mercredi 31 août 2016

LA GRAND’COMBE Festival interculturel : “L’ignorance nous coûte plus cher que la culture”


Eloïse Levesque    
 

Présents en 2015, les masques vénitiens sont de retour cette année. DR 


Deuxième round. Fort du succès de l'an dernier, le festival de la Grand'Combe dédié aux cultures du monde prend du galon. Il attend environ 3 000 visiteurs ce dimanche 4 septembre.
Irlande, Polynésie, Portugal, Inde, Maghreb, Amérique du Sud, Espagne, 15 nationalités sont représentées ce dimanche, place Jean Jaurès à La Grand'Combe : objectif : partager les cultures dans une journée conviviale. "Ce festival prend de plus de plus de sens avec les attentats. Quand la barrière de la langue nous empêche de se comprendre, la culture est outil extraordinaire",commente Simone Ciaccio, président de l'association Dolce Vita.
Pari réussi, puisque la première édition 2015 a attiré près de 2 000 personnes. Cette année, l'événement monte d'un cran. La pianiste normande Coraline Parmentier a fait la démarche de se déplacer pour jouer à La Grand'Combe, elle jouera des pièces transcrites du Moyen-Orient. Ensuite, tout au long de la journée, musiciens, chanteurs et danseurs de diverses associations animeront le carré spectacle. "L'année prochaine, j'espère faire venir des groupes directement de leur pays", annonce l'organisateur. En parallèle, trois autres carrés seront dédiés à la gastronomie du monde, à des expositions, et à des activités pour enfants (poneys, manèges, contes...)
Surmotivé, Simone Ciaccio aimerait étendre le festival sur plusieurs jours mais les finances manquent. A l'argument des budgets serrés pour les collectivités, il reste ferme : "L'ignorance nous coûte plus cher que la culture".


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« IL N’Y A NI AVENIR NI SALUT EN DEHORS DE L’INTERCULTUREL. » J ; Berque
« LA MÉDITERRANÉE, CETTE ’ANDALOUSIE OÙ COEXISTÈRENT LES TROIS GRANDES CULTURES’ EST UNE UTOPIE CRÉATRICE » 

Toute initiative de caractère interculturel, si modeste soit elle, est à encourager. Il est en effet un point commun entre les islamistes et les nationalistes : ils veulent la destruction d’ l’autre qu’ils regardent comme irrémédiablement différent d’eux. Mais à côté des boulevards de la haine et de l’incompréhension il existe une voie étroite que peu empruntent, c’est bien entendu celle du dialogue interculturel et interreligieux, interc
ivilisationnel si on préfère. Il existe des hommes et des femmes-ponts entre les cultures qui nous attirent vers cette voie étroite. Jacques Berque, immense traducteur du Coran fut un de ceux-là.  Ayons la patience (« patience est belle ») de lire le long hommage qui lui est consacré.
« Les études interculturelles montrent que les difficultés rencontrées par les jeunes migrants dans leur scolarité ne sont souvent qu’un révélateur du dysfonctionnement de tout le système scolaire français. Leur traitement dépendra aussi la réussite ou non de l’acte éducatif en France au sens le plus large.
De la façon dont, par la coutume scolaire, comme en bien d’autres domaines, nous traduisons en nous ces présences et construisons ainsi la nôtre dans l’ensemble islamo-méditerranéen, dépend une part de notre avenir.’
Ce n’est qu’après sa retraite du Collège de France en 1981, que Jacques Berque consacra son temps aux études islamiques, en particulier à sa grande traduction et commentaire du Coran.
Dans ces travaux, il souligne précisément que 7 versets coraniques seulement traitent du ’sacré’ sur 40 - voire 100, si l’on compte les synonymes - qui appellent à la ’raison’ et à la ’réflexion’. Il est vrai que même le premier verset révélé au Prophète Mohammed - Iqra (lis) - n’appelle pas directement à la prière, mais d’abord à l’éducation, à la science et au raisonnement. C’est par l’éducation et par l’ouverture que l’homme peut se construire et construire sa propre personnalité pour aller vers l’autre et mieux le disposer à renvoyer le reflet du miroir.
Le premier verset révélé incite d’abord à l’éducation, à la connaissance... Or, malgré les progrès de l’alphabétisation, voire de l’instruction publique, nous nous trouvons, des deux côtés de la Méditerranée, face à une double ignorance. La première ignorance est celle de la rive Nord, malgré son avance technologique, son progrès matériel et son système pédagogique des plus sophistiqués. À part quelques spécialistes de très haut niveau, comme Jacques Berque, la plupart des Occidentaux, y compris une large frange de l’intelligentsia culturelle et médiatique, se complaisent dans une superbe ignorance vis-à-vis des grandes civilisations mondiales dont l’Islam. Ils se replient souvent sur un occidentalo-centrisme étroit plus ou moins confondu avec la seule et unique voie de l’universel.
Sous la colonisation (qui a pourtant duré un siècle et demi en Algérie), l’espace scolaire lui était pratiquement interdit sauf pour quelques cas rarissimes et privilégiés.
Ainsi, le problème de la femme au Sud de la Méditerranée n’est donc pas un problème ’religieux’, mais un problème de société, comme il l’est également au Nord de la Méditerranée où une lente évolution, pourtant maîtrisée n’a pas empêché les déséquilibres psychologiques, ni les femmes d’accéder au vote en 1945 seulement.
Il apparaît clairement que les études secondaires ou supérieures au Maghreb n’ont été effectuées, en principe, que par ceux qui se trouvaient dans la ville, qu’ils soient femmes ou hommes.
Le conflit n’est pas entre l’Islam et l’Occident, mais entre la misère et le bien -être. Ce qu’il faut exiger, c’est un double partage : un partage dans le sens descendant de son bien-être et de sa technologie, et un partage dans le sens ascendant des langues et des cultures du Sud, telles les cultures arabo-islamiques ou sino-indiennes par exemple, afin que l’Occident puisse désenclaver ses propres connaissances de l’universel et se rapprocher d’une majorité planétaire qui, elle, ne néglige aucun effort —malgré ses moyens limités - pour se hisser au niveau des langues et cultures occidentales en les apprenant et les intégrant.
Jacques Berque  évoquait volontiers la  dimension méditerranéenne de la civilisation. Il fut très irrité par la tournure tragique de la guerre du Golfe, à cause de la déchirure qu’elle avait provoquée, pensait-il, entre l’Orient et l’Occident et donc en Méditerranée.
Il qualifiait la guerre du Golfe de première guerre civilisationnelle du Nord contre le Sud et qu’il avait dénoncée de toutes ses forces.
Pour lui, la Méditerranée, cette ’Andalousie où coexistèrent les trois grandes cultures’ est une utopie créatrice. Latinité, hellénisme et arabo-islamité pourront encore construire mieux : les ’États-Unis de la Méditerranée’. C’est-à-dire une communauté de cultures où tout ’ce qui, depuis un siècle monte autour de la mer commune, et s’aime et se bat, et se cherche en l’autre, et par et contre lui, peut nous mener, si nous y travaillons, à des Andalousies nouvelles’.
Jacques Berque  rêvait d’un renouvellement de l’expérience andalouse dans le bassin méditerranéen.  Son optimisme était de caractère  prospectif parce que le spécifique, chez lui, aboutit à l’universel. L’Andalousie, pour lui, se ramène à cette expérience historique exceptionnelle où Juifs, Chrétiens et Musulmans se sont parlés, ont travaillé ensemble, créé ensemble et fécondé ensemble la Méditerranée, et où diverses ethnies et différentes cultures se sont retrouvées.: « Je n’appelle pas à d’indésirables fusions, non plus qu’à l’oubli de ces autres réseaux qui nous engagent : européo-occidental pour la France, afro-asiatique pour les Arabes. Mais j’appelle à l’échange possible entre un Islam de progrès et un socialisme de la différence. J’appelle entre l’un et l’autre à des dialogues - fussent-ils conflictuels - à condition qu’ils soient pertinents, au lieu de la réciproque ignorance. J’appelle à des champs de signification qui ne soient pas si brutalement décentrés, mais coïncident avec nos paysages héréditaires. J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance »


HOMMAGE À JACQUES BERQUE 

Interrogé par le journaliste Ahmed Naït-Balk sur Radio-Orient, les 4 et 8 avril 1996, l’universitaire Ahmed MOATASSIME, chercheur au CNRS et professeur à l’IEDES (Paris I) a évoqué la personnalité et l’œuvre du grand orientaliste, Jacques Berque. Nous reproduisons, des extraits de leur entretien.
’... L’arabe est pour moi comme une seconde langue, ce n’est plus une langue étrangère pour moi. Lorsque je parle arabe, je pense en arabe aussi ; je ne traduis pas du français. J’espère que ça se voit ou ça se sent. À vrai dire, j’ai toujours entendu parler arabe autour de moi puisque je suis né en Algérie et que j’ai entrepris l’apprentissage systématique de l’arabe sur les bancs de l’école franco-arabe, où j’ai commencé mes études...’
Jacques BERQUE
Ahmed Naït-Balk -  Le professeur Jacques Berque, homme infatigable, épris de connaissance, aura travaillé jusqu’à la fin de sa vie pour extirper de l’oubli les apports de la culture arabe à l’universalité. Il y a quelques jours, paraissait à titre posthume son dernier livre Musiques sur le Fleuve, aux éditions Albin Michel. C’est une immense fresque parue à Bagdad au Xe siècle, en plusieurs tomes, dont il nous a traduit les quelques plus belles pages. Le titre en arabe est Kitab al-Aghani 1.
Ahmed Naït-Balk - Vous avez côtoyé Jacques Berque dès 1964 ; quel était le profil de ce personnage illustre ?
Ahmed MOATASSIME - Ma première réaction sera celle d’un ancien disciple. La première fois que j’ai rencontré Jacques Berque en 1964, j’ai découvert un homme affable, chaleureux et attentif. On avait l’habitude de se réunir immédiatement après ses séminaires, dans un café du Quartier Latin et on avait nettement l’impression qu’on était devant un Aristote ou un Averroès des temps modernes. On commentait ainsi ses cours, tout en échangeant des idées prospectives sur le spécifique et l’universel, chers à Jacques Berque.
Ahmed Naït-Balk -  Surtout qu’il avait posé ses premiers jalons dans la recherche, lorsqu’il a été mis en quarantaine par l’administration coloniale au Maroc et muté au Haut-Atlas où il a rencontré les populations berbères. D’où sa grande thèse sur les Structures sociales du Haut-Atlas qui lui a valu d’être nommé par la suite au Collège de France à Paris où vous l’avez rencontré 3.
Ahmed MOATASSIME - Je pense que, contrairement à d’autres chercheurs, Jacques Berque puise sa réflexion dans l’action. On ne peut pas séparer l’action de la réflexion chez Jacques Berque. Je vous rappelle d’abord qu’il est né dans un pays qui était colonisé, c’est-à-dire l’Algérie, en 1910, dans une famille française, catholique, au village de Frenda, près de Taouzourt, là où l’illustre Ibn Khaldoun avait écrit ses Prolégomènes. C’est évidemment tout un destin. Jacques Berque avait étudié aussi bien le français que l’arabe en Algérie avant de venir à Paris continuer ses études d’agrégation. Mais, comme tous les grands hommes, il ne s’est pas toujours entendu avec ses professeurs de la Sorbonne, qu’il traite d’ailleurs sans beaucoup d’égard. C’est peut-être pour cela qu’il avait finalement choisi l’action au Maroc en y allant tout d’abord accomplir son service militaire, avant d’être engagé comme administrateur civil. Sa réflexion a donc commencé en même temps que son action. Il fut nommé pour la première fois dans des villages éloignés du Nord marocain entre 1934 et 1937 avant d’être ramené à Fès entre 1937 et 1939. Et c’est à Fès, bien sûr, qu’il a entièrement approfondi ses études islamiques, puisqu’il a pu y rencontrer les grands oulémas de la célèbre université Qaraouyyine.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque était un arabisant qui parlait l’arabe comme sa langue maternelle.
Ahmed MOATASSIME - Absolument, il parlait l’arabe comme si c’était sa propre langue maternelle. Mais pour approfondir à la fois la culture arabe et la culture islamique, il a eu la chance, entre 1937 et 1939, d’être donc nommé à Fès. Il fut alors directement en prise avec le nationalisme marocain naissant. À Fès, il a compris en fait que le Protectorat ne pouvait finalement pas répondre à la légitime demande des nationalistes marocains. Il écrit à ce sujet : ’ainsi chaque dominateur met-il au point, consciemment ou non, son appareil de notions pour interpréter à son propre avantage la société dominée’.
Ce qui veut dire que le colonialisme n’a rien compris à la société marocaine. C’est dans ce sens qu’il a continué son combat jusqu’en 1944, En proposant à l’époque des solutions beaucoup trop révolutionnaires pour la colonisation, il fut éloigné au fin fond du Haut Atlas marocain.
Ahmed Naït-Balk -  Muté au Haut Atlas, Jacques Berque a eu une attitude surprenante pour les administrés et pour la population locale qui a vu en lui un libérateur venu à sa rencontre…
Ahmed MOATASSIME - Absolument, la population s’est sentie pour la première fois devant quelqu’un dont il ne connaissait pas, antérieurement, le profil : un administrateur civil français qui a entrepris un certain nombre de réformes au Haut-Atlas, non conformes aux habitudes des anciens administrateurs colo-niaux. Il a commencé tout d’abord par libérer les prisonniers qui n’étaient pas de droit commun, et ensuite de bâtir une école à la place de la prison. Mais il a mis aussi à profit cette singulière parenthèse de sa carrière pour apprendre la langue berbère et mettre au point une méthode de recherche ethnologique et sociologique inédite. Cela veut dire que, non seulement il voulait avoir les réactions ’objectives des populations, mais il s’intéressait aussi à leurs réactions ’subjectives’. Il trouvait ainsi une objectivité dans cette subjectivité en essayant de se mêler à la population, de parler avec elle, de discuter de l’islam, de l’arabité, de la berbérité, de la Méditerranée. Il a finalement trouvé là, disait-il, un morceau intact de ce que fut, et de ce que pourrait être aussi, le Maghreb et la Méditerranée de demain. Il est allé très loin dans cette recherche, tout au long des cinq années passées au Haut-Atlas, jusqu’en 1953, au moment où Mohammed V fut détrôné et envoyé en exil à Madagascar. Il a ensuite quitté le Maroc avec au moins, dans ses bagages, un cadeau marocain qu’il n’a jamais oublié : sa grande thèse sur Les structures sociales du Haut-Atlas, qui lui ouvrit les portes du Collège de France en 1956.
Ahmed MOATASSIME - Voilà. Jacques Berque a, pour la première fois, essayé d’étudier cette société berbère, non pas comme une spécificité ni comme une individualité en soi. Pour la première fois, il a posé le problème général et, en étudiant la société berbère du Haut-Atlas il étudiait simultanément un morceau du Maghreb. Il est arrivé à démontrer que son fonctionnement historique et sociologique pouvait rappeler le fonctionnement de la société marocaine toute entière et celui de la société maghrébine dans l’ensemble méditerranéen. Tant il est vrai que ces sociétés berbères avaient aussi participé, dans l’histoire, à la conquête de certaines étaient probablement arrivées jusqu’à Poitiers. Les Almoravides et les Almohades qui ont construit la Giralda de Séville en Espagne ne venaient pas d’autre part que de ces lieux.
C’est de là peut-être que s’est développé davantage l’amour de la Méditerranée chez Jacques Berque. Non pas seulement à cause de ses vagues bleues qui rappelleraient les beaux yeux d’une femme désirée. Mais l’amour de la Méditerranée chez Jacques Berque réside aussi et surtout dans la capacité de cet espace à intégrer et à vérifier l’universalité des cultures spécifiques qui bordent les deux rives. C’est dire que Jacques Berque n’étudie pas le particulier par rapport à lui-même. Il n’étudie le particulier que pour aller au général, comme il étudie le spécifique pour aller à l’universel.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque était quelqu’un qui avait une connaissance incommensurable de la culture arabe.
Ahmed MOATASSIME - Bien sûr, l’un n’exclut pas l’autre. Contrairement à d’autres chercheurs qui travaillaient soit sur les sociétés berbères, soit sur les sociétés arabes, soit sur l’islam, Jacques Berque pensait que, sans être superposables, ces notions étaient intimement liées. L’une explique l’autre, mais il ne les superpose pas. Il les étudie d’une manière liée. Évidemment, par la suite, lorsqu’il est allé en Égypte en 1953 et a fait le tour du monde arabe, il s’est surtout intéressé à la culture arabe d’une manière générale. Et parmi ses œuvres les plus importantes, on trouve d’ailleurs des titres comme Les Arabes d’hier à demain, Le Maghreb entre deux guerres, et ainsi de suite4. On pourrait évoquer, à titre d’exemple, un de ses ouvrages qui est Langages arabes du présent 5. Il pense, et là évidemment, les recherches sociologiques et socio-linguistiques lui donnent raison, que les valeurs culturelles et la capacité d’un peuple à assumer son expression et sa créativité passent par le langage.
Puisqu’il militait pour cette civilisation méditerra-néenne, il écarta aussi le fait d’opposer les Berbères aux Arabes ou d’opposer l’arabe au berbère. L’arabe est un complément du berbère et le berbère un complément de l’arabe.
Ahmed Naït-Balk - Si vous permettez, cette dimension de division sévit uniquement en Afrique du Nord et pas au Moyen-Orient.
Ahmed MOATASSIME - Le Moyen-Orient ne connaît pas de division culturelle, fort heureusement pour lui. Il en connaît d’autres...
Ahmed Naït-Balk - Mais ce que ne comprennent pas beaucoup d’Orientaux , c’est qu’au Maroc et en Algérie, il puisse y avoir une diversité linguistique. Je ne sais pas si l’on peut dire ethnique, mais ils ne la comprennent pas , alors qu’elle existe.
Ahmed MOATASSIME - Oui, mais il faut dire aussi que les Maghrébins ignorent la diversité religieuse qui existe au Machrek. La première fois qu’un Maghrébin va au Moyen Orient, il a peine à imaginer qu’il peut y avoir des Arabes chrétiens. Et quand les Arabes orientaux viennent au Maghreb, ils ont peine à imaginer qu’il peut y avoir des Maghrébins berbères. Mais Jacques Berque a fait le lien. Quand il étudie les Arabes, il n’exclut jamais les
chrétiens. Surtout que l’apport de la chrétienté arabe est immense. Rappelez-vous laNahda (Renaissance arabe des XVIIIe et XIXe siècles) et ainsi de suite. Et quand il étudie les Maghrébins, il n’exclut pas les Berbères. L’apport du génie berbère à l’arabité, à l’islam, à la Méditerranée et à l’Andalousie est immense !
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque a mis en exergue tout un patrimoine culturel arabe inconnu parfois des Arabes eux-mêmes.
Ahmed Naït-Balk - On sent qu’en Occident actuellement, la culture arabe a mauvaise presse ; elle est dénigrée et véhicule des stéréotypes. Mais on voit également des personnages comme Jacques Berque, et d’autres, essayer de dépasser cette vision réductrice de la culture arabe.
Ahmed MOATASSIME - J’ai l’impression qu’il s’agit d’une question d’éducation. En fait, l’avantage du Sud de la Méditerranée, c’est qu’il ait pu accéder à la culture occidentale et connaître ainsi beaucoup plus l’Occident que celui-ci ne le connaît. Et c’est dommage, parce que l’Occident, malgré ses écoles et sa pédagogie sophistiquée, ne compte que 0,1% d’écoliers, plutôt de lycéens, qui étudient l’arabe, pourcentage inclus dans ce qu’on appelle les ’langues rares’ en France.
Ahmed Naït-Balk - Justement, vous êtes chercheur au CNRS et vous dirigez des thèses d’étudiants. Avez-vous des étudiants originaires d’Europe, des Européens , des Français ’de souche’ qui s’intéressent à la culture arabe ?
Ahmed MOATASSIME - Très peu, même au niveau de l’université. Ce sont souvent des Français d’origine maghrébine qui, finalement, viennent suivre des cours de langue et de culture arabes, ce qui est regrettable et que Jacques Berque n’avait cessé de dénoncer. Je pense vraiment que c’est une question d’éducation, qu’il faut commencer par éduquer les communicateurs, c’est-à-dire les médias. Mais pour le long terme, il faudrait partir de l’école. On ne peut imaginer un équilibre culturel - voire politique
•   entre les deux rives de la Méditerranée en continuant de demander à 100% des jeunes Maghrébins d’étudier la langue française et la culture franco-occidentale tandis que seulement 0,1% des jeunes scolarisés en France étudient les ’langues rares’ (arabe, chinois...).
Ahmed Naït-Balk - Vous aviez participé avec Jacques Berque à de nombreux rapports, notamment sur l’école et la dimension de la culture arabe, je crois...
Ahmed MOATASSIME - Il s’agit du rapport sur l’immigration à l’école de la République 6. Je crois qu’il a été important et que de nombreux praticiens l’ont utilisé. Mais je regrette qu’il ne soit pas remis sur les rails actuellement, surtout avec les problèmes de banlieue que l’on sait. Pourtant, une conclusion s’impose : les études interculturelles montrent en effet que les difficultés rencontrées par les jeunes migrants dans leur scolarité ne sont souvent qu’un révélateur du dysfonctionnement de tout le système scolaire français. Et que de leur traitement dépendra aussi la réussite ou non de l’acte éducatif en France au sens le plus large. C’est d’ailleurs l’avis de Jacques Berque qui, à propos de la France en particulier, élargit la perspective franco-maghrébine à la nécessité d’y intégrer la dimension islamo-méditerranéenne : ’Notre propre mondialité - écrivait-il, commence à l’aire islamo-méditerranéenne représentée sur notre sol par tant d’ouvriers, d’intellectuels et d’écoliers, lesquels rejoignent, par un long cheminement, le discours d’Averroès sur notre colline Sainte-Geneviève. De la façon dont, par la coutume scolaire, comme en bien d’autres domaines, nous traduisons en nous ces présences et construisons ainsi la nôtre dans l’ensemble islamo-méditerranéen, dépend une part de notre avenir.’ Voilà à peu près, je l’espère, une réponse à la question que vous avez posée tout à l’heure pour ce qui est de la méconnaissance de la culture arabe, ou arabo-berbère ou arabo-islamique en France.
Ahmed Naït-Balk - Une autre dimension de Jacques Berque, c’est la dimension islamique et le caractère universel de la religion et de la culture musulmanes.
Ahmed MOATASSIME - Jacques Berque était surtout connu, au départ, comme ’arabisant’. On a souvent occulté ses deux autres vocations de ’berbérisant’ et ’d’islamisant’. Comme ’berbérisant’, il a produit, nous l’avons vu, les meilleures études sur le Haut Atlas marocain. À sa vocation ’d’arabisant’, il a également consacré une part importante de sa vie.
Mais comme ’islamisant’, il a commencé à produire des ouvrages sur l’islam seulement après la révolution iranienne. Son livre L’islam au défi était une révélation7. Je l’ai moi-même interrogé en 1982 pour la Revue Tiers-Monde dont je suis membre du comité de rédaction8. Mais ce n’est qu’après sa retraite du Collège de France en 1981, qu’il consacra son temps aux études islamiques, en particulier à sa grande traduction et commentaire du Coran9. Dans ces travaux, Jacques Berque souligne précisément que 7 versets coraniques seulement traitent du ’sacré’ sur 40 - voire 100, si l’on compte les synonymes - qui appellent à la ’raison’ et à la ’réflexion’. Il est vrai que même le premier verset révélé au Prophète Mohammed - Iqra (lis) - n’appelle pas directement à la prière, mais d’abord à l’éducation, à la science et au raisonnement. C’est par l’éducation et par l’ouverture que l’homme peut se construire et construire sa propre personnalité pour aller vers l’autre et mieux le disposer à renvoyer le reflet du miroir.
Ahmed Naït-Balk - Ce que vous dites est connu d’une infime partie de la société musulmane. Et en Occident, on a plutôt tendance à réduire l’islam à un combat d’arrière-garde contre la femme ou à un djihad permanent.
Ahmed MOATASSIME - Ce n’est pas pour rien que j’ai cité le premier verset révélé qui, en proposant ’d’apprendre à l’homme par la plume ce qu’il ignorait’, incite d’abord à l’éducation, à la connaissance... Or, malgré les progrès de l’alphabétisation, voire de l’instruction publique, nous nous trouvons, des deux côtés de la Méditerranée, face à une double ignorance. La première ignorance est celle de la rive Nord, malgré son avance technologique, son progrès matériel et son système pédagogique des plus sophistiqués. À part quelques spécialistes de très haut niveau, comme Jacques Berque, la plupart des Occidentaux, y compris une large frange de l’intelligentsia culturelle et médiatique, se complaisent dans une superbe ignorance vis-à-vis des grandes civilisations mondiales dont l’Islam. Ils se replient souvent sur un occidentalo-centrisme étroit plus ou moins confondu avec la seule et unique voie de l’universel. Ceci apparaît déjà chez les communicateurs professionnels en Europe lorsqu’ils traduisent par exemple le mot Djihad - qui est beaucoup plus un appel à ’l’effort’, voire dans certains cas, à la résistance - par ’guerre sainte’. Or, aucune guerre n’est sainte pour l’islam qui dispose au demeurant d’un autre mot arabe quedjihad pour nommer toute action violente, à savoir harb, concept qui ne peut être utilisé que dans une déclaration de ’guerre’ défensive s’imposant des règles humanitaires précises.
Il est vrai aussi que la rive Sud de la Méditerranée n’ a pas encore, non plus, surmonté son ignorance à l’égard d’une si haute philosophie sociale qu’il prétend incarner à travers l’islam. Mais la rive Sud pourrait à la rigueur avoir quelque excuse dans la mesure où - après avoir représenté une part de l’universel pour toute la Méditerranée - elle émerge à peine de cinq à six siècles de décadence et se débat toujours dans les stigmates d’une longue nuit coloniale. Il suffit de rappeler que le Maghreb, par exemple, ne comptait pas moins de 90% d’analphabètes à la veille des indépendances, pour s’en convaincre. Pourtant, en l’espace d’un quart de siècle, le taux de scolarisation des enfants scolarisables est passé de 10-12% à 70-80% avec un rapport masculin-féminin de 55-60% de garçons et 40-45% de jeunes filles selon les pays. Et contrairement à une idée répandue en Occident, la jeune fille maghrébine a réalisé en un quart de siècle, dans le domaine de l’éducation, ce que sa sœur européenne a mis un siècle à faire depuis les lois de Jules Ferry. Avec ou sans le voile, elle est présente partout, ce qui est très encourageant, alors que sous la colonisation (qui a pourtant duré un siècle et demi en Algérie), l’espace scolaire lui était pratiquement interdit sauf pour quelques cas rarissimes et privilégiés11. Or, des transformations aussi rapides n’ont pas été accompagnées socialement, ni reconsidérées juridiquement, ce qui crée un déphasage regrettable et des tensions qui n’épargnent aucune couche sociale. Le problème de la femme au Sud de la Méditerranée n’est donc pas un problème ’religieux’, mais un problème de société, comme il l’est également au Nord de la Méditerranée où une lente évolution, pourtant maîtrisée n’a pas empêché les déséquilibres psychologiques, ni les femmes d’accéder au vote en 1945 seulement (casde la France) avec tout juste 5% de représentation politique deux siècles après la Déclaration des Droits de l’Homme de 178912.
Ahmed Naït-Balk - Comment expliquer dans certains pays du Maghreb la disparité, du fait de la vitesse de l’éducation, entre des sociétés encore au stade agraire archaïque, et d’autres qui n’ont rien à envier à la culture occidentale et au comportement moderne ?
Ahmed MOATASSIME - Je crois que vous avez touché là un point important pour la simple raison que nous, les comparatistes de l’éducation, nous ne nous suffisons pas de comparer seulement les sexes. On compare aussi les espaces, la ville et la campagne, les ouvriers et les bourgeois... Or, il apparaît clairement que les études secondaires ou supérieures au Maghreb n’ont été effectuées, en principe, que par ceux qui se trouvaient dans la ville, qu’ils soient femmes ou hommes. Il y a maintenant des femmes maghrébines qui sont beaucoup plus éduquées, beaucoup plus instruites que la femme occidentale. Pourquoi ? Parce que elles se sont trouvées dans la ville. Tout comme il y a des hommes maghrébins qui sont aussi bien éduqués, sinon plus, que leurs homologues occidentaux, voire doublement éduqués en arabe et en français. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont trouvés aussi dans la ville, ou bien qu’ils ont eu une capacité exceptionnelle qui les a projetés des hauteurs de l’Atlas au cœur des cités urbaines, maghrébines ou européennes, et même à Paris. C’est sans doute pourquoi je reste optimiste sur le devenir du Maghreb et de l’humanité souffrante.
Le discours régnant en Occident est, sur ce point, assez négatif, notamment sur l’islam. Or, il n’a pas lieu d’être, car le conflit n’est pas entre l’Islam et l’Occident, mais entre la misère et le bien -être. Ce qu’il faut demander à l’Occident, ce ne sont pas ses ’conseils théoriques’ ni sa propre conception de l’existence. Ce qu’il faut lui demander, c’est un double partage : un partage dans le sens descendant de son bien-être et de sa technologie, et un partage dans le sens ascendant des langues et des cultures du Sud, telles les cultures arabo-islamiques ou sino-indiennes par exemple, afin que l’Occident puisse désenclaver ses propres connaissances de l’universel et se rapprocher d’une majorité planétaire qui, elle, ne néglige aucun effort —malgré ses moyens limités - pour se hisser au niveau des langues et cultures occidentales en les apprenant et les intégrant. Tant il est vrai que, pour Jacques Berque, ’être d’une terre, c’est la dépasser’13.
Ahmed Naït-Balk - Pour revenir à Lettre posthume à un ami disparu, que vous avez publiée dans la revue Confluences Méditerranée, vous avez évoqué un projet de film sur les souvenirs de Jacques Berque, projet interrompu par sa disparition
Ahmed MOATASSIME - Oui, malheureusement. Jacques Berque m’avait associé à ce projet de film sur ses souvenirs avec d’autres collègues comme François Pouillon de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Marc Ferro de l’Institut National de l’Audiovisuel et d’autres. Nous avions pris rendez-vous pour le 29 juin, mais sa mort subite le 27 juin 1995, deux jours seulement auparavant, en a décidé autrement. Il est vrai, comme je l’avais écrit, que, sa vie durant, Jacques Berque a toujours pris un chemin différent de celui où on l’attendait...
Ahmed Naït-Balk - J’ai appris, par vous je crois, l’existence d’une Association Jacques Berque, présidée, me semble-t-il, par son épouse.
Ahmed MOATASSIME - Effectivement, il y a une Association Jacques Berque composée de diverses personnalités appartenant aux deux rives et Madame Giulia Berque y joue un rôle primordial. Cette Association paraît avoir pour objectif d’organiser des colloques en hommage à Jacques Berque et d’éditer les travaux non publiés de l’illustre défunt ainsi que sa correspondance, etc.
Ahmed Naït-Balk - Dernière question : que pensez-vous de la dimension méditerranéenne de Jacques Berque ? Celui-ci fut très irrité par la tournure tragique de la guerre du Golfe, à cause de la déchirure qu’elle avait provoquée, pensait-il, entre l’Orient et l’Occident et donc en Méditerranée.
Ahmed MOATASSIME - Eh bien, Jacques Berque va très loin dans le sens méditerranéen. Nous l’avons vu avec son étude sur les Structure sociales du Haut-Atlas dont l’analyse aboutit à la Méditerranée. Nous l’avons vu également lorsqu’il a pris fait et cause pour le nationalisme marocain contre le colonialisme français. Nous l’avons vu, enfin, à propos de la guerre du Golfe qu’il qualifiait de première guerre civilisationnelle du Nord contre le Sud et qu’il avait dénoncée de toutes ses forces.
C’est que Jacques Berque, tout en défendant, par l’action et par la réflexion, la spécificité des cultures et expressions des deux rives et leur marche singulière vers la mondialité, ramène l’ensemble à la Méditerranée. Pour lui, la Méditerranée, cette ’Andalousie où coexistèrent les trois grandes cultures’ est une utopie créatrice. Latinité, hellénisme et arabo-islamité pourront encore construire mieux : les ’États-Unis de la Méditerranée’. C’est-à-dire une communauté de cultures où tout ’ce qui, depuis un siècle monte autour de la mer commune, et s’aime et se bat, et se cherche en l’autre, et par et contre lui, peut nous mener, si nous y travaillons, à des Andalousies nouvelles’14.
Ahmed Naït-Balk - Jacques Berque pense qu’il peut y avoir un renouvellement de l’expérience andalouse dans le bassin méditerranéen. N’était-il pas optimiste ?
Ahmed MOATASSIME - C’est un optimisme prospectif parce que le spécifique, chez lui, aboutit à l’universel. Lequel ne pourrait partir et revenir que de et vers la Méditerranée. L’Andalousie, pour Jacques Berque, se ramène à cette expérience historique exceptionnelle où Juifs, Chrétiens et Musulmans se sont parlés, ont travaillé ensemble, créé ensemble et fécondé ensemble la Méditerranée, et où diverses ethnies et différentes cultures se sont retrouvées. Il n’a donc jamais cessé de travailler pour cet idéal, aussi bien par l’action que par la réflexion, comme en témoigne, entre autres, son vibrant appel du 2 juin 1981 au moment où dans une Leçon de clôture, il prenait sa retraite du Collège de France  : ’Je n’appelle pas à d’indésirables fusions, non plus qu’à l’oubli de ces autres réseaux qui nous engagent : européo-occidental pour la France, afro-asiatique pour les Arabes. Mais j’appelle à l’échange possible entre un Islam de progrès et un socialisme de la différence. J’appelle entre l’un et l’autre à des dialogues - fussent-ils conflictuels - à condition qu’il soient pertinents, au lieu de la réciproque ignorance. J’appelle à des champs de signification qui ne soient pas si brutalement décentrés, mais coïncident avec nos paysages héréditaires. J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance’15. n
Ahmed MOATASSIME est universitaire, chercheur au CNRS et professeur à l’IEDES (Institut d’Études du Développement Économique et Social, université de Paris I). Il est l’auteur de nombreuses publications. Son dernier ouvrage s’intitule Arabisation et langue française au Maghreb (Puf, 1993). Il anime depuis des années la revue Tiers-Monde.
Notes
1 - Jacques BERQUE, Musiques sur le fleuve. Les plus belles pages du Kitâb al-Aghâni, Albin Michel, 1995.
2 - Ahmed MOATASSIME, ’Lettre posthume à un ami disparu’, in Confluences Méditerranée, n° 16, hiver 1995-1996, pp. 163-167.
3 - Jacques Berque, Les structures sociales du Haut-Atlas, Puf, 1955.
4 - Jacques BERQUE, Les Arabes d’hier à demain, Seuil, 1960 ; Le Maghreb entre deux guerres, Seuil, 1960.
5 - Jacques BERQUE, Langages arabes du présent, Gallimard, 1974, pp. 127-129.
6 - Jacques BERQUE, L’immigration à l’école de la République, Documentation française, 1985.
7 - Jacques BERQUE, L’islam au défi, Gallimard, 1980.
8 - Entretien Berque/Moatassime, ’L’Islam en devenir’, in Revue Tiers-Monde de l’IEDES, n° 92, octobre-décembre 1982, pp. 737-748.
9 - Jacques BERQUE, Essai de traduction du Coran, Sindbad, 1991 ; rééd. Albin Michel 1995.
10 - Ahmed MOATASSIME, ’L’Islam et son actualité pour le Tiers-Monde’, numéro spécial de la Revue Tiers-Monde, n° 92, octobre-décembre 1982, pp. 719-736 et 795-818.
11 - Ahmed MOATASSIME, ’La famille au Maghreb entre l’Orient et l’Occident’, in Revue de psychologie de la Motivation, n° 19, premier semestre 1995, p. 83-98.
12 - Ahmed MOATASSIME, ’Femmes musulmanes entre ’l’état sauvage’ et les ’cultures civilisées’, Revue Tiers-Monde, n° 97, janvier-mars 1984, pp. 139-154.
13 - Jacques BERQUE, Mémoires des deux rives, Seuil, 1989.
14 - Jacques BERQUE, Arabies, Stock, 1978, p. 308.
15 - Andalousies. Leçon de clôture au Collège de France, Sindbad, 1981, pp. 42-43.



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