lundi 15 août 2016

France: l'interdiction du port du burkini validée par la justice

Le Vif
Les deux villes du sud-est de la France qui ont décidé d'interdire le port du burkini sur leurs plages, ont reçu samedi l'appui d'un juge administratif qui a refusé de suspendre ces décisions, a indiqué la mairie de Cannes.


© Reuters
Le maire de Cannes, célèbre pour son festival de cinéma, David Lisnard, avait suscité une polémique en interdisant fin juillet la baignade en burkini, cette tenue à l'usage des femmes musulmanes recouvrant la totalité du corps à l'exception du visage, des mains et des pieds.
Cette décision, également décrétée samedi dans la commune voisine de Villeneuve-Loubet, avait été contestée en justice vendredi par trois femmes et le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) qui la jugeait illégale et réclamait sa suspension.
Le tribunal administratif de Nice a rejeté leur requête samedi estimant que l'arrêté municipal respectait la loi sur la laïcité interdisant à quiconque "de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s'affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers".
"Dans le contexte d'état d'urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice il y a un mois le port d'une tenue vestimentaire distinctive, autre que celle d'une tenue habituelle de bain, peut en effet être interprétée comme n'étant pas, dans ce contexte, qu'un simple signe de religiosité", a ajouté le juge.
Me Sefen Guez Guez, avocat du CCIF, a annoncé qu'il ferait appel de cette ordonnance devant le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative française, estimant que "cette décision ouvre la porte à l'interdiction de tout signe religieux dans l'espace public".
La France, qui compte la première communauté musulmane d'Europe, a été frappée depuis 18 mois par plusieurs attentats jihadistes, ce qui a suscité un regain de tensions à l'encontre des musulmans. L'interdiction du burkini sur certaines plages a été jugée discriminatoire par plusieurs associations de défense des droits de l'Homme.
Le port du voile intégral dans l'espace public est interdit dans le pays mais rien n'y proscrit le port de signes ou de vêtements religieux, ont plaidé ces organisations.
Lionnel Luca, maire de Villeneuve-Loubet, a réfuté samedi toute accusation de discrimination, affichant sa volonté "d'éviter tout trouble à l'ordre public dans une région marquée par les attentats".
"La République, ce n'est pas venir à la plage habillé en affichant ses convictions religieuses, d'autant que ce sont de fausses convictions car la religion ne demande rien" en la matière, a déclaré M. Luca à l'AFP.
Pour ce dernier, ce sont les adeptes du burkini "qui pratiquent la discrimination, ce sont eux qui s'isolent dans un ghetto, ce sont eux qui sont coupables de discrimination, pas nous qui au contraire défendons les musulmans dans leurs pratiques".


 TENSIONS EN HAUTE-CORSE APRÈS UNE VIOLENTE RIXE
Le Figaro, AFP agence

- Environ 500 personnes se sont rassemblées dimanche matin à Bastia au lendemain d'une bagarre entre communautés corse et maghrébine à Sisco qui a fait quatre blessés.
Environ 500 personnes ont participé dimanche à Bastia à un rassemblement dans une atmosphère tendue au lendemain d'une violente bagarre entre membres des communautés corse et maghrébine qui a fait au moins quatre blessés à Sisco en Haute-Corse.
«Un différend a éclaté entre les membres de trois familles, d'origine maghrébine, et des jeunes de la région de Sisco qui ont reçu le renfort de proches», a indiqué dimanche en fin d'après-midi le parquet de Bastia dans un communiqué. Une jeune fille mineure, témoin des affrontements, a indiqué que la rixe avait éclaté alors que plusieurs femmes qui se baignaient en burkini étaient prises en photo par des touristes. Des insultes ont été proférées par un groupe de jeunes gens d'origine maghrébine, selon la jeune témoin. Plusieurs hommes plus âgés, d'origine maghrébine, sont alors arrivés, munis de hachettes, s'en prenant à un groupe de jeunes gens corses, âgés de 15 à 18 ans qui étaient sur la plage, selon ce témoignage. Des parents des jeunes gens sont à leur tour intervenus et deux d'entre eux ont été blessés avec des harpons, a indiqué la jeune fille.
«Le ton est monté», «les gens du village sont descendus», a ajouté la jeune fille selon laquelle les pneus de plusieurs de leurs voitures ont été crevés par des femmes magrébines tandis que les villageois ont renversé une voiture et incendié deux autres véhicules appartenant à des membres de la communauté maghrébine.
Cent policiers et gendarmes ont été envoyés sur place pour ramener le calme.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"L'ISLAMISME, C'EST L'ISLAM SANS L'ÉTHIQUE" (Ali Daddy)



Un internaute commente. « Ce qui se passe en Corse n'est qu'un début vers une guerre inter-communautaire voulue par le salafisme, mais encouragée par le laxisme de nos dirigeants. Je suis très pessimiste. » On ne saurait lui donner tort.
"La République, ce n'est pas venir à la plage habillé en affichant ses convictions religieuses. »


Si de Funes avait vécu il aurait sûrement imaginé un nouvel épisode burlesque du « gendarme » : une chasse parodique au burkini sur les plages de Saint-Trop. On aurait beaucoup ri. Mais on rit jaune aujourd’hui sur les plages de l’île de beauté : les Corses au sang chaud en  viennent aux mains.
C’est quoi, cette mascarade de baignade en burkini ? Qui exige cela ?  Le Coran ? Sûrement pas.  La tradition ? Pas vraiment ? Les imams salafistes manipulateurs et anti occidentaux ? Sans doute que oui.
J’ai passé une partie de ma soirée à revoir les vidéos de Mohamed Arkoun, prince des islamologues, grand pourfendeur du folklore identitaire musulman, grand défenseur d’un examen critique du texte fondateur en chaussant ses lunettes d’historien des religions et enfin grand défenseur de la laïcité à la française.  Ce lettré libre-exaministe, partisan engagé du dialogue interculturel, fils de l’islam et des Lumières est carrément irremplaçable. Son discours  est plus nécessaire que jamais face aux inepties que les fondamentalistes imposent à leurs compagnes et toute la dérision du totalitarisme hallal. Arkoun regardait tout cela comme une sorte de « catéchisme » de la lettre (« Je donne la possibilité d’entrer dans la religion par la culture et non pas nécessairement par le catéchisme ») .
Professeur en Sorbonne et érudit, il entendait retourner à l’esprit du Coran, au sens et à l’éthique islamique qui l’habitait à l’interface de la thora et des évangiles qui l’ont précédé et dont il constitue une sorte de synthèse. "l'islamisme, c'est l'islam sans l'éthique" (Ali Daddy)
« La pratique et la responsabilité intellectuelles contemporaines ont besoin de cette nouvelle approche » Mais attention une telle approche exige un effort intellectuel dont peu de musulmans semblent capables ou enclins  à consentir. Il est vrai qu’il est plus confortable d’adopter aveuglément et sans réflexion le  « prêt à porter » et le « prêt à penser » hallal.
C’est là-dessus que se fonde la stratégie salafiste et c’est ce qui la rend tellement dangereuse. « Le côté binaire du discours salafiste ne peut que plaire aux simplets ». (Tareq Oubrou)
De plus en plus nombreux, les « simplets » sont le bras armé du salafisme.
MG  


L'IMAM DE BORDEAUX : "LES BELGES AURONT LES MUSULMANS QU'ILS MÉRITENT
La Libre Belgique


Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux, est une voix qui compte. Penseur remarqué et mesuré, grand connaisseur des sociétés occidentales, théologien de renom, il mène un long combat intellectuel pour accorder la pratique de l’islam au contexte sociétal européen. Aujourd’hui menacé de mort par les ténors de Daech, il ne se dit pas isolé au sein de sa propre communauté. Sans mettre entre parenthèses la responsabilité de la communauté musulmane, il refuse d’expliquer les crises d’aujourd’hui par une cause isolée, et rappelle du même coup la Belgique à ses responsabilités. 
BEAUCOUP APPELLENT DE LEURS VŒUX L’AVÈNEMENT D’UN ISLAM DE FRANCE OU DE BELGIQUE. COMMENT POURRAIT-ON LE DÉFINIR ?
Lorsque l’on évoque un islam de France ou de Belgique, je dirais que l’on vise un islam religieux pensé en fonction du droit européen, et prenant en considération l’histoire et la culture de cette Europe dans laquelle il est appelé à s’exprimer. C’est ce que j’appelle la théologie de l’acculturation. Je pense que cet islam de France ou de Belgique est aujourd’hui en cours de théorisation assez avancée, mais qu’il n’a pas encore été approprié par la majorité des musulmans, notamment en raison de leur modeste instruction religieuse.
NOUS SERIONS DANS UNE SORTE DE PÉRIODE DE LATENCE, DE TRANSITION, QUI NOUS MÈNERAIT VERS CET ISLAM ACCORDÉ À L’HISTOIRE ET AU CONTEXTE EUROPÉEN ?
Oui, même s’il ne faut pas oublier que la majorité des musulmans européens sont parfaitement intégrés dans le monde économique et professionnel. Ils constituent ce que l’on appelle l’islam invisible. Malheureusement, ce qui pose problème, c’est une minorité agissante qui mélange le spirituel, l’identitaire, le psychologique ou le politique. De plus, n’oublions pas que nous demandons un travail de sécularisation aux musulmans que l’Église catholique a mis deux siècles à concrétiser. Le facteur temps est un facteur très important qu’il ne faut pas négliger. Le temps de la religion n’est pas celui de la politique.
(...)
A BRUXELLES NOTAMMENT, ON ÉVOQUE UNE PRÉSENCE DE PLUS EN PLUS PRÉGNANTE DU SALAFISME, MOUVEMENT RIGORISTE QUI PRÉTEND REVENIR À LA PURETÉ ORIGINELLE DE L’ISLAM. COMMENT EXPLIQUER SON SUCCÈS ?
Il s’agit de discours qui ne sont pas violents en tant que tels, mais qui développent une lecture de l’islam qui isole l’individu musulman de la société dans laquelle il vit. Et là est le danger. Son succès s’explique quant à lui par le fait qu’il répond à ce sentiment de frustration vécu par certains musulmans suite à leur exclusion socioéconomique. Ce discours est également le fruit d’une société qui cultive la médiocrité et le règne de l’émotion plutôt que celui du discernement. Le côté binaire du discours salafiste ne peut que plaire aux simplets.


MOHAMMED ARKOUN ET LE DÉFI CRITIQUE DE LA RAISON ISLAMIQUE
« OPÉRER UN   DÉPASSEMENT  DU DISCOURS CONFORMISTE ET  MYTHOLOGISTE ».  

Librement d’après Mohammed Chaouki ZINE

« JE DONNE LA POSSIBILITÉ D’ENTRER DANS LA RELIGION PAR LA CULTURE ET NON PAS NÉCESSAIREMENT PAR LE CATÉCHISME » j’ajoute pour les « simplets »
L’œuvre de Mohammed Arkoun est structurée par une triade conceptuelle: « transgresser », « déplacer », « dépasser ». La lecture « critique » des textes de la tradition religieuse vise à revaloriser les concepts, les notions et les imaginaires qui ont pris, dans l’histoire de la pensée islamique, une teinture absolue, stéréotypée et immuable.
Il s’agit bien de transgresser la couche sémantique du texte fondateur en vue de son évaluation par le biais d’outils cognitifs empruntés aux sciences humaines et sociales (linguistique, histoire, anthropologie, herméneutique, psychologie..).
Ces outils « modernes » doivent servir de clef critique pour ouvrir les serrures de la tradition religieuse encore verrouillées par un savoir théologique canonisé qui empêche de dévoiler son aspect épistémologique et anthropologique.
Il importe d’opérer un  « dépassement » du discours conformiste et « mythologiste ».  Pour Mohammed Arkoun seule la raison interrogative et tâtonnante est en mesure  d’y parvenir.
Mais  le climat idéologique actuel nuit considérablement au bon déroulement de la tâche critique. Critiquer ne signifie pas « briser » ou « dénigrer », mais valoriser et évaluer selon des critères scientifiques, épistémologiques et objectifs.
Arkoun entendait révéler l’ancrage de l’islam dans l’historicité et le travail de l’histoire (Wirkungsgeschichte). Mais dans leur grande majorité, les musulmans, maintiennent, délibérément ou pas, le regard défiant que les autres portent sur eux.
« Je donne la possibilité d’entrer dans la religion par la culture et non pas nécessairement par le catéchisme.
Une pratique de démêlage de la complexité se révèle nécessaire, car la religion n’est jamais, pareille à son moment fondateur. Elle se transforme par l’imaginaire social fixé dans un discours transmis. Le texte « sacré » ne prend toute sa valeur que dans une lecture servie par la raison et l’imagination du lecteur. Cette tâche individuelle (« appréhende le Corn comme s’il t’était révélé » dit l’adith ) ou collective entend produire du  sens.
« Le Coran est un texte ouvert qu’aucune interprétation ne peut clore de façon définitive et "orthodoxe". Au contraire, les écoles dites musulmanes sont des mouvements idéologiques qui soutiennent et légitiment les volontés de puissance de groupes sociaux en compétition pour l’hégémonie ».
« Il nous semble indispensable d’assumer à la fois toute la complexité de la situation historique vécue par les musulmans et toutes les inquiétudes de l’intelligence contemporaine en quête de vérité »
Il n’est pas du tout évident d’être en harmonie avec les thèses d’Arkoun  en raison de la mentalité dogmatique qui règne encore de nos jours parmi les musulmans.
La querelle sur le voile et désormais celle sur le burkoini en sont une excellente illustration.
L’engagement critique du Professeur Arkoun vise à remettre en cause les idées reçues et les imaginaires enracinés dans la mémoire collective. Une approche de ce genre fut longtemps regardée comme un blasphème impardonnable allant jusqu’à l’inquisition et l’exclusion.
Des voix se sont élevées pour discréditer et dénoncer l’œuvre d’Arkoun.  Œuvre laborieuse, minutieuse et, surtout, courageuse qui contribue à redonner toute l’intégrité et la créativité de la pensée islamique contemporaine.  Arkoun plaide pour une pratique intellectuelle libre et libératrice où le « droit de la pensée » serait entièrement respecté.
Il estimit qu’il est essentiel que l’islam accède à la modernité, politique et culturelle. « Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle par les États et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste ».
 
Mohammed Arkoun a développé une discipline nouvelle, l’islamologie appliquée. Il déplorait que  la plupart des musulmans refusent aujourd’hui de prendre en compte l’histoire longue de l’islam, ce qui pourtant serait nécessaire. Au Xe siècle, en effet, le monde musulman connut une vie intellectuelle brillante. Se développa alors notamment la philosophie islamique, au contact des auteurs grecs, en particulier Platon et Aristote, qui furent lus et traduits dans la perspective d’une synthèse à accomplir avec la pensée musulmane. A cette époque, la culture musulmane était ouverte aux autres cultures, en particulier à celles qui étaient présentes au Proche-Orient, et également dans l’Espagne d’al-Andalus. La religion, précise Arkoun, n’était pas alors en situation de prétendre contrôler la culture et la vie intellectuelle.
Citations :
« L’idée de confronter les activités de la raison dans les contextes islamiques contemporains aux usages antécédents d’une part et aux usages de la raison moderne dans son parcours européen d’autre part, est demeurée présente dans tous mes écrits et tout mon enseignement »
« Je donne la possibilité d’entrer dans la religion par la culture et non pas nécessairement par le catéchisme. »
« En militant pour cette approche des religions par leurs dimensions culturelles, j’ai le sentiment de contribuer à la construction d’un espace civique moderne – pas seulement pour une religion, mais pour des religions. »
Un hadith, récusé par Ibn Taymiyya, conforte la croyance en une origine divine de la Raison : « la première créature que Dieu ait créée fut l’Intellect »
L’islam politique contemporain construit son discours sur une sélection opérée par voie de citations coraniques utilisées à des fins idéologiques, citations sans mention de leur contexte textuel et historique.
On est surpris de la brièveté de sa conclusion qui rétrécit la portée spécifiquede la religion musulmane d’une façon considérable : le message prophétique ne résulte que de l’appropriation en langue arabe d’un modèle préexistant dans le Proche-Orient, la force du message résidant dans cette appropriation et la création d’un Etat.
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Né en 1928 à Taourirt-Mimoun (Kabylie) en Algérie. Professeur de la pensée islamique à la Sorbonne (Paris) de 1961 à 1991. Directeur de « Arabica » (Revue d’études arabes et islamiques), Leiden-Brill et professeur visiteur dans les universités d’Amsterdam (Pays-Bas) et de Princeton (USA).


L'ISLAM EUROPÉEN: À CONSTRUIRE ENSEMBLE
ALI DADDY Publié le mardi 07 décembre 2004  dans La Libre Belgique°


ALI DADDY, Directeur de «Reflets Magazine» (1), auteur du livre «Le Coran contre l'intégrisme»
En Europe, l'Islam est désormais une réalité à la fois sociale, culturelle et cultuelle. Quinze millions de musulmans vivent actuellement dans les pays de l'Union européenne. L'Islam, qui se veut universel, a vocation à se développer sur le continent européen.
L'Europe est une chance pour l'Islam dans la mesure où il peut y trouver un souffle nouveau en particulier en intégrant les principes démocratiques. Mais l'Islam est aussi une chance pour l'Europe qui peut y trouver une opportunité de s'ouvrir sur le monde, de devenir plus universelle et de renouer avec ses racines andalouses. Mais l'Islam européen n'est encore qu'un Islam virtuel. Jamais l'Islam n'a eu à se confronter à un milieu semblable à celui de l'Europe occidentale. Les musulmans devront soit laisser pendantes les questions nouvelles qui se posent à eux, soit trouver des solutions adaptées à la société dans laquelle ils sont minoritaires. L'Islam n'a jamais prévu ce cas. Il lui appartient de fournir l'effort théorique pour assumer cette situation inédite, de même que le Christianisme en Amérique latine a développé une théologie de la libération.
L'Islam européen ne peut se concevoir qu'en tant que religion affranchie de ses servitudes à l'égard d'un droit et d'une tradition figés. Avec comme corollaire une interprétation du Coran ouverte sur la tradition culturelle de l'Occident, avec ce que celui-ci considère comme préalable à tout développement: la critique, les Lumières et la laïcité. Ces valeurs sont-elles incompatibles avec l'Islam?
La laïcité au sens politique a pour vocation de garantir la liberté de culte tout en faisant en sorte que cette liberté s'exprime dans la pluralité. Chez nos voisins français, elle postule la règle de la double incompétence: incompétence de la sphère publique en matière religieuse et inversement. La laïcité n'est pas synonyme d'athéisme.
En effet, il est des musulmans « laïques »  comme il est des chrétiens « laïques », ce qui signifie tout simplement qu'ils ne sont pas membres d'un clergé. En ce sens, et en vertu de l'absence de système clérical, au sein de sa branche sunnite majoritaire tout du moins, l'Islam se revendique volontiers « laïque ». Concédons cependant que cette laïcité, devenue en quelque sorte une notion fourre-tout, est rejetée par de nombreux musulmans, théologiens en tête. Les préjugés ont la vie dure!
L'idée qu'il n'est pas possible de dissocier le politique du religieux en Islam est très vivace. L'Islam proscrit la division sous toutes ses formes: celle de l'homme, celle de la société, celle du cosmos. Mais proscrire la division ne veut pas dire tomber dans l'indistinction. Ou alors il faudrait dire que l'Islam confond le ciel et la terre, la vie présente et la vie future, l'observance et le droit civil; or notons, par exemple, qu'il y a deux mots pour désigner ces deux derniers concepts: «'ibâdât» et «mu'amalât». Une simple lecture du Coran montre que l'Islam, qui se définit lui-même comme «démarcation» ou «critère» («furqân»), insiste sur la rationalité, la clarté, l'«articulation» («tafçîl»).
L'école jadis a réussi à intégrer l'évolution historique de la lecture religieuse en Occident - par le biais de la Réforme protestante mais aussi plus tard du jansénisme pascalien - pour finalement déboucher sur la philosophie des Lumières. De la même manière, une lecture instruite du texte coranique est sans nul doute un objectif souhaitable, et possible à terme, pour l'école d'aujourd'hui. Qui d'autre en effet, quelle sphère de socialisation, quelle structure éducative pourrait offrir un tel outil intellectuel?
Au niveau des études supérieures, n'est-il pas aujourd'hui indispensable d'instaurer, à côté des filières d'études déjà existantes au sein des universités européennes, de véritables facultés d'études islamiques chargées de former des enseignants, des théologiens ainsi que des gestionnaires de lieux de culte compétents, plutôt que d'obliger ces derniers - comme c'est le cas actuellement - à aller se «former» à l'étranger?
En clair: notre objectif n'est pas de supprimer l'étude du Coran au cours de religion musulmane où ce texte a sa place mais de faire d'un texte aux implications historiques aujourd'hui mondiales un objet d'étude pour tous, afin de l'extraire de son statut de «discours exotique» exclusivement destiné à «l'autre» et à «sa» culture et de le sortir des lectures réductrices qu'on en fait trop souvent.
Que l'on cesse de considérer a priori l'Islam comme source d'intégrisme! Oserait-on réduire le génie du Christianisme, l'histoire de la chrétienté aux basses oeuvres de la Sainte Inquisition, à l'image de l'Espagne franquiste ou aux pratiques terroristes des commandos anti-IVG?
Une meilleure compréhension de l'Islam, non seulement par les musulmans mais aussi par les non-musulmans est de nature à constituer une riposte efficace aux constructions tendancieuses à la fois des intégristes et des partisans de l'extrême droite.
Dans cette stigmatisation de l'autre, la religion joue, tout autant que la couleur de peau et les différences de moeurs (fantasmées ou réelles), un rôle d'épouvantail certain. «Déshabiller» de part et d'autre les épouvantails est donc une priorité intellectuelle et politique.
Dans la situation minoritaire qui est la sienne aujourd'hui en Europe, l'Islam a un rôle autocritique à jouer. Menacé de caricature par les expériences historiques des régimes saoudien, iranien ou afghan, entre autres, il doit soigner son image et veiller en toute transparence à se mettre en accord avec lui-même, c'est-à-dire avec l'exigence éthique de son texte fondateur: l'éthique du bel-agir.
Il est donc urgent de jeter les bases d'une conception contemporaine, humaniste et vivante du Coran. Le célèbre hadith: « Prends le Coran comme s'il t'était révélé à toi-même», nous y invite. A ces conditions, l'Islam et son texte fondateur se détachent des interprétations dogmatiques mues par l'ignorance rétrograde de quelques fondamentalistes, voire par les desseins totalitaires des groupes ou régimes intégristes.
(1) E-mailrefletmaga@yahoo.fr
(2) «Les Arabes, l'islam et nous», Mille et une Nuits, Arte Editions, p.8, 1996.
© La Libre Belgique 2004

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