemple, la vie privée ? Tous ces discours pompeux que l'on entend au quotidien rejettent au second plan les sujets pour lesquels nous aurions vraiment besoin de leaders.
GÉRER DES RISQUES QUE NOUS NE POUVONS PAS TOUT À FAIT PRÉVOIR
Il est crucial que nous apprenions des pays qui parviennent mieux que nous à réfléchir de manière stratégique et qui ont des plans élaborés sur des décennies. En investissant sur des actifs qui rapportent sur le long terme et qui concernent l'énergie, les transports, la télécommunication ou d'autres importantes infrastructures. L'enjeu est aussi d'anticiper des risques que nous ne pouvons pas tout à fait prévoir. Il est vital d'inciter les décideurs du monde politique et des institutions à ne pas perdre de vue le futur.
Fondamentalement, le problème est qu'un groupe qui a des intérêts spécifiques arrive souvent à mieux s'organiser sur le plan politique et à en disperser les coûts sur l'ensemble de la population. Le paradoxe entre intérêts spécifiques et généraux est encore plus difficile à saisir si l'addition ne vient que plus tard. Les plus grands défis ont donc une composante intergénérationnelle.
Une commission parlementaire pour le futur, comme c'est le cas en Finlande, pourrait être un remède au fait que le parlement n'est plus un élément central de notre démocratie. Que son rôle de contrôle et de contrepoids n'est plus tout à fait d'actualité. Que la particratie y règne en maître en se basant sur une majorité docile. Que le parlement n'est plus qu'une machine à voter qui recevrait les instructions d'ailleurs.
Les chercheurs ont aussi mis en avant le lien très fort qui existe entre la croissance économique et une "juridification" de la société. Un lien négatif. Car les juristes ont du mal à évaluer les effets économiques de leur travail, mais aussi à distinguer l'essentiel de l'accessoire.
SABOTER LE PROGRÈS
De Soto (2000) dit que les juristes sont bien plus à même de saboter le progrès que les terroristes, parce qu'ils savent comment utiliser la loi. Nous ne le formulerons pas de façon aussi brutale, mais il est important de mettre au jour l'influence implicite du juridique. De veiller à le cantonner dans son rôle de base qui est d'aider un cadre à notre société et non pas d'être un but en soi.
Néanmoins, ce serait bien trop se regarder le nombril que de dire qu'il n'y a que dans notre pays que l'on n'arrive pas à avoir de vision sur le long terme. Il suffit de jeter un oeil vers les États-Unis pour se rendre compte qu'ils ont échoué dans leurs politiques sur l'enseignement, les armes ou encore la santé.
C'est aussi aux politiques qui souhaitent être réélus (mais aussi aux fonctionnaires ambitieux) d'être forts et de ne pas succomber au court terme. Innover en matière d'intendance, de planification ou encore de système électoral sont quelques pistes.
Il est aussi crucial de travailler à la fois sur la motivation des différents acteurs et sur leur capacité à embrasser un horizon plus large. Car une bonne gestion requiert davantage qu'une belle rhétorique. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DANS LE LONG TERME ON EST TOUS MORTS (KEYNES) 

« En optant pour une politique au jour le jour sans aucune vision pour l'avenir nos hommes politiques s'occupent-ils de ce qui nous menace sur le long terme ? »
Pas vraiment. Logique, car « en politique on n'est jamais récompensé pour s'être engagé sur long terme ».
« Vieillissement de la population, afflux de plus en plus grand de migrants, explosion démographique dans les parties pauvres du monde, exploitation éhontée de notre planète (gestion de l'eau, de l'énergie ou de l'alimentation)» A tous ces  sujets pour lesquels nous aurions vraiment besoin de leaders, il est répondu par la politique de l’autruche.
Apprendrons- nous des pays qui parviennent à réfléchir de manière stratégique et qui ont des plans élaborés sur des décennies ?
N’est-il pas vital d'inciter les décideurs du monde politique et des institutions à ne pas perdre de vue le futur ?
Chez nous, « la particratie  règne en maître en se basant sur une majorité docile et le parlement n'est plus qu'une machine à voter qui recevrait les instructions d'ailleurs ».
Tout cela nous nous le disons par devers nous mais aussi dans nos échanges entre amis et on en parle même au café du commerce.
En fait, tout le monde s’en fiche…Non, pas vraiment et il suffit d’avoir une discussion de fond avec des ados intelligents et réfléchis pour comprendre qu’eux en revanche sont très inquiets au point de reconnaître qu’avec un tel horizon beaucoup renoncent à avoir des enfants. Dans le long terme on est tous morts ? But how long is the long term ?
MG